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Full text of "Poésies de Gilles li Muisis"

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POÉSIES 



DE 



GILLES LI MUISIS 



POÉSIES 



D Ë 



[LLES LI MUISIS 

publiées pour la première fois 

d'après le manuscrit de lord Ashburnham 

PAR 

M. le baron KERVYS DE LETTEXHOÏE 

Membre de l'Académie royale de Belgique. 

TOME PREMIER 



LOUVAIN 

IMPRIMERIE DE J. LEFEVER 

30 — HUE DIS OMHELINS — 30 

1882 









S>7/9 



INTRODUCTION. 



Gilles li Muisis, grâce à la publication de sa chronique, 
a pris place parmi les premiers historiens du XIV e siècle ; 
nous espérons que la mise en lumière de ses poésies long- 
temps oubliées lui assignera parmi les poètes un degré peu 
inférieur. 

Notre vieil auteur appartenait à une famille honorable 
plutôt que riche l . Comme il le dit lui-même, quoiqu'ayant 
peu d'argent, il fut toujours à même de faire face à toutes 
ses nécessités 2 . Ses parents veillèrent' à ce qu'il fût élevé 

* Nous voyons par le Registre de l'abbaye de Saint-Martin conservé 
à Paris que Pierre li Muisis et sa femme Maroie possédaient des 
terres à Templeuve. « Mons r Jaque le Muisit » recevait de la ville 
de Tournay une pension de vingt-cinq livres à la Chandeleur et à la 
Saint-Jean. Il avait été envoyé par la ville à Avignon. 
8 Toudic eue moult petit d'argent, 

Mes de toutes nécessités 
Fui-ge tous jours bien acquités. 

(T. I, p. 16.) 

a 



II INTRODUCTION. 

avec le plus grand soin. A huit ans il entra à l'école 
« aprendans, cantans et lisans l », sans doute d'abord à 
Tournay, mais bientôt après à l'université de Paris qui 
brillait alors de tout son éclat. 

Il n'y avait pas de plus imposant spectacle que celui de 
ces grandes assemblées où siégeaient tant de célèbres doc- 
teurs accourus de toutes les parties de l'Europe 2 . C'était 
aussi une belle chose que cette multitude d'écoliers qui 
habitaient ensemble sans distinction d'origine et de rang 3 . 

Clierc viènent as estudes de toutes nations 
Et en yvier s'assanlent par pluseurs légions *. 



Toudis l'uns al autre tenoient compagnie 
Estude maintenir, il n'est si boine vie 5 . 



Sur les mêmes bancs de l'université de Paris, à côté de 
Gilles li Muisis, s'était assis un écolier de Florence qui 
devait être le plus grand poëte de son pays ; et il suffira à 
l'honneur de Gilles li Muisis qu'en dehors de ces relations 
dues au hasard, nous ayons à relever dans ses écrits plus 
d'un passage où il se rapproche de Dante, sinon par la 
sombre énergie du vers, du moins par le blâme comme par 
l'éloge. 

1 Tome I, p. 8. 
» Tome I, p. 264. 

3 Tome I, p. 263. La tille seule de Tournay comptait à cette épo- 
que soixante-dix écoliers à l'université de Paris. 
* Tome I, p. 264. 
8 Tome I, p. 203. 



INTRODUCTION. III 

Dès que les leçons étaient terminées, les écoliers se 
répandaient dans la ville, toute charmée de leur présence l i 
Us jouaient de la chistolle ; ils s'abandonnaient aux joyeuses 
karoles 2 . Paroles et pensées, tout était écho de plaisir et 
de fête. 

Jovènes coers ne peut mentir 3 . 

Il y a toutefois dans les émotions de cet âge une part à 
faire aux illusions. 

Que donne nature, beauté, savoir, santet? 
Tout cil qui les escoles antent et ont antet, 
Sèvent pour bien aprendre comment sont encantet *. 

Et ailleurs notre poëte répète non sans mélancolie : 

Pau troèv-on amy, ne amie ; 
Qui les a, ne les pierde mie 5 . 

Mais les succès et les triomphes, les palmes mêmes de la 
science, qu'est-ce donc sinon l'aliment, plein d'enivrements 
et de séductions, de la convoitise et de l'orgueil ? 

Ch'est toute vanités des honneurs de ce monde '. 

Car toute li cytés en estoit adont aise. 

(Tome I, p. 264.) 

* Tome I, p. 240. 

s Tome I, p. 17. ^ 

* Tome I, p. 255. 
8 Tome I, p. 23. 

6 Tome II, p. 150. 






IV INTRODUCTION. 

Gilles li Muisis se trouvait à Paris quand le retour d'Ara- 
gon, c'est-à-dire la mort du roi Philippe le Hardi, après son 
expédition au-delà des Pyrénées, ferma une ère sainte et 
glorieuse pour ouvrir la voie aux violences, aux exactions 
et aux discordes civiles. 

Ces souvenirs ne devaient plus s'effacer de l'esprit du 
jeune écolier de Tournay ; et plus d'une fois l'on rencontrera 
dans ses vers un touchant hommage à une époque dont il 
avait en quelque sorte porté le deuil. 

Si fais estoit li temps quand on vint d'Arragone ; 
En che temps trouvast-on mainte boine personne '. 

Et ailleurs : 

De che temps me souvient, je vie le revenue ; 
Adont estoit justice partout bien maintenue *. 

Arrêtons-nous un instant avec Dante et Gilles li Muisis 
au seuil de cette ère de transformation et de décadence, qui 
marque à la fois le tombeau de la société du moyen-âge et 
le berceau de la société moderne. 

Gilles li Muisis naquit deux ans à peine après la mort de 
saint Louis. Les vieillards et les docteurs mêmes de l'uni- 
versité de Paris purent lui dépeindre tout ce qui avait fait 
la gloire de ce règne : une foi ardente et vive, un senti - 

4 Tome I, p, 262. 

* Tome II, p. 18. Cf. t. I, p. 289. 



INTRODUCTION. V 

ment profond du droit et de la liberté, un élan d'enthou- 
siasme, puissant et fécond, dans le domaine de la science 
et des arts. 

Plusieurs sans doute avaient vu de près ce roi qui fut, 
entre tous ceux de son antique race, le plus fier le jour où 
il luttait contre les Sarrasins, le plus sage quand il rendait 
la justice sous le chêne de Vincennes, le plus humble quand 
il expirait sur la cendre devant Tunis, toujours grand 
quoique souvent éprouvé par le malheur, et à ce titre même 
l'objet d'une affection plus vive et plus émue, ne deman- 
dant à ses peuples ni impôts, ni subsides, et protégeant 
avec zèle leurs franchises séculaires ; car c'était ainsi qu'il 
gardait son serment de roi très-chrétien sous l'œil de Dieu 
qui lui réservait une autre couronne. 

Tout s'élève, tout fleurit grâce à cette noble et puissante 
influence. Les Etablissements de saint Louis seront invoqués 
pendant une longue suite de générations ; et en même temps 
les lois de la Rome antique, vaste répertoire toujours con- 
sulté avec fruit, sont traduites en langue vulgaire. 

La science répand son éclat sur cette ère calme et sereine. 
L'université de Paris s'ouvre à tous les travaux de l'intel- 
ligence ; la Sorbonne aux méditations de la théologie \ Les 
jurisconsultes sont les Philippe de Beaumanoir et les Pierre 

1 Grant plentet se tenoient à le philosophie ; 

En trèstoutes sciences mettaient estudie : 
Souveraine de tout, c'est li théologie. 

(Tome I, p. 263.) 



VI INTRODUCTION. 

de Fontaines. Les historiens se nomment ou Guillaume de 
Nangis ou Jean de Joinville. Parmi les poètes brillent 
Rutebœuf et Guillaume de Lorris. Il est intéressant de 
suivre sur les feuillets des manuscrits ces imitations des 
peintures byzantines d'où sortira l'art moderne ; et déjà 
sur un sol fécondé par les bienfaits de la paix, s'élèvent de 
toutes parts ces splendides cathédrales qui portent jusqu'au 
ciel, sous la forme la plus mystique et la plus rayonnante, 
l'hymne de la foi et de la prière. 

En vain Philippe le Hardi a-t-il cherché à maintenir un 
instant ces traditions. Joinville n'atteindra le terme extrême 
de la vie humaine que pour montrer au doigt, selon son 
énergique expression, le beau roi qui succède au saint roi, 
le prince impie, ambitieux et dissolu, qui insulte l'Eglise, 
convoite la monarchie universelle, substitue aux devoirs 
austères les frivoles plaisirs et dénature les institutions 
pour tout soumettre à sa seule volonté. 

Que le pontificat suprême se réfugie avec Célestin Morone 
dans le désert ! La retraite d'Anagni ne protège pas même 
Boniface VIII, car on verra d'obscurs séides s'enrôler tam 
in vita quam in morte JBonifacii. A la courte servitude 
de Bordeaux et de Poitiers succédera la longue captivité 
d'Avignon, trop souvent comparée alors à celle de Babylone. 
Au monarque qui aux bords du Tanis ou sur les plages 
brûlantes de Carthage payait de ses propres revenus les 
longues guerres contre les Infidèles, a succédé un prince 
qui brise sur le front d'un vieillard la tiare sacrée et qui 



INTRODUCTION. YII 

s'entoure d'usuriers pour lever la gabelle et falsifier la 
monnaie. 

La place remplie naguère par les défenseurs du droit et 
de la justice est usurpée par les légistes astucieux et per- 
fides ; et, sans s'arrêter longtemps à un vain appel aux 
États-Généraux, le pouvoir souverain organisera cette cour 
du roi, qui, sous le nom de Parlement, absorba les antiques 
libertés de la nation jusqu'au jour où, la monarchie expi- 
rant sous ses yeux, elle en jeta au vent les dernières 
dépouilles en déchirant le testament de Louis XIV. Et 
comme si le Parlement ne suffisait pas à cette œuvre, l'Uni- 
versité, si renommée et si célèbre sous saint Thomas 
d'Aquin, s'abaisse jusqu'aux orgies de la Basoche. 

Les basiliques ne couvrent plus le sol de leur robe blan- 
che, pour emprunter le langage d'un vieil historien. Les 
grands donjons, les vieux châteaux sont vides aussi, depuis 
qu'on en a chassé les Templiers, depuis que les barons 
revenus d'outre-mer sont sacrifiés aux chevaliers-ès-lois ; 
mais on bâtit des prisons, et le Châtelet s'entoure d'un 
triple rang de créneaux et de fossés. 

De Joinville à Froissart, l'histoire restera muette. Aux 
trouvères qui chantaient les vertus mystiques ou les exploits 
de la croisade, succèdent les auteurs anonymes de dits licen- 
cieux, et les allégories si pures et si chastes du Roman de 
le Rose se transforment en allusions obscènes sous la plume 
de Jean de Meung. Au Clopinel, c'est-à-dire au boiteux le 
soin de glorifier ces Biccio Borno et ces Louchard, deux 



VIII INTRODUCTION. 

fois borgnes selon Boniface VIII et à jamais maudits par le 
Dante : tutti quanti/fur guerci. 

Le poëte de Flojrence a mis sur cette époque le sceau de 

ses haines comme celui de son génie ; et il a à jamais 

stigmatisé l'antique- louve à la faim insatiable et le faux 

-monnayeur qui répandait le deuil aux bords de la Seine. 

Quelle impression exercèrent sur l'esprit du jeune écolier 
de Tournay les premières années du gouvernement de Phi- 
lippe le Bel l Fut-il l'un de ceux qui se groupèrent autour 
de la chaire de ce Siger qui, sous forme de syllogismes, ne 
craignait point, en disant la vérité, d'attirer sur lui de 
redoutables colères ? On ne saurait le dire ; mais ce qu'il 
nous apprend lui-même, c'est qu'un instant ébloui par les 
pompes et les plaisirs, il trouva bientôt ailleurs un asile 
pour ses méditations et ses pensées matures, pour me ser- 
vir de son langage. Quoique bien jeune encore, il recher- 
chait les hommes les plus graves, et on le voyait fréquenter 
les églises et interroger au pied des autels la voix divine 
qui, en présence des douleurs et des vanités humaines, sait 
seule consoler des unes et guérir des autres \ 

Gilles li Muisis n'avait que dix-huit ans, quand il entra, 
au mois de novembre 1289, au cloître de Saint-Martin de 
Tournay 2 . Il trouva dans le sous-prieur nommé Gilles de 

* .. Jovènes volentiers antai 

L'église, voir, et boine gent. 

(Tome I, p. 16.) 
'■ Tome I, pp. 8, 9 et 126. 



INTRODUCTION. Ht 

Braffe un maître éclairé qui le guida de ses conseils 1 . 

Un seul épisode mérite d'être mentionné dans la longue 
carrière de Gilles li Muisis. Il accompagna l'abbé Gilles de 
Warnave à Rome lors du célèbre jubilé de l'an 1300 et fut 
ainsi le témoin des dernières -splendeurs de la puissance 
pontificale alors si près de son déclin 2 . 

Plus tard, Gilles li Muisis se trouva appelé à la charge 
d'abbé de Saint-Martin, qui était devenue difficile à remplir. 
Les dettes s'étaient accrues ; le nombre des religieux était 
fort réduit ; et deux fléaux d'une rigueur exceptionnelle se 
succédèrent sur les bords de l'Escaut. Ce fut d'abord la 
guerre entre Edouard III et Philippe de Valois, qui faillit 
fixer une seconde fois dans les champs de Bouvines le sort 
de l'Europe. 

Li grans destructions est quant signeur wérient *. 

Ensuite la peste vint, et nulle part ses ravages ne furent 
plus terribles. 

Cescuns pleure, cescuns gémist, 
Or pour luy, or pour ses amis *. 

Au milieu de cette désolation, un autre malheur avait 
frappé directement l'abbé de Saint-Martin de Tournay 5 . 

4 Tome I, p. 17. 

1 Tome I, p. 138. 
'Tome I, p. 291. 
* Tome I, p. 77. 

5 Ou Toit par le registre de 1346 que Gilles li Muisis demanda à 



X INTRODUCTION. 

Un voile épais s'était étendu sur sa vue ; il y avait plus de 
soixante ans qu'il était entré au monastère. 

Ce fut pour Gilles li Muisis une bien dure épreuve. Il 
aimait à voyager et à jouir du spectacle que présente la 
pompe des richesses. Il n'était pas lui-même insensible ni 
aux honneurs, ni à la vaine gloire ; et partout où il se 
montrait, il était reçu en ami l . Il ne lui restait qu'à s'hu- 
milier et à accepter ce qu'il avait à souffrir, comme un 
châtiment de Dieu. 

J'avoie clou vir plaisance 
Mes c'est moult grande décevance. 
Volentiers rikèces veoie, 
Chevaus, joyaus que jou amoie, 
Edefices, villes, pays, 
Que nuls n'estoit de rai hays, 
Que dou vir donnast ocquoison : 
Faire n'en savoie raison -. 



Dous Diex, loés et gracyés 

Soit vos sains nons, qui m'envoyés 

A souffrir, anchois que je muire *. 

Vous ne m'avés pas oublyet, 
Biaus sires Diex, car envoyet 

cette époque qu'on l'assistât lors de la reddition des comptes. 

« Pour chou que jou Gilles estoie empêchés de me veue et en 
grant eage et ne pooie mais lire, ne cognoistre monnoies, si com jou 
avoie fait dou temps passé. » (Ms. 1789 de la Bibl. Nat. de Paris.) 

' Tome I, pp. 94, 95. 

* Tome I, p. 94. 

» Tomel, p. 11. 



INTRODUCTION. XI 

M'avés de vo castiement. * 



Se j'ai les oels corporeuls 
Pierdus, Diex, les spiritueuls 
Me voelliés sauver et warder, 
Par quoy vous puisse rewarder, 
Et cogaoistre des oels du coer 2 



Gilles li Muisis demanda au travail adouci et tempéré 
par l'imagination, c'est-à-dire à la poésie, une distraction de 
toutes les heures. Les infirmités sont moins cruelles quand 
l'âme se répand au dehors ; l'isolement est moins triste 
quand on se rapproche par la pensée de tous ceux dont 
on ne peut plus apercevoir les traits. 

Si Gilles li Muisis avait pour des labeurs plus sérieux 
étudié la vaste compilation de Vincent de Beauvais 3 , il 
avait lu aussi, et non sans un vif plaisir, les œuvres litté- 
raires les plus intéressantes du temps qui avait précédé 
le sien. Avec quelle admiration n'avait-il pas feuilleté le 
poëme de Guillaume de Lorris ! 

J'ay pau trouvet plus bielle chose 
Que ch'est dou Romane de le Rose *. 

Et il n'estimait pas moins les vers du Reclus de Moliens 5 . 

1 Tome I, p. 15. 
* Tome I, p. 24. 
s Tome I, pp. 104 et 249. 

4 Tome I, p. 86. Cf. t. I, p. 91. 

5 ... Che furent graut maistre : 

Je ne suis mie digne de ramonner leur aistre. 

(Tome II, p. 114.) 



Xn INTRODUCTION. 

Des viers dou Rendus que diroie ? 
Que moult volentiers, se pooie, 
Les liroie trèstous les jours '. 

Si bielle cose voir onques ne fu desclose a . 

L'œuvre du Reclus de Moliens où, en forme de bons 
exemples de moralité sur tous les états du siècle, le poëte 
flétrit énergiquement, chez les clercs comme chez les laïcs, 
les égarements et les vices, ne lui offrait-elle pas un exemple 
à imiter ? 

Les défautes de dont sagement réprouva *. 

Sans remonter si haut, Gilles li Muisis avait à louer, 
parmi ses contemporains, des maîtres habiles tels que Guil- 
laume de Machaut et Philippe de Vitry * ; et sans sortir du 
Hainaut, il comptait parmi ses amis Colard Aubert et Jean 
de la Motte, tous les deux « des meilleurs faiseurs tenus » 5 . 
— « Faire choses bielles et moult clères, là mettre son 
« estudie : 

C'est chiertes gracieuse vie \ 



1 Tome I, p. 87. Cf. t. I, pp. 91, 355, 356. 

2 Tome I, p. 355. 

5 Tome I, p. 356. Cf. t. II, p. 9. 

* Tome I, p. 88. 

B Tome I, p. 89. Un poème de Jean de la Motte paraîtra prochai- 
nement dans notre collection par les soins de M. Scheler. 

• Tome I, p. 89. 



INTRODUCTION. XIII 

Un autre exemple l'avait frappé : c'était celui d'un 
Frère-Mineur nommé Jacquemon Bochet, dont il parle à 
diverses reprises et qu'il peint fier comme un lion, n'épar- 
gnant personne et reprenant sans cesse, avec une ardeur 
que rien ne pouvait lasser, les vices qui se multipliaient 
autour de lui ; et lorsque Bochet descendait de la chaire, 
il ne dédaignait point de reproduire ses sermons sous la 
forme acérée du rhythme. 

Avoec chou qu'il fu doctrinères, 
Estoit-il aussi boins trouvères 
De biaus dis et de belles choses, 
Qu'il avoit en son coer encloses '. 

Telle était la noble mission des anciens trouvères, qui 
flagellaient les vices du temps, sans que personne osât 
s'élever contre eux. Le moment n'était-il pas venu de 
renouveler devant d'autres négligences coupables les mêmes 
avertissements ? 



1 Tome I, pp. 88 et 89. Cf. t. I, p. 91. 

On voit figurer dans les comptes de l'abbaye de Saint-Martin 
Goswin Bocet. Dans les mêmes comptes se trouvent les noms de 
Mahieu de Gand, de Jehan Bretiaus et de Raoul de Baisieu. Serions- 
nous ici sur la trace d'autres familles de trouvères ? 

Le traité de Jaquemon Bochet, que signale Gilles li Muisis, sera 
sans doute l'objet de recherches bibliographiques. Le titre même 
qu'il portait, a besoin d'être expliqué. — Jakes Cent-Marcs qui en 
possédait une copie, est sans doute le même que Jaquemon Cent-Mars, 
qui paie à l'abbaye de Saint-Martin certaines sommes pour hom- 
mage et pour accise. 



XIV INTRODUCTION, 

Or pleust à Jhésu-Crist qu'il fust uns tels trouvères, 
Qui tout considérast les fais et les mat ères, 
S'en desist tout li voir sans iestre riens flatères, 
Et n'espargnast nulluy, mais fust vrais registrères. 
Selon mon petit sens, je me voel esprouver 
Se jamais par mi seul poroie riens trouver 
Que li maistre faiseur vosiscent approuver *. 

On doit aler avant ; rien ne vault reculer *. 

Ce fut vers les fêtes de Pâques 1350 que Gilles li Muisis, 
comme il nous l'apprend lui-même, commença à dicter des 
vers 3 . 

J'ay, quant jo ne véoye, penet et travelliet ; 
A faire des registres, j'ay maint nuit velliet. 
Moult de gens de mes fais s'en sont esmiervelliet ; 
Mais je m'ensonnyoie pour avoir pacience 
Et nul jour n'espargnoie, ne feste, ne dimence *. 

Noble résolution chez un vieillard qui était alors à peu 
près octogénaire. 

Des anchiènes choses dirai, 
De chou k'ai veut et scéut ; 
A chou m'a mes coers esméut 5 . 

Ainsi la tâche du poëte comprend à la fois un hommage 
rendu aux gloires du passé et une exhortation énergique à 

1 Tome I, p. 356. 

2 Tome I, p. 286. 
5 Tome I, p. 1. 

1 Tome II, p. 267. 
5 Tome I, p. 99. 



INTRODUCTION. XV 

s'affranchir de la corruption du temps présent. Comme 
Dante, il invoquera les pieux souvenirs d'un autre âge 
en dénonçant les attentats odieux et les hontes coupables. 

Comme tout s ébranle et s'abaisse ! De cette flamme bril- 
lante qui l'a ébloui aux jours de sa jeunesse, que reste-t-il ? 
Un tison fumant qui s'éteint sous la cendre \ 

Princes, barons et chevaliers, prélats, prêtres et moines, 
laïcs et clergé, presque tous sont entraînés par le flot de la 
corruption, qui monte ; et chaque jour (Gilles li Muisis ne 
cesse de le répéter) le siècle empire. 

Veons princb.es, prélas qui doivent gouvrener 
Et le commun pourfit sagement ordener, 
Warder boines coustumes, cescun sen droit donner, 
De norir pais partout à lor pooir pener. 
Rewardons s'il font bien aujourduy leur devoir ; 
On s'en taist, mais Dieus voit *. 

Dieu ne peut tarder à flétrir tant de désordres et une si 
honteuse décadence. Les pestes et les guerres sont les 
signes de sa vengeance : il faut rappeler aux princes 
comme aux évoques, aux seigneurs comme aux curés et 
aux moines, les règles inflexibles du devoir. 

Gilles li Muisis aime à retracer le temps où 

"Menoit jadis sainte gent sainte vie s . 

1 Tome I, p. 80. 
1 Tome II, p. 51. 
5 Tome II, p. 107. 



XVI INTRODUCTION. 

En présence de ce dont il est le témoin , il reporte 
sans cesse sa pensée à une autre époque et s'écrie tris- 
tement : 

Saint Loys, li boins roys, ainsi ne faisoit mie. 
Les biens qui dont estoient, raconter ne saroie *. 

Il essaie toutefois de peindre ce temps heureux et regretté, 
et sa plume trouve, sous sa main débile, de chaleureux 
accents : 

,. Je volray parler dou boin anchien tempore ; 
Cheli ramenra Dieus, si li plaist, bien encore *. 

Li roy, li duc, li prinche, toute chevalerie 
Discrètement jadis tenoient signourie ; 
Leur subgit les amoient. 3 



En rois, en dus, en princes et en chevalerie 
Régnoit humilités ; orgheul n'amoient mie ; 
Content dou leur estoit, se s'ostoient d'envie. 
Trèstoutes gens waignans et li communités 
Adont en pais vivoient et en tranquillités. 
Adont estoit boin temps, che poet-on tesmongnier *. 

Parler de boines gens, ciertes on s'y repose \ 



4 Tome I, pp. 288, 289. 
' Tome I, p. 274. 
1 Tome II, p. 16. 
4 Tome II, p. 18. 
«Tome I, p. 185. 



INTRODUCTION. XVII 

Les rois ne peuvent oublier ce que Dieu leur commande 
et attend d'eux. Il faut qu'ils se montrent véritablement 
chrétiens, et ils sont tenus, à l'exemple de saint Louis, de 
maintenir le peuple dans ses bonnes coutumes et dans ses 
franchises : 

Prince poisçant, tout noble soldent maintenir 

Leurs subgis tous en pais, justice soutenir, 

A leurs boins hiretages laiscier tous revenir, 

Pais et tranquillitet à leur pooir tenir. 

S'on le faisoit ainsi, cescuns s'en loeroit 

Et trèstous li communs obédiens seroit ; 

Mais li seigneur partout font tant d'oppressions 

K'il en naissent et viennent ces grans rébellions *. 

Princes loys et coustumes doit faire bien tenir. 

Se communs est priessés, moult tost révélera. 

De le labeur des gens sont signeur soustenut ; 
Iestre doivent bien dont en leur droit maintenut 
Et en leur boins usages tout partout bien tenut ; 
Quand on leur a falit, maint mal en sont venut. 

Princes de boin conseil et loyal doit user, 
As gens leurs boins usages ne doit jà refuser ; 
Nuls dou contraire faire, ne le peut escuser. * 

Princes tout sont poisçant, qui sèvent gouverner 
Leurs subgis desous iaus et douchement mener, 
Justice bien tenir, dons par raison dener, 
Qui sèvent leurs besongnes sagement ordener. 
Princes principaument doit amer Sainte-Eglise, 

* Tome I, p. 28S. 

1 Tome I, pp. 292 et 293. 



XVIII INTRODUCTION. 

Messes oïr tous jours et que vollentiers lise, 
Conseil sage loyal avoeckes li eslise : 
Dieus et cescuns en prince si faite cose prise. 
Princes à toutes gens doit iestre moult afables, 
Ses responses donner sages et raisonnables 
Et tenir ses parolles à trèstous véritables ; 
Se dira-on qu'il est princes à bien gouverner ables. 
Princes loys et coustumes doit faire bien tenir, 
Cbiaus k'on voit avoir droit, en leur droit soustenir, 
Justice de trèstous en tous temps maintenir ; 
Autrement ne poet princes à l'amour Dieu venir. 
De le labeur des gens sont signeur soustenut ; 
Iestre doivent bien dont en leur drois maintenut 
Et en leur boins usages tout partout bien tenut ; 
Quant on leur a falit, maint mal en sont venut. 
Princes de boin conseil et loyal doit user, 
As gens leurs boins usages ne doit jà refuser. 
Nuls dou contraire faire, ne le puet escuser ; 
Ames sera de tous, quant ne voelt abuser. 
Li boins et sages princes se fait de tous amer, 
Boin signeur et loyal de ses subgis clamer *. 

Puis, s'adressant directement aux rois, le poëte leur fait 
entendre d'éloquents conseils : 

rois, yestre dois roys, se tu voes bien régner ; 
Justiches dois tenir, se bien voes gouvrener ; 
Malvais oster des boins, de chou te dois pener, 
Des anchiènes coustumes les boines ramener. 
Ne demande hansages, talles, exactions ; 
Fait boine monnoie courir par régions ; 
Lay les princes goïr de lor possessions ; 
Soyes contens de tiéres et de tes mantions. 
As rikes et as povres respont courtoisement, 
Fay de toutes les coses boin et sain jugement . 



Tome I, pp. 293 et 294. — » Tome II, p. 126. 



INTRODUCTION. XIX 

Vaines remontrances ! Charlemagne est mort, s'écrie tris- 
tement Gilles li Muisis en reproduisant un proverbe de son 
temps \ 

On voit par tout le siècle falir chevalerie. 
Se Carlemaine fust, il ne fauroient mie 
Rolans et Oliviers, je le vos ciertefle 2 . 

Si le siècle succombe à la corruption, c'est surtout parce 
que les rois en donnent l'exemple. 

Ensi, biaus sires Dieus, mauvais gouviernement 
Ont empiriet le siècle partout communément 
Et empirent tous jours, on le voit clèrement. s 



Toute crestientés est aujourdui tourblée, 

Car de ses souverains est trop mal gouvrenée *. 

Jà prince convoiteus bien ne gouvernera 5 . 

Défaute de justice fait subgis révéler *. 



Roys, prinche, duc et conte, toute chevalerie, 

Tout chil de noble sanc et de noble lignie, 

Poront-il escaper pour leur grant signerie ? 

Dieus le set, et nuls aultres ; ch'est chius qui tout castie. 

Que plus est-on poisçant, plus doit-on de bien faire 

Et plus redoubter chou qui poet à Dieu desplaire 7 . 

1 Tome I, p. 298. On retrouve cette locution proverbiale dans les 
chroniques de Froissart. 

* Tome II, p. 271. 

5 Tome II, p. 245. 

* Tome II, p. 152. 
B Tome I, p. 293. 

6 Tome II, p. 21. 

7 Tome II, p. 153. 



XX INTRODUCTION. 

Jadis les princes allaient outre-mer pour combattre les 
payens ; ce sont leurs propres sujets que désormais ils 
prennent plaisir à détruire l . 

Se tout roy, prinche, duc et li chevalerie 

Euscent coer de lion et le chière hardie, 

Contre leur anemis fesiscent grant partie : 

Autres seroit li siècles k'il n'est, je vous affie. 

S'il ne quéroient mie délisces et leur aises, 

Mais souvent remirascent de leurs gens les mésaises, 

Exactions ostascent et coustumes malvaises ; 

Li siècles n'aroit mie partout tant de harnaises 2 . 

Un seul prince est hautement loué par Gilles li Muisis, 
comme le modèle de toutes les vertus, comme l'exemple des 
chevaliers et des preux : c'est Henri de Luxembourg , 
ce petit-fils de Gui de Dampierre, qui ceignit la couronne 
impériale, entra à Rome et disparut presqu'aussitôt, enlevé 
par le poison dans toute la force de la jeunesse et dans tout 
l'éclat de la gloire. Les historiens de l'Italie lui ont rendu 
le même hommage en célébrant sa sagesse, son équité, sa 
douceur, samodération, uomo ai grande ingegno, dit Villani. 

Étrange rapprochement ! Dante marche de nouveau ici 
à côté de Gilles li Muisis ; car il a écrit pour Henri de 
Luxembourg son livre de la Monarchie, en le présentant, 
dans ses lettres éloquentes aux sénateurs de Florence et 
de Rome, comme le successeur de César et d'Auguste. 

' Tome II, p. 20. 
* Tome II, p. 81- 






INTRODUCTION. XXI 

De che conta Henri ne me puis, ne voel taire. 

Hé ! Dieus ! toutes ses grasces qui les poroit retraire ? 

Toute chevalerie prendre doit exemplaire. 

Chevaliers preudons fu, preus et entreprendans, 
As besongnes dou peule tous les jours entendans, 
Souvent bien pour le mal à pluseur gens rendans, 
Mais de faire justice n'estoit riens atendans. 

Tous temps qu'on a parlet del empereur Henri, 
De se hastieve mort, li coers m'en atenri ; 
Toute crestyentés certes en amenri. * 

Mais la chevalerie est-elle au moins fidèle à son antique 
devise qui lui ordonnait de chercher « le mieux de tout 
« bien » ? 

Or sont, dessous les roys, duc, prince, baron, conte 

Et li chevalerie : tous doivent avoir honte 

Se nulle convoitise l'onneur en riens sourmonte. * 

Chevalier chevauchoient, s'aloient visiter 

Les pays par contrée pour yaus exerciter. 

Li grans n'aloient mie les menres despiter, 

Ne les malvaises gens nullement respiter. 

Dechà mer et delà s'aloient travillier, 

Pour le foit soustenir, corps, avoirs escillier ; 

En cambres pau voloient dormir, ne soumellier, 

Mais en proaiches faire s'aloient esvillier. 

Il tenoient justices, raison à tous faisoient, 

Dou leur et de leur bien trèstout content estoient, 

Leur subgis, ne leur biens de riens ne molestoient ; 

Toutes gens desous yaus trop bien se chavisçoient. 

S'estoient de leur gens et crémut et amet, 

En tournois et partout boin tenut et clamet ; 

1 Tome I, pp. 314-320. — * Tome I, p. 295. 



XXII INTRODUCTION. 

Et trèstous redoubtoient d'iestre de riens blasmet, 
Ne de nulle vantise repris, ne diffamet. 

Rewardons aujourduy comment il se maiDtiènent, 
Se ches conditions par devant dites tiènent 
Et comment les droitures des églises soustiènent ; 
Gentil coer dont estoient, coer vilain ore viènent. 
Pour voir, nuls n'est vilains, se de coer ne li vient ; 

Mais, s'on fait vilenie, longement en souvient : 
Dont qui voelt avoir los, courtois iestre convient. 
Tous temps en gentieuls gens et en chevalerie 
Doit avoir loyaltet et toute courtoisie ; 
Mais orghieus est si grans, s'est tant de trekerie 
Que toute gentillecche par est trop aveulie. * 

Dou boin sanc dont il viènent, leur doit bien souvenir. * 

Veons ches grans signeurs et ches chevaleries. 

Comment sont convoiteus, comment sont plain d'envies. 

Guerres font et débas pour lor grans signouries ; 

Crestyentés s'en Bent en trèstontes parties. 

Il soloient tenir lor gens en unitet. 

En leur drois, en amour et en transquilitet. 

Or voit-on aujouidui tant de perversitet 



Que li peules en est en grant adversitet *. 
Courtois adont estoient, or sont tout beubancier. * 

Je remire tous signeurs qui gouvernent le peule, 
Comment grans convoitises et orgieus les aveule B . 

1 Tome II, pp. 53 et 54. 
1 Tome II, p. 131. 
» Tome II, p. 71. 

* Tome II, p. 20. 

• Tome I, p. 297. 



INTRODUCTION, XXIII 



Roy, prince, trèstout noble, le foit de Sainte-Église 
Devés ferme tenir, car vous l'avés promise, 
Les gens de tous estas tenir en leur frankise : 
Chil qui ce font, sont noble sans avoir convoitise *. 

Ce qui perd surtout les nobles, c'est qu'ils s'entourent de 
flatteurs sortis de la plèbe la plus obscure, qui ne se 
sont élevés jusqu'à eux qu'en flattant leurs passions *. 

Uns consaus prêcheus et couwars les conseille s . 






En che siècle voit-on une trop grand mierveille : 
C'est de ches gens qu'on voit de bas en haut venir, 
Comment ches grans estas il sèvent maintenir ; 
A paines poent gens leur grandeur soustenir. * 

... Se dist-on des humbles eslevés, 

Qu'il n'est cose tant aspre, ce savés qui le vés. B 

Chou k'on voit à présent, c'est tout abusions ; 
Quant k'on fait aujourdui, ce sont tout singeries ; 
Chil singot assanlet font plentet de soties. 6 

Aujourduy sont hors voie li grant et li menut. ' 



' Tome I, p. 298. 

1 Voyez dans Froissart le portrait qu'il trace de Take Tibaut qu'il 
rencontra près de son bon maître le comte de Blois. 
1 Tome II, p. 81. 
* Tome II, p. 22. 

5 Tome I, p. 259. 

6 Tome I, p. 275. 
T Tome II, p. 48. 



XXIV INTRODUCTION. 

Ceux que le siècle honore et qui dominent le siècle, ce 
sont les usuriers et les faux-monnayeurs. Il ne doit pas en 
être ainsi : 

Li bien sont pour les boins : or le tenés à voir. * 

Ce qui pour Gilles li Muisis est plus douloureux encore, 
c'est que les prélas, les curés et les moines ont également 
été atteints par la corruption du siècle. 

La dignité des prélas ne peut se séparer du respect dont 
on les doit entourer. 

Prélat ne son-che mie li droit grant luminaire ? 

En leurs dis, en leurs fais prendent tout exemplaire. * 



On met haut le lumière pour chou k'as entrans luise. * 

Jadis furent estoilles qui soloient cler luire ; 
Or est tout obscurchit trop plus k'on ose dire. * 

Curés et prêtres attendent tout de la faveur des prélas ; 
ils ne négligent que trop leurs ouailles, et le poète ne peut 
assez exprimer l'affliction qu'il en ressent : 

Car c'est moult grand noblaice de boin et sage priestre. * 



* Tome I, p. 278. 

* Tome I, p. 347. 
' Tome I, p. 345. 

* Tome I, p. 344. 
8 Tome I, p. 154. 



INTRODUCTION. XXV 

Tout temps en tous priestres doit boins renons florir ; 
S'on se fait diffamer, trop mieuls vauroit morir. ' 

Très-bien se doit warder, qui voelt autrui reprendre. a 

Comment apprenderont chou qu'il ne sèvent mie ? 
Quel exemple donrout, là il mainent tel vie ? 
On le set, on le voit. 3 

Or est-on sierf au siècle ; c'est cose moult amère. 4 

Li corps est au moustier ; li coers est au markiet. 5 

Es cieuls, ne mie chi, faites vos mantions. * 

Plus pourfite exemple que ne fâchent parolles. 7 

Clergiés as séculers monstrer doit exemplaire ; 

Qui mieuls sot et mieuls poet, c'est chius qui mieuls doit faire. 8 

Mieux savoir, mieux pouvoir, c'est unir la science et la 
charité ; et, aux yeux de Gilles li Muisis, là est la double 
mission du prêtre. 

Science et clergie sont deux mots synonymes : on ne 
peut l'oublier. 



• Tome I, p. 372. 
1 Tome II, p. 38. 
s Tome I, p. 107. 

* Tome I, p. 116. 
8 Tome I, p. 146. 

6 Tome I, p. 235. 

7 Tome I, p. 224. 

8 Tome II, p. 8. 



XXYl INTRODUCTION 

Certes, c'est grans honneurs de savoir et d'aprendre. * 
Thésors n'est nuls si boins que thésors de savoir. a 

La charité s'adresse plus directement au cœur. 

Servir grans et petis, c'est un moult biaus ouvrages. * 
Les boines oèvi'es font es ciuls ascentions. * 

Si la science permet de découvrir aux pécheurs les 
funestes conséquences de leurs fautes, la charité tempère 
ces enseignements ; et Gilles li Muisis a trouvé un vers 
d'une expression touchante pour indiquer ce double devoir. 

Castiés comme père et amés comme mère. 5 

Hélas ! les moines eux-mêmes, comme tant d'autres 
pierres du sanctuaire, avaient reçu la souillure du siècle. 

Moines jadis 

Es désiers se tenoient, s'estoient solitaire. 

De pain, d'ierbes vivoient, se viestoient li haire, 

En leur cielle tout seul avoec Dieu se tenoient 6 . 



S'enai n'est qu'il soloit, encore peut bien yestre '. 

4 Tome I, pp. 106 et 247. 

» Tome I, p. 258. 

1 Tome I, p. 165. 

1 Tome I, p. 283. 

' Tome I, p. 181. 

8 Tome I, p. 176. 

7 Tome I, p. 178. 



INTRODUCTION. XXVII 

On a vu, il est vrai, une reine de France se retirer à 
l'ombre d'un cloître. 

Là puet-on bien oïr cans douls comme vielles '. 

La comtesse de Hainaut, la mère de la bonne reine 
d'Angleterre, a suivi le même exemple : 

Plus humle, ne plus sage ne peuist-on trouver *. 

Mais personne ne comprend plus cette humilité et cette 
abnégation 3 . 

« Quoi, s'écrie le peuple, nous devons travailler pour 
« gagner notre vie ; et ces prêtres et ces moines passent 
« leur temps à lire * ! » 

Voici en quels termes indignés répond l'abbé de Saint- 
Martin de Tournay : 

Mescant gens, vous montrés de vos coers les malisces. 
S'il estoient trèstous ou faukeur ou feneur, 
Ariés-vous enviers Dieu tantost un rameneur 8 ? 



Mescans, à ti que monte ? Tu dis tout par envie. 
Il vellent quant tu dors, saches, par mainte fie. 
Se n'estoit li clergiés, vous viveriés com biestes 



4 Tome I, p. 232. 

* Tome I, p. 232. 
3 Tome 1, p. 233. 

* Tome I, p. 340. 

5 Tome I, p. 246. 
8 Tome I, p. 341. 



XXVIII INTRODUCTION. 

Telle est l'œuvre de Gilles li Muisis, noble dans son but, 
élevée dans ses préceptes, parfois vive et ingénieuse dans 
la satyre des vices contemporains. 

Gilles li Muisis s'excuse des incorrections locales de son 
langage, de son walesc ' selon son expression. Sans doute 
on trouve dans sa bouche certains mots qui étaient surtout 
en usage à Tournay et à Valenciennes ; mais ce caractère 
même le rapproche de bon nombre de trouvères qui avaient 
vécu dans le même pays et parlé la même langue. 

On ne peut d'ailleurs contester à ce vieillard le don 
d'une imagination féconde ; et, si parfois certaines répéti- 
tions engendrent la monotonie, il faut reconnaître que la 
forme ne manque ni de vivacité, ni d'élégance. 

Le dialogue du poëte et des dames de Tournay auxquelles 
il avait reproché leur penchant à suivre les modes les plus 
étranges de leur temps, ne déparerait point les œuvres 
les plus estimées des meilleurs écrivains 2 . Reprocher aux 
dames et aux demoiselles de Tournay d'être l'ornement du 
siècle ! Ne leur est-il point permis d'être belles ? Leur pres- 
crire le silence ! Qui ordonna jamais aux dames de se taire ? 
C'est un miracle dont il n'y a point d'exemple. Le poëte 
arrivé faible et chenu au seuil de la tombe, peut-il oublier 
que la jeunesse a eu aussi pour lui ses charmes et ses illu- 
sions ? 



1 Tome I, p. 357. 

2 Tome II, p. 170. 



INTRODUCTION. XXIX 

Souviègne-vous, biaus sire, de vo temps de jadis ; 
Vous fustes révéleus, or iestes affadis. 



Dans abbés, vous volés moult grant miervelle faire, 
Car vous volés les femmes en vo temps faire taire. 
K'onkes sains le fesist, monstres ent l'exemplaire ; 
Se vous donrons chescune de blans wans une paire. 
Comment homme parront et femmes se tairoyent ! 
Les pluseurs à morir plutos s'assenteroyent. 
On les castieroit, et elles ne parroyent ! 
Che seroit forte cose, se le parler pierdoyent. 
Qui tencheroit les hommes ? 

Vous nos volés loyer que nous nos tenons coyes, 
Que nous n'alons par rues, par villes, ne voies ; 
Et qui feroit, biaus sire, partout fiestes et joies ? * 

Mais comment poriens-nous, dans abbés, séyr quoyes ? 

Ne sont mie pour nous faites rues et voies ? 

Qui feroit par le siècle fiestes, reviaus et joyes ? * 

Souvent Gilles li Muisis exprime brièvement une pensée 
que ses contemporains auraient pu transmettre, sous forme 
de dicton ou de sentence, à la postérité. 

Chiuls qui mors est, n'a riens au sien 
Et n'en portera fors le bien 
Qu'il ara fait en véritet *. 

Nous avons hier, huy, sans demain ; 
Autre cose n'avons en main *. 

.. Fay c'on ayt sur ti envie 
Et sur autrui ne l'ayes mie 5 . 

1 Tome II, pp. 176-179. 

2 Tome II, p. 190. 
■ Tome I, p. 6. 

* Tome I, p. 10. 
s Tome I, p. 33. 



XXX INTRODUCTION. 

Li nom ne sont pas tout, mais li parfaite vie '. 

Bien ne pense, qui ne repense *. 

Bien penser, pau parler, che doivent faire sage s . 

Laissiés les gens parler : si faites vo devoir *. 

On doit parler dou bien ; dou mal on se doit taire 5 . 

Il n'est si grans honneurs tout temps que de bien faire 6 . 

Ce moine, qui n'a cessé de revendiquer les franchises 
et les bonnes coutumes et qui a toujours gémi sur l'oppres- 
sion du peuple, conserve vis-à-vis des grands une liberté 
toute chrétienne. 

Remirons qui nous sommes et de quelle matère, 
Tout noblej tout non noble, toute gent net de mère, 
Et tous convient mourir 7 . 

... Chieuls qui honneur amera, 
Vilenie jà ne fera *. 

Je tieng cheli vilain qui fait le vilenie , 
Et ne tieng mie sage cheli qui fait folie 9 . 



1 Tome I, p. 301. 

* Tome I, p. 64. 

» Tome I, p. 224. 

* Tome I, p. 273. 
» Tome I, p. 247. 

6 Tome I, p. 224. 

7 Tome I, p. 297. 

8 Tome I, p. 19. 
"Tome II, p. 131. 



INTRODUCTION. XXXI 

Et ailleurs : 

Ciertes, nuls n'est vilains, quant ses coers est gentis. * 

Si bien souvent Gilles li Muisis passait une partie de la 
nuit à dicter des vers, il consacrait quelques heures de la 
journée à entretenir d étroites relations avec ses amis. 

Il y avait à Tournay de bons et joyeux compagnons qui, 
aussi bien que les plus braves chevaliers de Froissart, 
s'honoraient d'être surnommés : les Galois, car ils aimaient 
à rire et à plaisanter. Ils s'efforçaient de distraire l'abbé de 
Saint-Martin de ses pénibles épreuves. Le vin emplissait 
les coupes, et, comme jadis à la place Maubert au milieu 
des doctes études de l'université de Paris, les accents de 
la voix se mêlaient aux sons harmonieux des chistolles pour 
charmer le vieillard : 

Instrumens et canotions ot volentiers sonner. * 

Les Galois de Tournay ont leur place dans les poésies 
de Gilles li Muisis ; mais qu'on ne les prenne point trop 
légèrement en dédain. Maître Campion qui parle en leur 
nom, était un personnage important ; car il exerça succes- 
sivement la charge de connétable des paroisses de Saint- 
Piat et de Sainte-Catherine, celle à'esliseur et à'eswardeiir 
de la ville, et il siégeait au collège des prévôts et jurés, 

* Tome I, p. 123. 
a Tome II, p. 260. 



XXXII INTRODUCTION. 

ce qui lui donnait le droit de haute et basse justice '. 

Cependant une douce émotion était réservée à Gilles li 
Muisis : il put revoir cette lumière du ciel si éclatante et si 
douce quand elle descend, comme il la peint lui-même, sur 
les prés émaillés de fleurs. Un chirurgien habile enleva d'un 
coup de lancette le voile qui obscurcissait sa vue, et ses 
poésies qui s'ouvrent par un acte de résignation sous la 
douleur qui l'avait frappé, se terminent par un cantique 
d'action de grâces à Dieu qui avait permis qu'il y fût mis 
un terme. 

Quelques mois plus tard, Gilles li Muisis ne vivait plus. 

Le manuscrit original des poésies de Gilles li Muisis a 
appartenu à i'abbaye de Saint- Martin de Tournay. Il a été 
mentionné au XVII e siècle par Sanderus 2 et de nos jours 
par M. Gachard 3 . A une époque plus récente il est entré 
dans la Bibliothèque de lord Ashburnham qui, avec le plus 
gracieux empressement, a bien voulu le mettre à notre dis- 
position 4 . 

1 Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Maquest, archi- 
viste de la ville de Tournay. 

* Sanderus, Bibl. manusc. t. I, p. 128. 

5 Bull, de la Comm. royale d'histoire, l re s., t. II, p. 202. 

4 Ce manuscrit porte aujourd'hui le n° 20 dans le catalogue de la 
précieuse collection de lord Ashburnham. C'est un in-folio de 267 
feuillets à deux colonnes sur vélin, orné de plusieurs miniatures. Il 
en existe au British Muséum (n° 16636) une copie faite au XVIII e 
siècle, qui comprend 705 pages. — A la fin du manuscrit se trouvent 
écrits d'une autre main quelques petits poèmes, peu intéressants, que 
nous n'avons pas cru devoir reproduire. 



INTRODUCTION. XXXIII 

Nous avons complété cette édition par quelques vers 
empruntés au Registre de l'abbaye de Saint-Martin conservé 
à la Bibliothèque Nationale de Paris. Nous avons à offrir 
à M. Thompson, conservateur des manuscrits au British 
Muséum, et à M. Léopold Delisle, administrateur de la 
Bibliothèque Nationale de Paris, les mêmes remercîments 
pour le concours obligeant qu'ils ont bien voulu prêter à 
cette publication. 



CH'EST LI TAVLE ET LI INVENTORES 

DES COSES CONTENUES EN CEST PRÉSENT LIVRE POUR 
TROUVER COU K'ON VOLRA LIRE OU FAIRE LIRE, ET 
COMMENCENT LI CAPITIEL AU NOMBRE QUI Y EST 
SIGNÉS. 



Premiers, ch'est li lamentations l'abbé Gillion Le Musit ; 
Ch'est li orisons faite à Nostre-Dame et autres orisons 

faites en temps de mortore ; 
Ch'est li méditations l'abbé Gillion Le Musit faite l'an 

mil CCC et chuincquante ; 
Ch'est uns prologhes fais sur les coses qui s'en siewent ; 
Ch'est del estât dou monastère Saint-Martin, des bonnes 

coustumes, comment on s'y soloit et doit maintenir ; 
Ch'est des abbés et des moines comment il doivent le 

rieule maintenir ; 
Ch'est des maintiens des nonnains ; 
Ch'est des maintiens des béghines ; 
Ch'est des ordènes qui ne sont mie rentées, qu'on 

appelle : mendians ; 
Ch'est des estas des princeps et des nobles ; 
Ch'est uns prologhes des papes ; 
Ch'est dou pape Célestin ; 
Ch'est dou pape Bonifasse ; 
Ch'est dou pape Bénédic et dou pape Climenc chuinc- 

quime ; 



XXXVI LI TAVLE. 

Ch'est dou pape Jehan vint-deuzime ; 

Ch'est dou pape Bénédic douzime ; 

Ch'est dou pape Climenc sizime ; 

Ch'est des estas de tous prélas, exceptés no Saint-Père 

le pape, les cardinals et le court de Rome ; 
Ch'est des estas de tous gens séculers en général ; 
Comment orghieuls et envie régnent en hommes ; 
Comment orghieuls et envie régnent en femmes ; 
Ch'est des maintiens des gentieuls gens ; 
Ch'est des marchéans ; 
Ch'est de pluseurs visces en général ; 
Ch'est des princeps, des chevaliers, des esquiers et des 

gens mariés ; 
Ch'est de cheaus qui gouvernent ; 
Ch'est des bénéfyciés en Sainte-Eglise, des curés, des 

capellains ; 
Ch'est des religieus rentes et des religieus nient rentes ; 
Ch'est des séculers ; 
Ch'est li complainte de dames, de demisielles et de 

toutes femmes, faite pour leur habis et leur maintiens 

du temps présent ; 
Ch'est des maintiens des hommes et chou qu'il doivent 

faire, comment au siècle voelent et à leur femmes 

plaire ; 
Ch'est li loenge et li regratiemens l'abbé Gillion Le 

Musit de chou que li veue li est recouvrée ; 
Ch'est des gens de Sainte-Église et de leurs estas en 

général. 




m ^ m^m^mF^EaF^m^^ 





Ch'est li lamentations l'abbé Gillion Le.Musit ou 
tempore que Nostre-Sires li avoit envoyet empaichement 
de se vewe et que il avoit le lumière des yoels couverte 
si que vir les gens ne pooit, ne lire, ne escrire, et ne 
véoit fors clartés et lumières, et grossement, et se 
reconisçance de ses peckiés et de ses metfais. 



En l'an mil CCC et chincquante 
Et ou temps que on list et cante 
Par tout le monde communément 
Et festie dévotement, 
Apriès le mort et passion, 
Le sainte résurrexion 
Jhésu-Crist no vrai créateur, 
No sauveur et no racateur, 
Tout partout en crestienté, 
Dont il en est moult grant plenté, 
En cest an et en cel tempore, 
Me vint en avis et mémore 
De me vie considérer, 
Comment en Dieu puis espérer, 
Quels je suis et quels j'ai esté 
Et comment yvier et este 
Et nuit et jour très men enfanche 
Ay vescut en grand espéranche. 
Une fois pensai en me lit 



LI LAMENTATIONS 

Et empensant pris grand délit 
De Testât où je me trouvoye, 
Et tantost me mis en le voye 
De men Sauveur remerchyer 
Et loer et regratyer 
De le vie qu'il m'at preste ; 
S'en loay moult se majesté, 
Ensi que chescuns doit bien faire, 
Qui à son Créateur voelt plaire ; 
Car toudis au soir et au main 
Doit li sages lever la main 
Et luy sainnier et le crois faire 
Pour le dyable no contraire 
Encachier et de lui bouter, 
Car il fait moult à redoubter. 
Il tôt toutes dévotions 
Et fait moult de temptations 
Pour avec luy nous enlacbier 
Et pour nos âmes ennaichier, 
Et qui bien ne résistera 
Et constans contre luy sera, 
Fort est qui li puist escaper ; 
Car de faire mal il n'a per. 
Contre luy Dieux a pourvéut 
Remède : c'est moult bien scéut 
De cbiaus qui sont fort résistet 
Et résistent pour l'amistet 
De Dieu et lor salvation ; 
Car sains Pois en fait mention 
En ses épistles vrayement. 
On troève dedens ensement : 

Resistite dyàbolo etfugiet a volts. 
Che dist li sains. Tenés de mi : 
Résistés fort à l'anemi, 
Et vraiement il vous laira 



GILLION LE MUSIT. 

Et tout errant il s'enfuira. 

Or avons-nous de pourvéance 

Que Dieus nous donne très l'enfance 

Un de ses angles en qui warde 

Nous sommes et qui nous regarde 

Nuit et jour no consentement. 

Li Escripture qui ne ment, 

Dist ke dyables ne set riens 

Pour chou que escaper ne poriens 

Les pensées que nous avons, 

Se du consentier nous savons 

Et poons bonnement deffendre, 

Par quoy il ne puist en nous prendre 

Nesun malvais consentement. 

Adont fait ciertes liement 

Li boins angles et nous conforte, 

Au faire tous bien nous enorte ; 

Et nos biens et nos orisons, 

Tout ce que fasons et disons, 

En fait présent à Dieu le Père 

Pour nous warder de mort amère 

Et nuit et jour tient compagnie 

A chiauls qui mainent sainte vie ; 

Et d'autre part est en agait 

Li dyables qui paine mait 

A décevoir par ses malices 

Pour chescun enlacier en visées. 

Se fait que li mundes promet, 

Et li cors au pékier se met, 

Et il est tiex qui fort atise 

Et met les cuers en convoitise 

Et c'on laisse Dieu à siervir 

Et se glore de déservir, 

Et que chescuns ses voientés 

Face, dont est entalentés. 



Ll LAMENTATIONS 

A son pooir fait chescun faire 

Tout chou qui puist à Dieu desplaire ; 

Et chiuls et celle qui le sentent 

Et à plaisances se consentent 

Des péchiés quant les mait avant, 

S'on s'i consent, dont en avant 

Se mait en possession 

Sathan, et si fait mansion 

Avoec tel gent et y demeure 

Et ne laisse ne jour, ne heure 

Que ne fâche trébuchier 

En tous visces et enlachier. 

Li pékiet sont de tel nature, 

Quiconques met en yaus se cure 

Et se soit enlachiés d'aucun, 

Tantost se truève de cascun 

Des autres pris et enlachiet. 

Ensi l'a li dyables sachiet, 

Et pour chou voir fait-il grant laiche. 

Toudis tient que cescuns se maiche 

En ses las et en se prison, 

Par quoy, s'on faisoit orison, 

A Dieu nuls hom ne se retourne. 

Ensi Sathan pékeurs atourne 

Et tôt toute contricion 

Et fait fuir confiession. 

Tout chil qui pris ensi se sentent 

Et à dyable se présentent, 

Doivent forment crémir le mort, 

Quant conscience le remort ; 

Car s'on est en peckiet mortel 

Pris, de ciertain toute gent tel 

Ont dampnation parmenable, 

Et nuls ne le tiengne pour fable : 



GILLION LE MUSIT. 

Escripture bien le tiesmoigne. 

Pour chou cescuns le mort resoigne, 

Boin et mal vais, c'est vérités ; 

Car, quant nuls hom s'est délités 

Es prospérités de cel munde, 

Dont il deust avoir le cuer munde, 

Et en pékiet persévéret 

Et par moult lonc temps demoret, 

Se peur en a, ciertes, c'est drois. 

Chiertes, s'il se fust tenus drois 

En foy et sen Sauveur amer 

Et luy de vrai eoer réclamer, 

Hardiement peuwist attendre 

Le mort, quant Dieus le vausist prendre ; 

Et quant li mors les boins avance 

Et k'il ont en Dieu leur créance, 

Toudis sont pris en boin estât ; 

S'aront au compte boin restât. 

Oyés, peckeur, et ascoutés : 
Quand li angles est hors boutés 
Et Sathan vos tient en ses las, 
Pensés et si dites : « Hélas ! 
« K'est devenus ncs boins wardères, 
« Nos vrais à Dieus représentères ? 
i Las ! nous avons en sus caciet 
« Par peckiés où tant enlachiet 
« Nos a li pervers Sathanas, 
« Qui nos âmes à ses hanas 
a Abuvret a de tous délisces 
« Et de trèstous ses mauvais visces 
« En quoy nous tient et voelt tenir. 
a Las ! que porons-nous devenir ? » 
Sachiés qu'il ne set les pensées, 
Se par consent ne sont monstrées. 



LI LAMENTATIONS 

Pensés dont à dévotion 

Avoir, avoec contrition, 

De confiesser et vous reprendre, 

Le mal laiscier et le bien prendre. 

Apryès ayés consentement 

De chou faire, dont hayement 

Li dous Jhésus vous soucourra 

Et li boins angles acourra 

Liés et joyaus pour vous tenser 

Contre Sathan et el penser 

Vous bien tenir, là vous serés, 

Mes que vous bien persévères. 

Ensi rares -vous tost amy 

Et en caserés l'anemy. 

Or en che point cescuns se tiengne 

Que requéirs ne li reviengne. 

Nuls boms ne voelt jovènes morir, 

Anchois voelt-on cescuns norir 

Se carongne pour lonc temps vivre 

Et de le mort estre délivre, 

Si estre poet, mes ce ne poet ; 

Car li créatères ne voelt. 

Quant li cors faut, l'âme se part, 

Ne set où va, ne quele part. 

Que devienent dont les rikaices, 

Li grant trésor, les grans noblèces, 

Li délisce c'on a eut, 

Li mundain sens c'on a scéut? 

Chiuls qui mors est, n'a riens au sien 

Et n'en portera fors le bien 

Qu'il ara fait en véritet ; 

Et quant il n'eut de luy pitet, 

Qui sera qui ly aydera, 

Quant tout seul il se trouvera ? 



GILLION LE MUSIT. 

Ciertes il se doit bien crémir ; 
Accuseur le feront frémir 
Si que Sathan et si pékiet 
Dont se sera fort entekiet ; 
S'atendera sen jugement. 
L'Escripture dist, qui ne ment : 
Qui bona egerunt, ibvM in ntam eternam ; qui vero mala, 
in, ignem eternum. 
Qui bien fait, ciuls le trouvera, 
En paradis quant il sera ; 
Et qui mal fet, tout li dyable 
Le menront en feu permenable. 
Or voel penser, se Dieus l'otrie, 
A men estât et à me vie, 
Quels estet ay et quels je suy 
Et que dou temps je n'ay fors huy. 
S'ay des ans grant plenté passés 
Et de pékiés moult amassés, 
Pau fait de bien dont ge frémis. 
Dous Dieus, ayés mercbi de mi. 
Uns jours, quant li cuers se remort, 
Passe milliers après le mort. 
Pour cbou me voel de cuer entir 
Vivans de mes mauls repentir. 
Ensi, Sire, m'avés dontet 
Et tout me vient de vo bontet. 
Or me faut vraie repentanche, 
Et si me faut recognisance 
Et entire confessions 
Et juste satisfactions, 
Dusk'à le fin entendemens 
Et que j'aie mes sacramens. 
Tout ce me faut pour men salut, 
Car à pluseurs gens a valut. 
Dous Dieus, en ce point me prendés, 



LI LAMENTATIONS 

Kon longement k'en attendes. 

Se me vie si par est orde, 

Je require vo miséricorde ; 

Car pour les peckeurs vous venistes 

Et no humanitet prisistes, 

Et tout tient à le boine fin. 

Ensi me pryère defin. 

A men eage puis pensai. 

Si m'avisai et pourpensai 

Comment je poroie savoir 

Quans ans pooie bien avoir. 

Adont me revuint en mémore 

Que quant je fuy mis à l'escolle, 

Wit ans ou environ avoye, 

Et de chou bien chertains estoye. 

Or fui à l'escole dix ans 

Aprendans, cantans et lisans. 

Là me fist-on par accort mettre 

Pour estre doctrines en lettre, 

Dont apris au mieuls que je peuc. 

Maint travail et maint paour eue ; 

Puis eurent grand dévotion 

De my mètre en religion, 

Pères, mère, tout mi amy, 

Et che fu chou qui pleut à my. 

Moult bien estoit m'entencions 

De lonc temps et affections. 

Adont lassai tout, père et mère, 

Et en cel noble monastère 

Saint-Martin chéens fui rechius. 

Loés en soit li roys des ciuls ! 

Le lieu de chou, moult bien me vante, 

Des ans un pau plus de sissante, 

Ay occupet, et Dieu servit 



GILL10N LE MUSIT. 

A men pooir, et désiervit 

Le prouvende avoec les signeurs. 

On trouvast moult pau de milleurs 

Que chiaus qui dont présent estoient, 

Qui Dieu dévotement servoyent. 

Sissante et un monne trovai 

Et cinch conviers, jel di de vrai, 

Et si fumes avoec nous troy 

Qui de viestir eusmes l'otroy, 

Et ce di-ge pour véritet. 

Or ait Diex des âmes pitet : 

Tout sont mort, et jou seus vivoie, 

Quant cest registre pourpensoye. 

Men Sauveur Jhésu regrascie 

Et se douce mère Marie, 

Quant tant de vie m'a prestet, 

Élas ! mes que j'ewisse estet 

Religieus vrais un seul jour, 

Par quoy mainé boin eust séjour. 

Cescun jour, par expérience, 
Personne, quant a le science, 
Poet moult bien vir et percevoir 
Et as autres dire de voir 
Confaite chose c'est de vie, 
En le quelle moult on se fie, 
Jovène, vielle, trèstout et toutes. 
Che saras, se tu bien m'ascoutes : 
Cescuns se voelt ensi norir 
Que jovènes il ne puist morir 
Et se fie sur jovenaice ; 
Car vivre toudis voelt en laice, 
Et nuls ne voelt estre tenus 
Vielles, ne cauves, ne kenus. 
Devenir ciertes toutevoies 



10 LI LAMENTATIONS 

Convient et passer par tels voies. 

Là, qui vit, convient-il venir, 

Mes nuls n'y pense pervenir, 

Et, par Dieu, qui seroit bien sages, 

Il penseroit à ces eages ; 

Car morir pour voir convenra, 

Et de chou nuls n'escapera, 

Enfant, ne jovène, ne riellart. 

Tout aront de le mort le hart. 

Or s'avise cescuns de faire 

Tout chou k a Dieu puisse bien plaire. 

Au temps que Dieu y pensera, 

Chou qui s'ensuit, il trouvera. 

Nous avons hier, huy, sans demain ; 

Autre cose n'avons en main. 

Chiertes hier plus revenra, 

C'est passet, ensi se tenra. 

E ! dous Diex, qu'est-che dou demain ? 

Nuls n'est séurs que puist se main 

Matin lever pour luy sainnier. 

Ensi n'avons demain, ne hier. 

Dont n'avons-nous dou temp3 fors hore : 

Pour Dieu, cescuns l'ait en mémore, 

Pour lui vuiler et ensi vivre 

Que s'àme soit d'infier délivre. 

Sains Pois si dist en ses épistles, 
Dont moult nobles en est li titles : 
Habentes victum et vestitum, Mis contenti sumus. 
Se nous poons avoir nos vivres 
Et nos viestures à délivres, 
Nous en devons estre content ; 
Car che sont choses là on tent, 
Mais ne souffist pas à cescun, 
Et pau voit-on des gens nesun 



GILLION LE MUSIT. 11 

Qui ne tengnent as grans estas 

Et qui font des avoirs les tas, 

De rikaices et de deniers, 

Et voelt cescuns iestre pleniers 

D'avoir grandes possessions. 

Là mettent leurs entencions. 

De ces estas me vorai taire, 

Car à pluseurs poroit desplaire. 

Comment il est, bien on le voit ; 

Mes, se cescuns s'apercevoit 

Que c'est tous fiens de ces rikaices 

Et aussi de ces grans noblaices, 

Et de le mort li souvenroit, 

Trèstout pour vanitet tenroit. 

Or ay souvent moult grant mervelles 

De chou que j'oc à mes orelles, 

Quant on va dou siècle disant 

Et on le va si desprisant 

Et que chescun jour il empire. 

Par Dieu, se je l'osoie dire 

Les causes et chou que je pense, 

On diroit bien que me sentense 

Vraie seroit, à men avis ; 

Mes je doutte trop les lavis 

Des langes qui souvent parollent 

Et qui les autres gens escollent ; 

Et à présent je m'en tairai, 

Mes chi apriès bien en parai, 

Car, amy, dou tout voel entendre 

A Dieu loer et mi reprendre. 

Dous Diex, loés et gracyés 
Soit vos sains nons, qui m'envoyés 
A souffrir, anschois que je muire. 
Pour chou vorai tou3 mes sens duire 



12 LI LAMENTATIONS 

A reconnoistre vo poisçance 
Que j'ai crémut très men enfance 
Et crienc et tous jours crémerai 
Par tout le temps que viverai. 
Dous Diex, je me sui trop meffais 
En pensers, en dis, et en fais. 
Se sui en grans peckiés kéus 
Très tous les jours et rekéus. 
S'il m'est venu remortions 
Et j'aye fait confessions 
Et my des défautes repris, 
Élas ! apriès les ay repris. 
Se ne sai ciertes k'espérer, 
Fors que nuls ne doit despérer, 
Ains doit en vous avoir fiance 
Et toudis pryer repentance. 
Quia impossibile est hominem vivere et non peccare 
Ch'est que li homs à celle tecke 
Il ne poet vivre qu'il ne pecke. 
Dous Diex, à vous me recognois, 
Car au primes je me cognois 
Et voi que j'ay esté déchius ; 
Car de vos biens que j'ay rechius, 
Dont ne m'avés nul refuset, 
Sire, j'en ay trop mal uset, 
Et vous trop pau regratyet, 
Ne vous loet, ne vous pryet 

De tous vos biens spiritueuls 

Et autresi des temporeuls. 

J'ai estet en religion 

Où j'entray par dévotion. 

Sire, petit ay pourfitet, 

Dous Dieus, ayés de mi pitet. 

Or ay loue t^mps esté prélas, 

Dont dire moult bien puis : hélas ! 



GILLION LE MUSIT. 13 

Quant l'osay ciertes entreprendre 
De défautes autruy reprendre, 
Et on povoit sur mi tant dire : 
S'en doubte moult vo courouc, Sire. 
Or voi-ge bien que pour mes visces, 
Pour chou ausi que grans délisces 
J'ay quis en mangier et en boire, 
Je tienc, et s'est bien cose voire, 
Qu'il m'est venus empaichemens 
Par ces mauvais consentemens, 
Par mes pékiés, par mes outrages 
Que j'ai fais en tous mes éages. 
Nescit Jiomo utrum digmis sit amore an odio. 
Nul homs ne set, ne poet savoir 
S'il seroit dignes pour avoir 
De Dieu l'amour ou le hayne, 
Tant est no cars à mal encline. 
Moult de gent dient ensement, 
Et se dist-on communément : 
« Il est moult povres, qui ne voit. » 
Ciertes, cescuns bien l'apierçoit. 
Quant ensi le vir a pierdut ; 
Souvent a le vis espierdut 
Et le coer moult tristre et dolant, 
Quant il ne puet vir envolant 
Les oyseaus, ne biestes courir. 
Ou ventre li doit bien pourir 
Li coers qui en ce point se truève, 
Quant il ne peut faire nulle oevre, 
Ne pain wagnier, ne mestier faire. 
Par Dieu, il li doit bien desplaire, 
Quant perdut a trèstous solas. 
Il poet dire moult bien : olas ! 
Souffrir estoet, mes au coer dieut, 
Sicomme j'ai trouvet et lieut. 



14 LI LAMENTATIONS 

Nuls ne se doit desconforter, 
Anscois doit au plus biel porter 
Qu'il poet chou que Diex li envoie 
Et toudis tenir celle voie, 
Dont en ara cescuns pitet ; 
Et ensi de nécessitet 
Fera viertut et soufferra 
Tout chou que Diex envoyera : 
Quar, s'il soefre patiaument 
Et prie Dieu diligaument, 
Le salut de s'âme fera 
Et en boin point ensi sera. 

On mésoffre quant il meskiet, 
Et ciertes chil font grand pékiet, 
Qui de riens autrui contrarient, 
Ne de leur méseschanche rient ; 
Car nuls se set chou k'avenir 
Li poet, se s'en doit bien tenir 
De faire plus affliction. 
A l'afflit trop a passion. 
On trouvera par Escripture, 
Quant au lire metteras cure : 

Quos amo, arguo et castigo. 
Vos amis, Diex loés soyés, 
Vous argués et castyés. 
Chescuns se doit tenir pour fis. 
Moult yert sen âme pourfis 
S'il avoit vivans à souffrir 
Et Diex le vaulsist ensi frir 
Qu'il enkéist en maladies. 
S'en doit bien Dieu, toutes les fies 
Qu'ensi sera, regratyer 
Et loer et remierchyer ; 
Car Diex done, puis il reprent, 



GILLION LE MUSIT. 15 

Et ensi ses amis aprent 
A luy recognoistre et amer 
Et souvent sen non réclamer. 
Quand li jovène gent sont haitiet 
Et espinchiet et afaitiet, 
Et que chescuns a sen voloir, 
On met chiertes en non caloir 
L'âme qui tousjours doit durer, 
Et se ne voelt nuls endurer 
Ne castoi, ne faire penance : 
C'est chou qui l'âme moult avance. 
Dous Diex, chou que je dis de bouke, 
Souvent au cuer forment me touke. 
Vous ne m'avés pas oblyet, 
Biaus sires Diex, car envoyet 
M'avés de vo castiement ; 
Car j'avoie trop longhement 
En pais et en santet estet : 
S'en gracie vo majestet. 
Or ay par vo grâce plenière 
Empaichement en me lumière 
Des ioelx du corps, et de nouviel 
Ore ont pris fin tout mi reviel, 
Mi penser et mes vanités 
Où lonc temps me sui délités. 

Mes estas vorai recorder, 
Quand mes coers s'i voelt accorder, 
Quels j'ay estet et de quelle vie ; 
Car qui dist voir, il ne ment mie. 
Nul angle ne quert vérités 
Et ausi ne fait équités. 
Bien faire a sen lieu tous jours, 
Et en lui est boin li séjours ; 
Mes qui fait mal il het lumière 



46 LI LAMENTATIONS 

Et se met toudis au derière, 
Par quoy ne soit apperchieus 
Et ses mauvais estas scéus, 
Pour chou doit-on le mal laischier, 
Car on s'en poet moult abaiscier. 
Se doit-on de cascun apprendre, 
Qui se voelt au bien faire prendre ; 
Car grant mérite, voir, acquert : 
Tost le troève qui bien le quert. 
Se se doit-on entériner 
A faire bien et encliner. 

Or parlerai de mes enfances, 
Des premières obéisçances 
Que je fis à père et à mère. 
Ke Diex me wart de mort amère ! 
Dis-et-wit ans, pau plus, pau mains, 
Fui-ge subgis et en leurs mains. 
Se fuy nouris et alevés, 
Ensi com au jour d'ui le vés. 
Onques mes, voir, ne m'en vantai, 
Mes jovènes volentiers antai 
L'église, voir, et boine gent. 
Toudis eue moult petit d'argent ; 
Mes de toutes nécessités 
Fui-ge tous jours bien acquités 
En tous mes fais et en tous lieus. 
Puis fui de mes parens eslieus 
Pour entrer en religion, 
Dont j'ay dessus fait mention, 
Et là entrai moult volentiers 
Avoec deus autres : se fui tiers. 

Or ne voirai pas oublier, 
Pour chou qu'en Dieu me doi fier, 



GILLION LE MUSLT. 17 

De mes enfances si mauvaises 

Dont j'euc au cuer moult de mésaises, 

Et ausi de tous mes pékiés, 

Dont me trouvai moult entekiés. 

De ces choses-là je pensai ; 

Au mieuls que peuc, m'en confessai 

En dévote contrition ; 

S'en eue men absolution 

Dou boin abbé qui me reckiut 

Dont se tieunt dyables à déehiut 

Quant vit que de lui m'escapoie 

Et au bien faire me metoie. 

Depuis m'a souvent asalit, 

Et pau de jours y a falit 

Que n'aie sentit les assaus. 

Loés soit Diex ! encor sui saus 

Et serai tant que Dieu plaira. 

Pooir à mi jamais n'ara. 

Cescuns deveroit ensi faire, 

Qui au Créateur voroit plaire, 

Qui prent habit religieus, 

Con le m'aprist li sousprieus 

Dans Gilles de Braffe nommés, 

Monnes dévos et renommés. 

Il m'aprist et me doctrina 

Et d'ordène me médicina. 

Puis que j'ieuc le siècle laisciet, 
Men coer muet et abasciet, 
Je fui en custode lonc temps, 
Mien ensiant priés de sept ans ; 
Et puis fui-jou de tout quités, 
Dont mes coers fu moult délités ; 
Car jovène coers ne puet mentir. 
Cescuns le poet par li sentir. 



18 Ll LAMENTATIONS 

Iestre bien volroit à délivre, 
Ce tiesmoignent trèstout li livre. 
Hélas ! se cloestrier bien savoient 
Et en mémore le tenoient 
Et y metoient leur penser 
D'iaulx contre l'anemi tenser, 
Comment est leur vie gréable, 
Que ne leur faut vins à le table 
Et ont bien leurs nécessités ; 
Mes riens ne vault, dont c'est pités. 
Trèstous fièrent en convoitise, 
Et li dyables les atise 
Qu'il héent chou qu'il ont promis 
Et dolant sont qu'il sont soumis ; 
Se pensent offisces avoir, 
Les besoignes toutes savoir ; 
Et lor desplet religions. 
S'est toute leur intentions 
De laiscyer à estudyer. 
Mieuls ameroient mendyer, 
Iestre pruvos ou cheleniers 
Pour avoir des boins mes pleniers 
Que le prouvende dou couvent. 
Chiertes, il leur avient souvent. 
De ces estas plus ne parrai 
Fors du mien, anchois m'en tairai ; 
Mes quant temps et lieu en venra, 
Moult bien, par Dieu, m'en souvenra. 
Non eviiaiur malum nisi cognitnm. 
Ceste Scripture qui ne ment, 
Nous aprent et dist ensement : 
Nuls, voir, jà bien n'eskivvera 
Le mal qu'il ne connistera. 
On dist, et je le tieng à voir, 
Il fait moult boin le mal savoir 



G1LLI0N LE MUS1T. 19 

Pour eskiewer et lui tarder, 

Car on se doit de mal garder ; 

Mes li biens est en trèstous tamps 

Au faire moult petit constans, 

Et je di, qui ne me puis taire, 

Que c'est grans honneurs de bien faire ; 

Car chieuls qui honneur amera, 

Vilenie jà ne fera. 

David dist (tu de mi le tien) : 

« Laisse le mal et fai le bien. » 

Chescuns doit penser à le mort ; 
Qui sages est, que se remort. 
Se vie doit considérer 
Et le bien toudis espérer, 
En Jhésu-Crist avoir fiance, 
Sen créateur et espérance, 
Kon grandement c'on ait pékiet 
Et comment k'on soit entekiet ; 
Car Dieux est si miséricors. 
Quant l'âme par dedens le corps 
Conjoint ensamble se repentent 
Et l'anemi escaper temptent, 
Il est tantost apparilliés 
Et ses boins angles esveilliés, 
S'il a estet hors déboutés. 
Que fait li angles ? Ascoutés : 
Boines pensées tantost hape, 
S'a grant peurs k'on ne le escape 
S'akeurt tout errant et s'oppose 
Si k'anemis demorer n'ose 
Pour chou qu'il voit consentement 
Boin et le grant repentement, 
Le boin porpos de confiesser 
Et de trèstous visées ciesser 



20 LI LAMENTATIONS 

Et amender à son pooir; 
Et Diex qui voit ce boin voloir, 
Se grâce met et grand cure, 
Ensi que dist voir Escripture 
Que vous apriès dire m'orés ; 
Là fiance prendre pores. 
lit quacumgue hora ingemuerit peccator, omnium peccatorum 
ejus non recordabor. 
Trèstout peckeur qui vous doubtés 
D'iestre dampnet, or ascoutés 
Que li auctorités voelt dire 
Pour escaper de Dieu sen ire : 
C'est en quelconques heures sera 
Que li peckières gémira, 
Qui se dampnation resoigne, 
Par se prophète Diex tiesmoigne, 
Puis k'à li on voelt accorder, 
Jamais ne voira recorder 
Ses peckiés, ains les pardonra 
Et ses grasces avoec donra, 
Puis k'on a vraie repentance, 
Mes k'on aye persévérance. 

Or pensés dont trèstout pékeur 
Et qui d'infier avés le peur, 
De vous tenir en celle voye 
Quant tel grâce Diex vous envoyé. 
Il ne demande fors nos coers, 
Et on les mait si souvent foers 
Par les pékiés là on rekiet, 
U on est grans tans alekiet, 
Et se voit-on bien cescun jour 
Pluseurs morir et sans séjour. 
Li mors qui ne voelt espargnier 
Nullui, ains voelt tous jours wagnier, 



GJLLION LE MUS1T. 21 

Se fait as jovènes ses assaus, 
Et .puis à vieles fait ses saus ; 
Se fait les corps devenir cendre : 
De li nuls ne se poet deffendre. 
Hélas ! que devienent les âmes ? 
Li un sont condempnet as flammes, 
Dons Diex, de vo vray jugement, 
Et là demorront ensement 
En tourment et en grant martire, 
Pour chou k'encourut ont vo ire. 
Li autre vont en purgatore, 
Et cil prient k'on ait mémore 
Forment toudis à teux amis 
Dou tourment là Diex les a mis. 
Par Dieu, chil sont boin ewreus, 
Ciertes, s'on prie bien pour eulx ; 
Tost attendent lor délivrance. 
S'est boins amis qui les avance 
Que tost puiscent venir à glore, 
Et souvent en aient mémore. 
Dous Diex, or sont bien ewereuses 
Les âmes qui sont vos espeuses, 
Qui de vrai coer vous ont servit, 
Tous jours vo amour désiervit, 
Qui ont par grasce spécial 
Fait le bien et laisciet le mal. 
Pour vous se sont mortefjet, 
Junet, ploret et vous pryet. 
A tels, sire, bien vous ouvrés, 
Quant vo glore lor aouvrés 
Et vont tout droit en paradis. 
Ensi le disistes jadis, 
Quant des ciuls vous descendesistes 
Et à vos amis promesistes 
Qu'il vo verroient en vo face. 



c 22 LI LAMENTATIONS 

En cel paradis chiuls no mace, 
Qui de sen sanc nous racata, 
Dont au père nos acata. 
Es personnes est trinités 
Et en essence unités. 
Avoec li soyons recréet, 
Par qui nous fumes tout créet. 

Qui poet iscier de jovenèche, 
Au coer doit avoir grant léèche ; 
Car il y a moult de périeuls 
Trop plus en jovènes k'en gens vieuls. 
Jovène gent sont en quideries 
Et petit pensent à leurs vies ; 
K'il aviègne ne leur en caut, 
Ne s'il sera ou froit ou caut, 
Mes k'il aient leur volentet. 
On en truève de teuls plentet. 
Jovenèche quant est passée, 
De jour en jour avant alée, 
Et k'on est homme devenut, 
Adont n'y a règne tenut. 
Li uns travaillent as savoirs ; 
Li autres pensent as avoirs, 
As markandises, as rikaices. 
Peut ont au cuer de liaices, 
Mes il pensent à assanler 
Et li uns l'autre resanler. 
Pluseur sont, qui moult pau s'esmaient 
Dont il viègne, mes k'assés aient. 
Cescuns voelt l'autre sourmonter 
De sens, d'avoir, et si monter 
Que nuls autres à li n'aviègne. 
Quidiés que de Dieu leur souviègne 
Moult petit, voir, fors à leur corps 









GILLION LE MUSIT. 25 

Et assanler ces grans trésors. 
Il dient bien : « Vivre convient. » 
D'autre chose ne leur souvient ; 
Se pensent à longement vivre, 
Et ce tiesmoignent pluseur livre. 

Or vient li estas de viellaice ; 
En cel estât a pou de lèche, 
Et qui n'a fait se pourvéance 
Pour avoir se vie chevance, 
Il pora bien avoir disette, 
Car nuls as kiens se lart ne giette. 
S'estre poet moult bien escarnis, 
Qui de ses biens ne s'est garnis. 

Or poet cescuns apercevoir 
Que je di et je dirai voir. 
Li siècles est si pervertis, 
Li biens à mal si conviertis 
Que c'est pités et grant défaute, 
Quant il y a sifaite faute. 
Li pères souvent faut au fil, 
Petit li fait et le tient vil ; 
Et li fille faut à le mère, 
Frère as suers et suers au frère. 
Pau troèv-on amy, ne amie ; 
Qui les a, ne les pierde mie. 
S'est li siècles à chou venus 
Que n'est ciertes nulle, ne nuls 
Qui soit amis, fors li argens, 
Et c'est li chose qui art gens. 
Pour chou faut-on à karitet 
Que nuls n'a de l'autre pitet, 
Et est bien voirs, je le grée, 
Que karités soit ordenée, 



24 LI LAMENTATIOISS 

Que cescuns ayme sen pourfit 
Plus que l' autrui, et jou pour fit 
Le tieng bien, car chou est raisons 
Que cescuns no pourfit faisons. 
Tant qu'il est siècles et sera, 
Sages est qui se pourvera. 

Dous Diex, de ciertaine science 
Je vous supplie patience 
En chou que j'en ay me vewe, 
Ensi corn il vous plest, pierdue. 
Je tieng voir que c'est par mes fais, 
Par mes pékiés, par mes méfiais, 
De chou que vous ay courechiet 
Et tant en tout estas péchiet, 
Jovcnes, parfès et tous kenus 
Plus de maus fais asés que nuls. 
Dous Diex, à tous m'en recongnois 
Et mes défautes bien cognois ; 
Et chou est bien m'ententions 
Que che me fait vexations. 
Qui me fait tel entendement, 
En escript le tienc ensement ; 
Et, se j'ai les oels corporeuls 
Pierdus, Diex, les spiritueuls 
Me voelliés sauver et warder, 
Par quoy vous puisce rewarder 
Et cognoistre des oels dou coer. 
Je ne volroie pour nul foer 
Chiaus pierdre pour autres avoir ; 
Tout sage le puent savoir. 
C'est mes profis, de fit le say, 
Se les corporeuls pierdut ay. 
Or ne voi-ge ces vanités 
Et ces grandes iniquités 



GILLION LE MUS1T. 



25 



Qui aujourduy vont par le munde : 
S'en doi avoir le coer plus munde, 
Se je suy sages et y pense ; 
Vrais Diex, or mués vo sentence. 
Biaus dous Sauvères Jhésu-Cris, 
Je truève bien en vous escris : 
Novit Deus mutare sententiam si tu noveris delicium emendare. 
Diex se sentence muera 
Quant pékières s'amendera. 
Hé, biaus dous Diex, k'or le mués 
Se je sui de vir desnués. 
A vous seul soient mes pensées 
Par le boin angle présentées. 
Au bien faire me prenderay 
A men pooir, et si feray 
D'ore en avant vo volenté : 
Ensi m'avés entalenté. 
Dous Diex, se vous en regracie 
Et de mes meffais miercbi prie. 
Sans vous, nous ne poons rien faire, 
Ne riens cangier de no affaire. 
De vous vient tout, c'est vérités. 
Vray Diex, je me suy délités 
Et mis me coer ou temporel 
Si a vraiement encore el ; 
Car jou ay lonc temps travilliet, 
Par jour penet, par nuit villiet, 
Entendut à coses mundaines 
Qui sont, voir, et fausses et vaines, 
Au siècle qui ne vault pas maille, 
Ou quel on se piert et travaille. 
Dous Diex, s'en sui tous espierdus, 
Car ce n'est fors ke temps pierdus. 
Si a en men coer grant tourment, 
Car j'ay en l'espit de fourment 



26 LI LAMENTATIONS 

Laisciet le grain et pris le paille. 
Se doubte moult que ne me faille 
En men vivant vo douce grasce, 
Et ausi ke m'âme li lasse 
N'ait à souffrir apriès le mort, 
Car conscience me remort. 

Dous Diex, vous estes li espis 
Qui souvent descendes es pis 
De chiaus k'à vous attrait avés, 
Ensi que faire le savés. 
Le grain, je tieng vo saint service. 
Là li dévot devienent rice 
De vos grasces, de vos trésors, 
Car leur vie, voir, n'est fors ors. 
Le paille tieng les vanités 
De ces vieuls sécularités, 
Las my ! où j'ai tant entendut 
As ayses, as honneurs tendut. 
En tous estas me sui meffais ; 
Se doubte moult porter les fais 
Que doit porter transgrédiens 
Qui à vous n'est obédiens. 
David priant dévotement 
En sen sautier dist ensement : 

Ah ocultis meis munda me, Domine. 
Biaus Sire Diex, k'or effundés 
En me vo grasces, se mundés 
De tous mes occultes pékiés, 
Dont je suy forment entekiés. 
Hé ! dous Diex, quant David vous prie 
Ainsi de ses pekiés, ne mye 
De tous, fors ke de ses privés, 
Biaus dous Diex, Sire qui vives 
Et régnés permenaulement, 



GILLION LE MUSIT. 27 

Nous le savons certainement. 
Quo ibo a spiritu tuo et quo afacie tua fugiam ? 
De vo sperite où irai-ge ? 
De vo face où fuirai-ge ? 
Qui ay tant pékiet mortelment 
Tous les jours et vénielment. 
Nuls n'en poroit, voir, faire nombre ; 
Se n'en abée mie men umbre. 
Il est ainsi en véritet. 
Dous Diex, ajés de mi pitet ; 
Pius estes et miséricors, 
Et quant il est fins et li cors 
Dou ciesser et de li reprendre 
Et qui a de l'autrui dou rendre, 
Tantost trèstout vous pardonnes 
Et vo sainte grasce donnés 
A chiaux qui vrai contrit seront 
Et qui bien se confiesseront. 

Escripture toute s'acorde 
Ke toudis va miséricorde 
De Dieu devant sen jugement. 
S'en doivent faire liement 
Trèstout peckeurs et peckeresses, 
Quant Dieus leur a fait tels promesses, 
Et se doivent bien repentir 
Et Dieu servir de coer entir 
Et traire viers confiession 
Et avoir grant contrition ; 
Mes pau se sèvent bien reprendre. 
Chis viersès les peut bien aprendre : 
QuiSy quid, uli, quando, quotiens, cur, quomodo, per quos. 
Entendes chou qui siwera 
Et ces mos vos exposera. 
Priestres qui doit pékeurs absorre, 



LI LAMENTATIONS 

Les doit bien arguer et sorre, 
Escrutiner les consciences, 
S'il est doctrines en sciences, 
Savoir les noms jel di de voir, 
S'il voelt bien faire sen devoir. 

Quis. 
Qui est-ce qui voelt confiesser ? 
Propos dois avoir de ciesser, 
Proumettre dois amendement : 
Absolre ne puis autrement. 
Le penance que te dirai, 
Di : « Sire, je le complirai. » 

Quid. 
Cou que as fait, ne doies celer, 
Mes au prestre tout révéler 
Et nuement dire tes fais 
Et recognoistre tous meffais. 
Peu vault absolutions 
Là ne sera contritions. 

Ubi. 
Dou lieu dois avoir la mémore ; 
Si dois penser et or et ore 
Se t'as pékiet en un saint lieu ; 
Ch'est moult grans pékiés, en non Dieu, 
En un saint lieu sen pékiet faire ; 
Au confiesser ne t'en dois taire. 

Quando. 
Quand tu peccas, tu le dois dire 
Pour escaper bien le Dieu ire 
Se c'est en fiestes ou diemences. 
Di ent le voir et si ne mentes. 
De sen confiesseur décevoir 
C'est grans pékiés, saces de voir. 

Quotiens. 
Quantes fois tu es enkéus 



GILLION LE JMJS1T. 29 

Et kantes fois ies renkéus, 

Se tu le ses, tu le dois dire 

De coer dolant et t'y afflire ; 

Et c'est chose qui moult descombre, 

Quant on en poet dire le nombre. 

Cur. 
Pourquoy tu as Dieu courechiet, 
Qui t'a meut à faire pékiet 
Ou temptations ou avis, 
Et comment tu t'en es chevis, 
Se tu as nient mierchi pryet 
A Dieu qui le t'ait ottryet. 

Quomodo. 
Comment et en quele manière 
Tu as pékiet à simple cière ; 
Se recognois, or t'en descueuvre. 
Tu ne poes faire milleur oevre ; 
Car chiuls qui bien s'acusera, 
Li dous Jhésus l'escusera. 

Per guos. 
Par quel conseil tu as ouvret 
Et par quel gens tu as trouvet 
Pour accomplier tes volentés, 
Quant tu en as esté temptés. 
Trop mieuls vault seul sen pékiet faire 
Que cause donner de meffaire 
A autrui, ne faire pékiet : 
S'en sont moult de gent entekiet. 

Pluiseurs gens si dient au prestre : 
« Je ne sai voir dire men iestre, 
« Ne mes peckiés, ce poise my, 
« Et si a bien an et demy 
« Que je ne fui, voir, confiessés, 
« Et si ne sui mie ciessés 



30 LI LAMENTATIONS 

« De renkéir trèstous les jours 

« Si n'en ay fait nesun séjours ; 

« Pour Dieu, sire, voillés me aidier. 

— « Amis, tu seis moult bien plaidier, 

(Che dist li prestre s'il est sages), 

« Comment saroi-ge tes outrages, 

« Ne les pékiés que tu as fais ? 

« Frère, cescuns porte ses fais 

« Par devant Dieu et chi aval. » 

Là moult de gent ont grant traval. 

Pékières se doit esviellier 

Et lui-meismes conseiller 

Et penser bien à tous ses fais, 

A tout chou dont il s'est meffais 

Et en sen coer bien retenir, 

« Et apriès au priestre venir, 

« Contris, confus et repentans 

« Et avisés de tout sen temps. 

« S'ensi voels men conseil avoir, 

a De men sens te feray savoir 

« Comment adrecbier te poras 

« Par mes parlers que tu oras. 

« Tout premiers au commenchement 

« Je te donne d'ensengnement 

« Qu'en confiession a trois coses, 

« Che dient li texte et les gloses : 

« Tout premiers est contricions, 

« Apriès vraie connussions, 

« C'on doit dire tout nuement 

« Ses pékiés tous et purement 

« Sans riens celer, sans rien tenir, 

« Qui à l'amour Dieu voelt venir. 

a Or s'ensieut satisfactions 

« Où ne doit iestre fictions. 

« On doit sen corps mortifyer. 



GILL10N LE MDSIT. 31 

« Penanche faire, Dieu pryer, 

« Juner souvant et astenir, 

« Qui voelt à le mort bien finir ; 

« Et, se tu l'amour de Dieu sens, 

« Saches cescuns homs a chiunc sens. 

« Li premiers si est li oïrs, 

« Et li secons est li véirs, 

« Flairiers li tiers, si vient apriès ; 

« Li quars est gous qui est là priés. 

« Cist quatre sont assis es chiés, 

« A l'âme font moult de méchiés ; 

« Et li tasters est li chincquismes. 

« En ce sens-chi trèstout prisimes 

« Tous les mauls que de fait faisons 

« Tous temps et en toutes saisons. 

« De ses chine seus or t'en avise 

« Comment bien et en quelle guise 

« Tu en as cescun jour uset 

o Et se t'en as point abuset, 

« Se tu as fait chou que desplaire 

« Poroit à Dieu, car nuls homs faire 

« Ne doit chou qu'il a deffendut ; 

« Pour chou a-il sen arc tendut 

« Et aparaliet ses saiettes 

« Que il traira, se ne t'en gaites. 

« Se te dois bien ensi mairier 

« En vir, en oïr, en flairier, 

« En tan parler, en ten gouster, 

« K'à ten âme ne puist couster 

« Chou que li corps déservira. 

« Autrement, voir, mal li ira. 

« Ausi fera-il du taster 

« La où se poet trop fort gaster. 

i Comment oses-tu escondire, 

« Soit à my, soit à nullui dire ? » 



32 LI LAMENTATIONS 

— « Sire, bien sai que trop meftac ; 
« Contre le volonté Dieu fac ; 
« Je mench, je jure, je perjure ; 
« Au bien faire met pau de cure. 
« De mes pékiés ne me souvient, 
a Et au devant rien ne m'en vient, 
« Se ne suy par vous confortés 
« Et à faire bien enortés. 
« Moult volentiers trèstout diroie, 
« Se confiesser bien me savoie. » 
« — Amis, or warde que tu dis ; 
« Se tu pensoies bien toudis 
« A tes pensers, à tes parolles 
« Et as oevres que tu fais folles, 
« D'autre martin me parleroies 
« Et bien confiesser te saroies. 
« Piècha à priestre ne parlas, 
a Anemis t'a tenut par las 
« De pékiet ; là t'a enlakiet 
« Et à se cordielle sachiet. 
« Moult fort est de lu y escaper ; 
« Ty et autrui set bien caper. 
« Jà n'iers de se subjection 
« Huers mis, fors par confiession. 
« Or te confiesse dont souvent 
a Et je t'ay par Dieu en convent, 
« Commenche, voir, Dieus t'aidera, 
« A confiesser t'aprendera. » 
Omne guod est in mundo, concwpiscentia est carnis, 
concupiscentia oculorum aut superbia vitce. 
Toute cose qui est ou monde 
Et qui toit le coer avoir monde, 
De car, des oiels concupiscence ; 
Et li autre, si corn je pense, 
C'est orgieuls et hauteurs de vie. 
En ces trois fols est qui s'i fie. 



GILLION LE MUS1T. 35 

Or sont siept malvaises racines, 
Là on doit querre médecines, 
Par quoy on y puist résister 
Et luy warder et désister. 
C'est orgieus, envie, avarices, 
Perèche et ire. Ces chine visces 
Tiènent docteur spiritueuls ; 
Les autres deus tiènent carneuls : 
Luxures et les gloutremies, 
Qui à ventre sont moult amies. 
De ces visces m'avisera^ 
Et un petitet en dirai. 
Che sont pékiet qui tuent l'âme 
Et le font aler en le fiame. 

Deus superlis resistit, humilibus autem dat grattant. 
C'est quant li noms a si fait coer 
Du bien ne voelt à nul foer, 
Mes pense de tout sourmonter, 
En tous estas si haut monter 
Que cescuns à li obéisse. 
Sour tous autres Diex het ce visce, 
Mes il aime moult c'on soit humle 
Et de se grasce se l'alume. 

Invidiosus ego, non invidus esse taloro. 

Envie. 
D'orguel vient li pékiés d'envie ; 
C'est quant li homs toute se vie 
Pense toudis iestre avanciés 
Et autres soit désavanciés. 
Fay dont c'on ayt sur te envie, 
Et sur autrui ne l'ayés mie. 
Diex aime moult gent caritable ; 
Tiens-le de voir : ce n'est pas fable. 



34 LI LAMENTATIONS 

Avaro non sufficiet totus mundus. 
Atarisce. 
Avariscieus tout convoite, 
Se volentés à chou le coite. 
De trèstout le munde l'avoir 
Voroit-il bien tout seus avoir. 
Donner ne set, toudis voelt prendre, 
A s'amasser tous temps entendre ; 
Mes Diex aime moult le largaice 
C'on fait à point et en léaice. 

Pigritia anima est contraria. 
Perèche. 
Prèceus est wiseus volentiers ; 
Il n'aime voies, ne sentiers ; 
Il voroit toudis reposer : 
Petit l'en doit-on aloser. 
A tout bien faire est perèceuls. 
On trouveroit assés d'yceuls ; 
Mes Diex aime ciertainement 
Qui de coer le siert liement. 

Ira liominis justitiam Dei non operatur. 
Ire. 
Li homs ireuls fait à doubter. 
Quant il est irés, ascouter 
Ne voelt, mes tout errant combattre 
Et n'espargne moustier, ne atre. 
Par ire sont maint mal venut, 
Jovène le sèvent et kenut ; 
Mes gent souffrant et débonaire 
A Dieu et à tous doivent plaire. 

Ducent in bonis dies suos et in puncto ad inferna descendent. 
Gloutrenie. 
De délisces yaus raemplir, 



GILLION LE MUSIT. OU 

Mignier, "boire, leur ventre emplir, 
Tous les jours moult de gent ensoignent. 
Les paines d'infier pau resoignent 
Là on descent à un moment, 
Se l'Escripture ne no ment. 
Nostre-Sires voelt k'on s'astiègne, 
Le coer, le corps nettement tiègne. 

A ma scripturas et carnis mtia non amaiis. 
Luxure. 
De gloutrenie naist luxure, 
Che tiesmoigne li Escripture. 
Aymé dont à esturîyer 
Se t'âme voels bien naityer, 
Et les -visées carneuls fuiras 
Et honneste vie ensievras. 
Le caste, le vray continent 
Apielle Diex encontinent. 

Pense dont à ces sept pékiés 
Morteuls ; se ti y es alekiés, 
Cor t'en hoste hastéement ; 
Car je te di ciertainement, 
Qui mora en mortel pékiet 
Il se trouvera trébukiet 
Tost en infier laius perfont, 
Car chil pékiet aler là font. 
Riens à punir ne remanra 
En quelconques lieu on manra. 
Or te repent et te confiesse 
Et de tous pékiés faire ciesse. 
Diex est près de tout pardonner 
Et ses grasces à tous donner ; 
Car tels est-il nos benois Diex 
Qu'il est miséricors et pius. 



30 LI LAMENTATIONS 

Véniel pékiet sont sans nombre ; 
S'es-ce chose qui moult encombre 
L'âme et le corps, quant sont ensanle 
Et apriès le mort, ce me sanle. 
Nuls ne doit avoir volenté 
De nul pékiet avoir plenté ; 
Mes qui à Dieu retournera, 
Miercbit et grâce li fera. 
Une plume moult est légière. 
Or ascoute bien le manière : 
Plumes pluseurs asambleras 
Et en un mont les metteras. 
S'en feras kieutes et coussins 
Des plumes et des escoussins. 
Enkierke tout ; si sentiras 
Comment à tout le fais iras. 
Petit et petit emplent bourses 
Dont on fait souvent grandes tourses, 
Et les met-on sur les chevaus 
Pour aler les mons et les vaus, 
Qui les font souvent abuschier 
Et moult laidement trébuchier. 
S'est tout ensi des vénieuls, 
Et si ne sont, voir, tant anieuls 
Que li mortel dessus nommet ; 
Se sont tout pékiet renommet. 

Omnia in confessione mundantur. 
Qui de pékiés vorra ciesser, 
Tout iert mundet par confiesser. 
Qui cbaius sera naityés, 
Làsus sera glorifyés. 
Chou que t'as oït de chine sens, 
Retiens- le bien, se tu le sens ; 
Et des pékiés n'oublie mie, 



GILL10N LE MUSIT. 57 

Se tu voels amender te vie. 
Mayement des morteuls te warde 
Et des vénieuls si te tarde. 
A ten pooir Diex t'aidera 
Et en tout te confortera. 

Deum Urne et mandata ejus serva quia nichil âeest timentiius 
Deum et qui eum âiligunt in veritate. 
Criens Dieus et ses mandemens warde 
Que t'âme en enfler ne arde. 
Riens ne faura en ycemont 
Chiauls qui de coer le crémeront. 
Qui l'ameront en véritet 
Il avéra de chiauls pitet. 

Pour chou à ce propos irai, 
Des dix commandemens dirai, 
Si corn le seuc et ay apris 
Par le Bible, là je l'ay pris, 
Que Diex à Moyses manda 
Et à warder les commanda 
A tout se peuple d'Israël 
Qui pas n'estoient d'Ismaël. 
Il sont moult de gent ydiote, 
As quels souvent ay le rihote 
De chiaus doctriner et aprendre 
Et qu'il se sachent bien reprendre. 
Volentiers se reprenderoient, 
Se bien confiesser se savoient. 
Pour chou doivent li saige priestre 
Qui bien dotrinet doivent iestre, 
Teuls gent recevoir doucement 
Et ascouter bénignement ; 
Et quant poins est de bien enquerre 
Des pensers, des dis et del oevre, 



3S LI LAMESTAT10INS 

Et quant il ont dit leurs pékiés 
Dont il se sentent entekiés, 
Dire doit des commandemens 
Et de tous les ensengnemens 
Que Jhésu-Crist fist, nos Sauvères 
Et toudis par parolles clères, 
Et eaus monstrer les Evangilles 
Que croire doivent fil et filles 
De Sainte-Eglise vraiement. 
Ensi par boin ensengnement 
Poront bien les pékeurs retraire 
Au mal laiscier et au bien faire. 
Pour chou que cescuns ne set mie 
Les commandemens à le fie, 
Comment on s'en puist confiesser, 
Ne des pékiés autres ciesser, 
S'en dirai chou k'en ay trouvet, 
Que moult de gent ont esprouvet. 
On ne m'en doit mie coser 
Se je me maich à l'esposer ; 
Car en ordène les maiterai 
Ensi que jou trouvet les ay 
En escrit assés autentique, 
Là jou me créance bien fike. 

Li premiers. 
Non Tiabelis Deos alienos coram me. 
Hom, quant je t'ai fait et créet 
Et par me mort t'ai recréet, 
Mi seul yes tenus d'aourer, 
Et ne dois mie labourer 
D'autres Diex servir ou ydolles, 
Ensi comme font les gent folles ; 
Car je suy, et nuls autres, Diex, 
Qui tieng tous les lieus célestieuls, 



GILLION LE MUS1T. 39 

Dou monde le paternitet, 
Dont j'ai tous tans eu pitet. 

Li secons. 
Non assumes nomen Dei tui in vanum. 
Hom, tu ne dois mie jurer, 
Se tu voels avoec Dieu durer, 
Fausement, ne doleusement, 
Ne ausi superfluemeut, 
Ne sen non ausi abaissier, 
Quant en ti est, mes exaucier ; 
Et à chou ne dois consentir 
Que de ce Dieu doives sentir 
Chose que li doive desplaire, 
Mes se volenté tous tamps faire. 

Le tierc. 
Mémento ut diem sablati sanctifiées. 
Hom, le samedi saintefie, 
Tu, ti enfant et te maisnie ; 
En cel jour oeuvre ne ferés, 
Songneusement le warderés, 
Et chil qui avoec ti seront, 
A tous jours mais le warderont ; 
Car à ce jours me reposai ; 
Puis au diemence le muay 
Au jour de résurrection 
Quant j'euc souffiert me passion . 

Li quars. 
Honora patrem tuum et matrem tuam ut sis longems 
super terram. 
Hom, honneure père et mère, 
S'eskaperas le mort amère ; 
Pourvir dois leur nécessitet, 



40 LI LAMENTATIONS 

Se voels c'on ait de ti pitet. 
Ensi le loy aempliras 
Et avoeckes les boins iras. 
Avoec chou t'en semonc nature 
Que d'iauls tu dois avoir le cure, 
Se voels estre rémunérés 
Quant tes corps sera entières. 

Le cliincquime. 
Non occides. 
Hom nullui tu ne tueras 
De main, de coer, et ne feras, 
Par consent ou par violence, 
Que nuls ait mal ; car tel sentensce 
Que tu feras, tu avéras ; 
Et en deus lieus jugiés sera, 
Se tu n'as boine congniscansce, 
Et aies boine repentance. 
Or pense bien, et si t'avise, 
Que t'àme soit en boin lieu mise. 

Le sizime. 
Non mechaberis. 
Hom, qui salut voiras avoir, 
Par ce commandement savoir 
Poras chou que deveras faire 
Et que à Dieu ne puist déplaire. 
Il voelt que n'aies compaignie 
A femme, s'elle n'est lye 
A ti par loyal mariage. 
Je le di et t'en fac sage. 
Chieus en pékiet mortel sera, 
Qui autrement s'en maintenra. 

Li seplismes. 
Non furtum fades. 



GILLION LE MUSIT. 41 

Hom, larencins est deffendus- 
Maintes fois en an gent pendus 
Et justiciés chiaus qui embloient 
Et qui autrui bien ravisçoient. 
Or te warde du consentir. 
Pour voir te di et sans mentir 
Au larencin, à le repine 
Nullement te consens, n'encline. 
Qui n'iert par repentir munis, 
De Dieu serra ciertes punis. 

Li wittimes. 
Non contra proximwm tuum falsum testimonium dices. 
Hom, Diex défient faus tiesmoignages ; 
Se s'en doit warder, qui est sages. 
Fauls tiesmoig les gens déshoneurent, 
Quant jurent chou k'onkes ne seurent, 
Et si défient toute menchoigne. 
Ensi, qui Dieu courchier resoigne, 
Le droite voye toudis tiègne, 
Toute se vie le maintiègne. 
Nuls ne doit le mal maintenir, 
Com grant bien en puisse tenir. 

Li noef vîmes. 
Non concupisces domum proximi tui. 
Hom, Diex défient les convoitises. 
On convoite par moult de guises ; 
Li un convoitent hiretages. 
Sains Augustins dist, qui fu sages, 
Que chius commandemens le sonne ; 
Ensi le tienc en me personne. 
Il fait moult boin l'autrui laiscier 
En chou qu'il a, sans abasier ; 
Et cescuns dou sien se ca visse, 



42 LI LAMENTATIONS 

Sans autrui faire préjudisse. 

Li dixismes. 

Non desideralis uxorem proximi sui, non ejus servum, 

non ancillam, non bovem, non asinum, 

nec omnia guœ ittius sunt. 
Hom, chis darrains commandemens 
Fait un gramment d'ensaignemens, 
Nuls ne doit se proisme quoitier, 
Oultre pooir, ne convoitier 
Ne ses meules, ne sen avoir, 
Or le croy et le tieng à voir , 
Femme, servans, biestes, ne chose 
Que tes proismes ait viers li close. 
S'en as meffait, se t'en reprent ; 
Laise l'autrui et le tien prent. 

Pour chiauls qui ne sèvent latin 
Et aviser soir et matin, 
Selonc me petite science, 
De trouver un pau de semence, 
Chou k'en escrit pewisce mettre 
Pour lire chiaus qui sèvent lettre, 
Là il peusent aucun bien prendre, 
Dont nuls ne m'en puist reprendre. 
Cil qui sèvent les Escriptures 
Par studyers et par lectures, 
Sèvent chou que je ne sai mie. 
S'en ay un pau de boine envie 
Que chou qu'il sèvent, je ne sai. 
Mettre me voel en un assay 
Pour aucunes gens ensignier 
Et doctriner sans enginier. 

Aucunes gens ont des livres 



GILLION LE MUSIT. 45 

Èsquels seroit trouvés li vrais 

De moult de boines esscriptures ; 

Car gent lettret y ont mis cure8 

Pour leur amis et leur amies, 

Pour savoir amender leurs vies. 

De tous pékiés y sont les brankes. 

Or tiènent leur choses si frankes 

Que nuls n'en poet avoir copie. 

En non Dieu, chou est vilenie 

Et grant faute de caritst. 

Moult petit monstrent d'amistet, 

Car, se je les pewisce avoir, 

Je l'ewisse laisciet savoir 

Avoeckes chou que j'ay escrit. 

Si en ay en main tel escrit. 

Or en ay fait chou k'ay scéut, 

Car carités m'en a meut. 

Si supplie que il soufflsce 

Ausi bien que le sens ewisce 

Que tout chil ont, qui estudient, 

Qui le bien font et si le dient. 

On me tiègne pour escuset, 

Car pau ay de tel cose uset, 

Et si ay plus mis men propos 

Là il y a pau de repos : 

C'est en besoignes séculères. 

Si supplie que Diex li Pères, 

Diex li Fiuls, Diex li Sains Esperis 

Doinsent que n'en soie péris 

De chou que me sui délités 

Tout men vivant en vanités. 

De grasces sont divisions. 

Si est raisons que nous prions 

Pour chiaus qui chou font registrer, 

De quoy on poet administrer 



44 Ll LAMENTATIONS 

Salut d'âme ses boins amis. 

En chou faire m'entente ay mis, 

Amer Dieu et haïr les visées 

Et de ces siècles les délisces. 

Pense dont, et bien t'en avises, 

Des choses que devant ay mises, 

Des chine sens, des pékiés morteuls 

Et en apriès des vénieuls, 

Apriès des dix commandemens 

Et des autres ensengnemens ; 

Et saches bien, c'est pau de chose, 

Hardiement dire je l'ose, 

Enviers chou que cescuns doit faire, 

Qui à sen Créateur voelt plaire. 

Jhésu-Cris voelt iestre servis ; 

Chis siervices fu désiervis 

Quant il moru pour nous en crois. 

Bien le saces ; se ne m'en crois, 

Li Escripture le tiesmoigne, 

Et qui est sages il resoigne 

A l'ire de Dieu encourir. 

Pour chou se doit cescuns norir 

Et se vie si ordener 

Et si boine vie mener 

En faisant les commandemens 

De Dieu et ses ensengnemens 

Liement et de boine chière. 

Il aime bien telle manière 

Et que nuls ne se mace au faire 

Chose qui à lui puist déplaire, 

Ne chose qu'il ait deffendut. 

Toudis a-il sen arc tiendut. 

Comment que cescuns jour atenge, 

Se dois doubter que il ne prenge 

Bien hastéement se venjance. 



GILLION LE MUSIT. 45 

Pour Dieu, pékières, si t'avance 

De ti vrayement repentir, 

Que l'amour Dieu puisées sentir ; 

Et fay vraye confiession 

Si k'aies absolution ; 

Et puis poras hardiement 

Ensi attendre jugement. 

Scienti bonum et non facienti peccatum est ilîi. 
Qui le bien set et le fait, 
En li pecke, voir, et meffait. 
Or sèvent bien li gent trèstout 
Que à le boine fin va tout. 
Qui plus ara, ne demorra, 
Et ciertes plus dolant morra, 
Dont se doit-on bien esvillier 
De pékiés, et apareillier 
Pour eskiuver le mort seconde , 
Quant on partira de cel monde. 
dous Jhésu-Cris, vrais Sauvères, 
Par vous a esté Diex li Pères 
Révélés tout apiertement 
Par vo saintisme praicement ; 
Et ausi, Diex Sains Esperis, 
Ensi nous avés enchiéris. 
Vous trois iestes li Trinités 
En personnes et unités, 
En essence et en poisçance. 
Dous Diex, c'est no vraye créance. 
En celle foit me maintenés, 
Dusques à le fin m'i tenés ; 
Si escaperai mort amère 
Et je bien sai, c'est cose clère, 
Nuls sauvés ciertes ne sera, 
Qui fermement ne le créra. 



4G LI LAMENTATIONS 

Dous Diex, or ne voel plus attendre, 
Car à vous seul me voel reprendre 
De mes meffais, il est bien poins ; 
Car au coer, sire, je suis poins 
De chou que m'avés envoyet. 
Il est, sire, bien employet, 
Car je l'ai voir bien désiervit, 
Qui fausement vous ay siervit 
Trèstout le temps que j'ai vescut. 
Or m'est venut frir en l'escut 
Viellaice qui m'a assalit, 
Qui me fait demorer au lit, 
Quant deusce siwir le couvent, 
Si com jadis eue en convent 
Souvent en me propre personne. 
Quant li cloque commune sonne. 
Moult de coses souvent remire. 
Mil ans par devant vos oyeux, Sire, 
Ce dist David, cïertes ce n'est 
Si que jours d'ier qui passés est, 
Qui jamais ne retournera, 
Ne comptés es ans ne sera. 
Ossi sont comptet tout no jour 
Là nous n'avons nesun séjour ; 
Mais hom poet bien iestre vivans, 
Se Diex voelt, soissante et dix ans. 
Or soit ensi que il aviègne 
Que à quatre-vins ans il viègne. 
Dès dont en avant se sera 
Que labeur et doleur ara. 
A ce terme sui priés venus, 
Qui ay Dieu courciet plus que nuls. 
Or ay les oyeulx dou corps couviers. 
Dous Diex, si me tenés ouvers 
Les oieulx de men coer pour orer 



GILLION LE MUS1T. 47 

Et pour mes pékiés déplorer. 

Riens ne me must, voir, que je senche, 

Mais que jou aie pascienche. 

Crede et tnanduscasti. 
Cist mot m'ont ensi ensigniet ; 
Croit bien et tu aras megniet : 
C'est de l'Autel le Sacrament. 
Ensi le croi-ge vraiement. 
Bous Diex, à vous me recognois, 
Las mi ! se ce n'est à le vois. 
Nullui ne cognois et n'avise. 
En tel point est me cose mise. 
Las ! se pooie seulement 
A l'autel le Saint-Sacrement, 
Là ge m'aperch souvent pour veir, 
Plus ne me voroie pourvir. 
Li volentés Dieu en soit faite, 
Ne autrement ne m'en dehaite. 
Dous Diex, jou ay péciet sans nombre ; 
Se doubte moult que ne m'encombre 
Quant devant vo face apparrai. 
Las ! que diras ? Comment parrai ? 
Mi pékiet tout s'assambleront, 
Qui moult forment m'acuseront. 
A l'autre lés li anemi 
Qui diront tous les mauls de mi, 
Que j'ay penset et dit et fait, 
Et là seront tout mi meffait 
Mis avant et renouvelet, 
Et si n'i ara riens célet. 

Quia nihil opertum quoi non reveletur^ neque afoconditum 
quod non sciatur. 
C'est que riens n'iert si bien couviert, 



48 LI LAMENTATIONS 

Que tout ne sera descouviert 

Et révélet au jugement. 

Cil mot le dient ensement, 

Et si n'iert cose se repuse 

Que dyables tout ne l'accuse. 

Dous Diex, adont li jours venra 

Que raison rendre convenra. 

Par vo jugement partirés 

Trèstous courchiés et tous irés 

Lonc chou qu on ara désiervit, 

Vous laisciet, lanemi servit ; 

Et li boin seront à vo diestre 

Et li malvais à vo seniestre. 

A malvais dires : « Avallés 

a Et en infier tout droit aies ; 

« Sans fin ares là le tourment. » 

Las ! k'on le doit doubter forment ! 

As boins, Sire, retournerés, 

Vos pius oielx sur eauls metterés ; 

Si leur dires : « Venés, venés, 

« Les coers avés eus sénés, 

« Qui tout temps m'avés ensiwit, 

« Le bien fait et le mal fuit, 

« Me loy par vos fais essauchie 

« Ensi que l'avoie nunchie. 

« Si en ares vo guerredon 

« Et pour tous vos biens fais le don, 

« K'à mes amis promis jadis : 

« C'est me glore de paradis. 

« Avoec le Père là girai 

« Et sans fin vos empartirai. 

In domo patris mei mansiones muîtce sunt. 
A vous le di, tout mi boin frère, 
En le maison de men doulc père 



GILLION LE MUS1T. 49 

Il sunt diverses mansions, 
Selonc les fais divisions. 
Ensi seront glorifyet. 
Sire, là lavés otryet, 
A cascun selon se désierte ; 
Mes en chou n'ara nulle pierte. 
Nuls n'i sera, qui n'ait plaisance 
Pleinement et se souffissance, 
Li prochain plus parfaitement : 
A tous souffira vrayement. 

Dous Diex, je suis en le mençongne 
Caius, et moult forment resongne 
Vos jugemens, quant les ferés, 
Desquels nuls n'est aseurés. 
A le mort sera li premiers ; 
Si ne sera mie pleniers, 
Car je tieng bien es purgatore 
Cil seront asseur de glore, 
Que vous ares là condempnet 
Pour chou qu'il vous ont contempnet. 
Riens ne sera, voir, à punir 
Anchois c'on puist à vous venir. 

Li secons jugemens sera 
A le fin, quant atendera 
Cescuns se condempnation. 
J'en ay dessus fait mention. 
Si souffisce chou que dit ay ; 
Car, au mieuls que peuch, le dictai, 
Dous Dieux, et que porai-ge dire, 
Quant encourut ay tant vo ire 
En tous estas très men enfance ? 
Li sans au coer souvent m'en lance 
De hides, de peur et de doubte 



50 LI LAMEKTATIONS 

De chou que j'ay me vie toute 

A tous visées abandonnet, 

Tant d'exemples mauves donnet. 

De tous pékiés me sui méfiais 

En pensers, en dis et en fais. 

Le munde, le car, l'anemi 

Ay laisciet dominer en mi, 

Et si me suy si irretis 

De tous pékiés grans et petis, 

Se de justice vous usés, 

Iestre ne puis, voir, escusés, 

Que je n'aye mort désiervie 

Des mauls que j'ay fait en me vie, 

Si me troève de tous lyens 

Assois comme boins crestyens. 

Je trairai à miséricorde 

Et à celi qui tout raccorde, 

Qui requiert et on li ottrie : 

C'est li glorieuse Marie, 

Fille de droit, par grasce mère ; 

Qu'elle me warte de mort amère. 

Au besoing onkes ne falli 

Homme, ne femme qui à ly 

Se traïst et miercbi li pria ; 

A tous besoins aidiet li a. 

Théopbilus bien s'en piercbiut, 

Quant li Dyables l'eut déchiut ; 

Et quant on me balencera, 

Li dame dalés mi sera. 

Mes pékiés récompenserai ; 

Ensi par le Dame serai 

Délivrés del infernal paine, 

Là li dampnés grant duel demaine ; 

Et se par se grasce l'implore 

Que voise droit en purgatore. 



GILLION LE MUSIT. 51 

Ensi yroit bien me besongne, 
Comment que moult on le resongne, 
Que, quant li purge sera faite, 
Saint angle l'aront moult tost traite 
L'âme hors et là sus portée 
Devant Dieu ; si ert boine ewrée, 
Car asseur elle sera, 
Quant si jugemens se fera. 

Douche mère, je vous supplie, 
Au besoing ne me fallés mie : 
Ce sera au jour de le mort. 
Adont que j'aye vrai remort, 
Men sens et men entendement 
Pour atendre sécurement 
Chou que vous Fiuls me vorra faire, 
Au quel lés il me voira traire. 
Douche dame, se me falés, 
Grant peur ay ne soye avallés, 
Car anemi me saysiront 
A trèstous lés, et me diront 
Tous mes pékiés apiertement, 
Par quoy jou aye jugement 
Que je soye en leur compagnie ; 
Et, se par vous, Virge Marie 
Ne sui aidiés et deffendus, 
En infier serai atendus 
Pour avoir la dampnation. 
Si pierderai le vision 
De le Trinitet et de glore, 
Dont j'ay tous jours eu mémore, 
Comment que soye trop kéus 
En grans pékiés et renkéus. 
Marie, dame et ancielle, 
Virgène, mère et pucielle, 



LI LAMENTATIONS 

Pour pékeurs avés tous ces nons ; 
Ensi est partout li renons. 
Si devés pour pékeurs pryer 
Que plaise vo Fil ottryer 
Se grasce sur tous ses eslieus 
Et ne faillent d'avoir les lieus 
Que il leur a apareilliet 
Chiaus qui aront à li veillet. 
Douche Dame, c'or m'enpétrés, 
Comment que soye pau letrés, 
Le grasce de Dieu et l'amour. 
A vous seule fac me clamour ; 
Riens escondit ne vous sera : 
Chius qui vous siert, bien le sara. 
A tous sains et à toutes saintes, 
Asquels ay fais orisons maintes, 
En gémisçant humlement prie 
K'avoec vous me facent aye 
Et que toutes viertus célestes 
Iestre me facent à leur fiestes, 
Li angle qui sont esjoiant 
Et qui toudis sont Dieu voyant, 
Li patriacle, li Saint Père 
Qui furent chaius trèstous frère, 
Li prophète qui praiechièrent 
Et le venue Dieu nunchièrent, 
Li Apostle qui compagnie 
Tinrent Jhésus-Cris en se vie, 
Li martyr qui pour Dieu morurent 
Et pour li martiryet furent, 
Li sains confiés qui par doctrines 
Ont monstret des pékiés les mines 
Et les virgènes gracieuses 
Qui toutes sont à Dieu espeuses. 



GILLION LE MUS1T. 53 

Dous Diex, se me prestes espasse 
De mi amender par vo grasce ; 
De lonc temps le m'avés prestet 
Et par yvier et par estet. 
Vo saintisme non engrascie 
De tout men pooir et mierchie. 
De vous me vient tout bien, le sai. 
Pour chou mes sens acuet ay 
A vous loer et à bénir, 
Par quoi je puisse là venir, 
Qu'à vos eslieus avés promis ; 
Et pour chou m'en sui-ge soumis 
A vo douce miséricorde, 
Par quoy m'âme qui est moult orde 
Soit de pékiés chaius purgie 
Tant k'en men corps arai le vie. 

Quia %na dies super milia. 
Uns jours chi quant on se remort, 
Vault mieuls ke mil apriès le mort. 
Des jours, des ans ay moult passet ; 
S'ay tas tous jours moult amasset 
Et mis de pékiés un sur l'autre. 
Si doubte moult que ne m'espautre 
Chou que j'ay en men coer célet 
Longhement et mains révélet 
En confiesse que ne dewisse ; 
Et moult bien faire le pewisse, 
Se jovenaice m'eust laisciet, 
Qui le sens m'avoit abassiet. 
Qui poroit passer jovenaice, 
Chou que non, que moult on n'y pèche, 
Ciertes boins eureus seroit, 
Qui sans pékiét escaperoit 
De pékier des morteuls plentet ; 



54 LI LAMENTATIONS 

Mes on ne poet, car plus temptet 
On est en sen périlleus eage 
K'on est après, ce dient li sage. 
Qui boins est, bien résistera 
Et tous périeuls escapera. 
Passet l'ay, Diex, loés soyés. 
Chis dons m'est de vous envoyés. 
S'ai passet moult de malvais temps ; 
Là j'ay esté fors combatans 
Au munde, au coer, à l'anemi, 
Que j'ay cachiet en sus de mi 
Au plus souvent que j'ay peut 
Et au mieuls que jou ay scéut ; 
Non pourkan se sui escapés : 
Si ai-ge, voir, esté tapés. 
Diex me voille tout pardonner 
Et se sainte grasce donner. 
Or sui parvenus à viellaicbe, 
Estât là où a pau de laiche, 
S' on ne s'aperçoit et avise. 
On s'i maintient en mainte gise. 
Li aucun ne pueent souffrir, 
Et ne le poet-on assouffîr. 
Li autre soeffrent doucement 
Et portent moult pasciaument 
Chou que Diex leur voelt envoyer : 
S'en ont souvent si fait loyer 
K'on les compagne volentiers 
Et par voies et par sentiers. 
On ayme moult leur compagnie, 
Car il font toudis chière lie ; 
Et si sont trop boin à oïr. 
Par leur dis font gens esjoïr, 
Car il dient boines parolles : 
Jamais ne paroient des folles 



GILLION LE MUS1T. 55 

Mes parolles édifians 
Et à le fois esbanians. 
Il les feroit boin resanïer 
Car il n'ont talent d'assanler 
Joyaus, point d'argent, ne or fin. 
S'atendent bien aise lor fin ; 
Tous les jours sont aparelliet, 
Et si vivent joyant et liet. 
Li jovène sage les ascoutent, 
Et li un l'autre souvent boutent 
En disant : « Velchi boin veillart ; 
« Veés qu'il set bien le viel art 
« Et comment il set bien conter 
« Chou k'a veut et raconter. 
a C'est laice, voir, qu'il vit encore 
« Quant il a si boine mémore. » 

Tels gens fait-il boin compagnier ; 
Car on y poet trop bien wangnier, 
En leur dis moult de bien aprendre 
Avoec le sens c'on y poet prendre. 
Il passent et nous passerons 
Et ne savons, voir, se verons, 
Si com veut ont, le centime, 
Non par Dieu et le cincqcentime. 
Tous jours va siècles empirant, 
Et nous irons toudis tirant, 
Et ne savons là nous venrons, 
Ne quelle voye nous tenrons. 
Ensi vont gent de grant eage. 
Che voient li fol et li sage : 
Diex nous laist tous si terminer 
Que boinement puissons finer. 

Biaus dous Diex, or me voirai taire 



56 LI LAMENTATIONS 

De tels matères et retraire 

A mi doloir et lamenter, 

Se seusce bien mes mos enter 

Selonc les lieus où les ay pris. 

Mes estas j'ai si pau apris, 

Et onkes mais ne fis tel cose : 

S'est mervelles que faire l'ose. 

Non pourkant je m'enhardirai 

Et chou que j'aj ou coer, dirai, 

Si que, se gent letret le voient, 

Je leur prie qu'il le ravoient 

Chou qu'il en verront desvoyct 

Et que par yauls soit ravoyet. 

Tel chose faire ne pensai 

A prumiers, quant je commenchai ; 

M'entente fu de lamenter, 

Et de mi forment démenter 

Que j'avoie Dieu courechiet 

Et que j'avoie tant pékiet. 

Nuls plus pékières de mi n'est, 

Ne homs qui est nés, ne qui naist. 

Mundes promet, li cars soumont ; 

Li anemis acroit ou mont 

Des grans pékiés que il fait faire 

Et mait paine de tous atraire. 

Las ! que che sont fort campion ! 

Et si souvent s'i ottri-on, 

Et il font si forte bataille ; 

Ne leur en caut comment il aille 

Mes que l'âme soit sourmontée 

Et que soit à yauls accordée. 

S'aroit mestier moult l'âme lasse 

Que Diex li envoyast se grasce 

Que résister elle pewist 

Et bien défendre se sewist, 



GILLION LE MUSIT. 57 

Et que ne soit sierve li âme 
Qui de droit doit iestre li dame. 

Dous Diex, devant vo majestet 
Cognois que lonc temps a estet 
Au munde m'âme trop subgite. 
Comment poroit dont iestre quitte 
De chou que li mundes promet 
A personne qui s'i soumet ? 
Que promet-il ? honneurs, hautaices, 
Délisces, avoirs et rikaices ; 
Et si fait les coers convoiteuls 
(Ton soit si grant, nuls n'i soit teuls, 
Et, se nuls l'est, c'on ait envies 
Nuls, fors il, n'ait les signories. 
En tels visées et en ses brankes 
Que Dyables voet tenir trop frankes 
Pour les âmes languir et pierdre, 
Se ne se doit nuls hom ahierdre. 
Vrais Diex, je n'en sui mie quittes, 
Car je n'ai mie quis les fuites 
Pour résister : mierchi, dous Sire ; 
K'apasier en puisse vo ire. 

A le char qui sommont, irai ; 
A men sens, chou k'en senc, dirai. 
Pour voir le di et en non Dieu : 
On pecke en sen corps et en Dieu, 
Qui en visces carneuls s'enlace, 
Mes moult pau voit, voir, qui les hace. 
C'est gloutrenie, c'est luxure, 
Qui à l'âme sont chose dure. 
Chescuns voelt sen corps bien norir 
Qu'en tière convenra pourir. 
N'ont cure de faire penance, 



58 LI LAMENTATIONS 

Et li mors souvent les avance 
Tous jours en mangier et en boire. 
En autre Dieu ne voellent croire. 
On pense moult de se karongne 
Et l'ire Dieu pau on resoigne. 
Cescuns le poet en li sentir 
Et au fait et au consentir ; 
Qui meffait en a, si s'en warde 
Et de pékiés faire se tarde. 
De chou qu'ai meffait, mierchi prie 
A Jhésus-Cris le fil Marie. 

Luxure s'est moult grans offense, 
Dous Diex, premiers pour le défense 
Faite par vos commandemens, 
Apriès par les ensengnemens 
Que Jhésu vos dous fuils praicha 
Et as Aposteles le laissa. 
Sains Pois luxure moult reproève ; 
Sainte Eglise riens ne l'aproève 
Fors par les loyals mariages. 
Cescuns en doit bien iestre sages. 
Aucune gent moult s'en bourbettent, 
Parolles sottes avant mettent 
En disant que chou ne poet estre 
Que dient li clerc et li priestre : 
« De contrester à se nature, 
« Che seroit, voir, chose trop dure. 
« Diex est miséricors assés ; 
« De pardonner n'iertjà lassés. 
« En jovenaice on le fera ; 
« En se vieil aice on le laira. » 
Ensi dient wiseusement, 
Mes il sera tout autrement ; 
Car li vrais juges punira 



GILLION LE MUSIT. 

Et avoecke li nuls n'ira 
S'il n'est purgiés parfaitement. 
Li Escripture vraiement 
Le tiesmoigne par oliviers lieus, 
Que Jhésus menra ses eslieus 
Les purgiés et qui seront able 
Là sus en glore parmenable ; 
Et chiaus qui purgiet ne seront, 
Li Dyable les porteront 
Laius en infier sans pitet 
Pour i estre à perpétuitet. 
Dous Diex, vraie contrition 
Vous pri et tel purgation 
Et si bien amender me vie 
K'avoec les boins ne faille mie. 

Li temptations dou Dyable 
Est cose moult forment doutable. 
Se aucuns il tempte de praice ; 
En chou faire a grande laice ; 
Car on troève moult bien de cheuls 
Qui à bien faire sont precheus 
Et au mal hastieus et boullant ; 
Es mauls se vont moult tost coulant. 
Tels assaut-il de toutes pars, 
Et ne voelt que leur cors espars 
Soit fors à tout chou qu'il voira. 
Ensi avoec eauls demorra, 
Et si les enorte de faire 
Tout chou k'à Dieu pora desplaire, 
Prêchier, dormir, querre leur aises 
Et sans avoir nulle mésaises 
Faire tout chou k'est deffendut : 
Las qu'il lor yert griefment rendut ! 



59 



LI LAMENTATIONS 

Ire voir est uns grans pékiés 
Priileus, honteus as entekiés. 
Ire fait faire les batalles, 
Dont pour paisier on fait des talles, 
Et fait des amis anemis, 
Dont à le fie sont démis 
Chil qui sont principal du fait. 
On dist k'on leur fait tort : non fait ; 
Leur amis doit-on déporter 
Et il doivent leur fait porter. 
Cescuns set que del ire vient, 
Sa se mémore li revient ; 
Et les mauls qui venut en sont 
Vielle, jovène, seut les ont. 
Ire de brankes a grand numbre 
Qui les consciences encombre. 
Yreus ne sont onques senet ; 
Pluiseurs en sont à mort menet. 
De vos dous yoels me regardés, 
Dous Diex, et d'ire me gardés. 

Anemis moult souvent confond 
Chiaus qui à li,paction font 
Par les pékiés où il s'enlacent ; 
Tous temps il désire qu'il facent 
Et que il mainent telle vie 
Qu'il soient en se compagnie. 
Plentet en trait à ses cordielles 
Qui ne sont, voir, boines, ne bielles. 
Fols est qui fait tel paction : 
Qu'en infier en ait mansion. 
Or ay dou petit sens de mi 
Monstret un pau del anemi. 
De la car ausi et dou munde. 
Que cescuns tiengne sen coer munde ; 



GILLION LE MUSIT. 61 

Car fort est d'escaper les trois. 
On se doit warder des destrois 
De leurs grandes temptations ; 
Nuls n'i doit faire pactions, 
Mais à résister mettre paine 
K'on ne soit pas en leur demaine. 

Douce Trinités, je vous prie, 
Par grasce de vous soit oye 
Un pau de me recognisçance 
De chou que j'ai fait très m'enfance. 
Dolans suy et moult repentans 
Que j'ay mal employet men temps 
Par mes rewars, par men oyr, 
Et l'auemi fait esjoïr ; 
En ses las ay esté tenus 
Tant k'en viellaice suy venus. 
Par mes flairiers, par men gouster 
Ferai-ge, voir, m'âme couster 
Chou que mie n'a désiervit. 
Hélas ! se au corps a siervit 
Et consentit en ses délisces 
Et en trèstous ses malvais vices, 
Et à faire tout sen voloir : 
Or s'en pewist-elle doloir. 
Moult fort est lor conjunctions, 
Et n'i affiert divisions, 
A men jugement, ce se samhle, 
Tant qu'il soient conjoint ensamble ; 
Mes l'âme ne puis escuser 
Qui le corps laisse mésuser, 
Car elle doit estre li dame, 
Et à li en tient li diffame, 
Car il muèrent sans repentir. 
Je dis, pour voir et sans mentir, 



LI LAMENTATIONS 

En infier aront lor désierte, 
De la joie lassus le pierte. 
Par mes pensers, par mes parolles 
Que j'ay tant dit, sottes et folles, 
Car mi parler m'ont moult nuisit 
Et mi fol maintieng fort quisit, 
S'en ay men dous Dieu courechiet 
Et me conscience bleciet. 

De mes consenties, de men oèvre, 
Drois est, sire, que m'en descoèvre. 
Men corps, mes membres ay donnés 
Au siècle et trop abandonnés, 
Ne je n'y ai règne tenut 
Que tout chou ne soit avenut, 
Que mes malvais coers souhaidoit. 
Li cars, li mundes y aidoit ; 
Li anemi venoit errant, 
Qui en tout me fasoit errant. 
Or est passet : mierchi requier ; 
Plus ne me voirai alekier. 
S'est drois que grasce vous en rende. 
En méfiait ne gist fors amende ; 
Vos m'avés vo grasce monstret, 
Et je vous ai tout démonstret 
K'onkes es chiunc sens ay méfiait 
En penser, en dit et en fait. 
Dous Diex, ayés mierchit de mi ; 
S'escaperay men anemy. 

Peckeurs, biaux dous Diex, où iront 
Quand de cest siècle partiront ? 
Il trouveront lors aversares 
Qui leur metteront moult de bares ; 
Tout seul seront sans nul ami ; 



GÏLLION LE MUSIT. 

Bien poront dire : « Lasse mi ! » 

Por leur pékiet ; et li djable 

Ne leur seront pas amiable, 

Anchois fort les accuseront 

Et au juge se monsteront. 

Adont ne poront plus attendre, 

Car raison leur convenra rendre. 

Orgieuls venra tous enfretés, 

Disant : « En infier la metés 

« Car il ont désiervit assés 

« Des avoirs qu'ils ont amassés. » 

Envie dira toute lie : 

« Chil-chi m'ont tenu compagnie, 

« Maint homme par mi abaissiet, 

« Et je leur ay faire laisciet. » 

Apriès redira convoitise 

Au Dyable : « Fort les atise ; 

« Il ne leur souffesist avoir 

« De trèstout le munde l'avoir. » 

Prêche venra trepant salant ; 

Se leur dira tout en ballant : 

« De chiaus-chi sa-ge tout l'afaire ; 

« Par prêche ne vaurent bien faire. » 

Ire portera ses armures ; 

Si lor dira parolles dures : 

« On les doit en infier bender ; 

« Trèstout volloient amender. » 

Apriès parlera gloutrenie : 

« Cil gent-chi sont de me maisnie ; 

« Jà leur ay donnet les délisces 

« Dou corps et fait faire tout visées. » 

Luxure les accusera 

Et un faus risaie leur fera, 

Disant : « Il sont moult travilliet, 

« Pour mi servir souvent villiet. » 



64 LI LAMENTATIONS 

Puis venront pékiet véniel, 

Qui leur diront et un et el ; 

Apriès li dix commandement, 

Qui leur diront moult cruelment : 

« Ches gens-chi nous ne cognisçons ; 

« Comment que nous lor monstrissons, 

« Argumens nuls ne leur touka. » 

Response toute leur faura, 

Dont y ara brait et tiret 

Quant le juge verront iret. 

Que li vrais juges ne se torde. 

Lieu n'i ara miséricorde ; 

A tart venroient à l'avoir, 

Quant poins fu, nel vaurent savoir. 

Li juges sentenciera, 

En tourment aler les fera. 

Pour chou fait moult boin bien faire 

C'on ait le juge déboinaire. 

Chil le sèvent de paradis ; 

Il ont chou que promist jadis 

Li dous Jhésus nos racatères, 

Qui de tous boins est li sauvères. 

Biaus très-dous Diex, or ay grand doubte 
De chou que j'ay me vie toute 
Si à pékiés abandonnée, 
En tous estas moult mal menée. 
Un pau ay de boine espérance, 
Qui me donne grande fiance. 
Tant k'en men corps se tenra l'âme, 
Je pèneray qu'elle soit dame, 
Si que li corps obéyra. 
Ensi li cose bien yra. 
Bien ne pense, qui ne repense ; 
Or doubte moult ceste sentense. 



GILLION LE MUSIT. 65 

Quos amo, arguo et castigo. 
Chiaus que vous amés, argués ; 
Souvent leur mal en bien mués, 
Et si les savés castyer, 
Sans requerre, ne sans pryer. 
A mi avés bien commencbyet, 
Qui de vo dart m'avés lanchiet, 
Si que j'ay pierdu me lumière 
Dou corps, que moult avoie chière. 
Or tieng bien iestre des amis 
Là vo grande poissanche a mis 
Castiement devant le mort 
Qui le corps ocist et le mort ; 
Et vous, sire, l'âme prendés 
Par vos dous las que vous tendes, 
Qui ne volés nullui périr, 
Mes volés tous biens remérir. 

Dont vient avant miséricorde ; 
Bien à grasce faire s'acorde. 
Dous Dieus, or pri que toudis senche 
En men coer vraie pascience, 
Par quoy puisse men pourfit faire 
Et amender tout men affaire. 
Lies iestre doi, se je suis sages, 
Que j'ay pierdut malvais usages 
Là soloie tous temps auser 
Et me vie moult mal user. 
S'en doi bien faire cbière lie 
Que j'ay temps d'amender me vie. 
Or ne voi curiosités, 
Ces orgieuls, ne ces vanités, 
Ne ches bumaines créatures 
Là li bomme mettent leurs cures. 
Or arai temps de Dieu siervir 



C6 LI LA1IEMATI0ISS 

Et de se glore désiervir. 
Se mes coers à mes dis s'acorde, 
Chose n'arai qui me remorde, 
Et que soye vrai repentans 
Et ensi emploi-ce men tamps. 
Regars est au coer mesagiers 
Qui souvent est fols et légiers, 
Et chou voit qu'il au coer envoie, 
Qui souvent le met en le voye 
D'avoir malvais consentemens 
Quant il a si fait sentemens. 
Ensi, se j'ay mes yoels perdus, 
Je n'en doye point iestre espierdus. 
Dieu doi loer, men coer warder, 
De tous pékiés faire tarder. 
Ensi se grasce Diex donra 
Et les pékiés tous pardonra. 
Dore en avant ne doy avoir 
Orguel en mi, se fac savoir. 
Envie qui si a esté forte 
En mi, y doit bien iestre morte. 

Or doubte moult ies malvais visces 
De convoitises, d'avarisces, 
Car anchiennes gens maintiènent, 
Volentiers avoec yaus se tiènent. 
Dous Diex, or m'en voeliés deffendre 
K'à leur las ne me puiscent prendre. 
Anchien sont prêceus par costume, 
Pour yaus aisier gysent sur plume. 
Sages s'en doit escuser ; 
Car de raison vorai user. 
Courous, ire, hastiuwetet 
A le fois m'ont dou corps coustet. 
Se Diex plaist, si m'en warderai, 



GILLION LE MUS1T. 67 

Men coer apaisier en ferai. 

C'est bielle chose d'abstenir, 

Se corps, sen ventre nait tenir 

De toutes superfluités 

Et de toutes perversités. 

Bien me doy warder de luxure, 

Qui 1 ame, le sens tout oscure. 

En sus se traiche, qui brûlés 

Iestre ne vora ou urlés. 

Des vénieuls qui sont sans nombre, 

Dous Diex, donnés que ne m'encombre. 

Pour tous pékiés je reng me coupe 

De main, au pis, de coer, de bouque. 

Peccasti, quiesce. 
Hom, quant as pékiet, or t'en ciesse ; 
Si t'en repreng et t'en confiesse, 
Et Diex tout te pardonnera 
Et au besoing tos t'aidera. 
Or ay mis des choses plentet 
Avoec chou que j'ay lamentet, 
Dit parolles basses et hautes, 
La j' a y parlé de mes deffautes. 
Dous Diex, voilliés enluminer, 
Et me vie bien terminer 
En paradys vraie lumière 
Là tout li saint font lie chière : 
Dieus, or me faites ensement ; 
S'arai fait boin lamentement. 
En foy et en dévotion 
Fine me lamentation. 



Une orison dévote à la Virgène Marie de lonc temps 
faite. 



Gemme resplendissans, royne glorieuse, 
Porte de paradis, puchielle gracieuse, 
Dame sur toutes autres poisans et déliteuse, 
Dagne oïr me pryère de t'orelle piteuse. 

A toy, haute puchielle, à toy haute royne 
Doivent tout peceour souscour querre et méchine ; 
Car tu yes li funtaine et li sainte pechine 
Qui tout le munde lèves par le virtu divine. 

Par droit yes douce dame de pais et de concorde, 
De pitet, de douchour et de miséricorde. 
Dame, anchois que li mors qui partout mort, me morde, 
Au Roy de paradis me rapaise et racorde. 

Tant a esté me vie desmesurée et gloute, 
Ne gart Teure que tière pour mes pékiés m'engloute. 
Douce Dame piteuse où m'espéranche est toute, 
Les yoels dou cuer m'esclère, grantpiècha ne vit goûte. 

K'anemis en ses buyes m'a tenut moult grant pièche ! 
Dame, par te doucour, desront-les et depièche, 
Ne dagnes consentir jamais tant me meskièche 
K'en nulle villenie ki te desplaise, kièche. 



ORISONS A NOSTRE-DAME. 69 

Rose, gemme esmerée, qui feniestre yes et porte 
De joie pardurable, si com raisons apporte, 
Cest dolant pécheour qui si se desconforte, 
Par te sainte douchour relaice et reconforte. 

Virge sur toutes autres siervie et honnerée, 
Virge qui es d'archangles et d'angles honnerée, 
Se pitet n'as de mi, sans nulle demorée 
En in fier sera m'âme de dragons dévorée. 

Si suy vieuls, si suy fraisles, si suy pékières d'âme ; 
Plus pékières de mi ne naquit ains de femme. 
Douce dame piteuse, se mierchi n'as de m'âme, 
En infier yest dampnée en pardurable flame. 

Royne glorieuse qui nommée yes Marie, 
Se te très-grans doucours enviers moy n'en pitié, 
Toute emportera m'âme, ne li yert contredite, 
Dyables qui jà l'a en ses tables escripte. 

Royne glorieuse de sen escript m'efface ; 
Jointes mains te dépri et à dolante face. 
Si me donne et ottroie que jou jamais ne face 
Pécbiet, ne villenie dont viers Dieu me mefface. 

Puchielle gracieuse, puchielle nette et pure, 
Ne me lay enkayr en pékiet de luxure. 
Dame, trop suy malades, entrer voel en te cure, 
Car tu yes li méchine qui tous malades cure. 

Dame qui de ten père mère fus et nouriche, 
Défent moy dou Dyable qui tant set de malisce, 
Qui m'a fait enkéir tant de fois en tout visce : 
Tel paour ay de moy ; tous li poils me hérice. 



70 ORISONS A NOSTRE-DAME. 

Puchielle nette et hurale, qui par humilitet 
Temples yes et sacrares de Sainte Trinitet, 
Eslonge de men cuer orgeul et yanitet, 
Convoitise et rancure et toute iniquitet. 

L'eure soit benoite que tu fu concheue, 
Car devant tout le siècle t'avoit Dieu pourveue 
Pour le guerre apaiser, que nous avoit meue 
Notre primière mère qui trop fu décheue. 

Par toy sommes fors mis de le subjection 
Où Dyables le mist par se séduction. 
En gémisçant, douce Dame, par vraie entention, 
Mai-ge m'âme et men corps en te protection. 

Royne glorieuse qui yes assise à dextre 
De ten fil Jhésu-Cris en le glore céliestre, 
Tel volentet m'envoye, qui me face tel yestre, 
Que te puisse siervir et amender men iestre. 

Douce Dame où doucours et tout pitiés habunde, 
Dame de paradis, en qui tous biens sourunde, 
Fai moi tel que te puisce, tant que suy en cest munde, 
Aourer et servir de net cuer et de munde. 

Douce Dame où doucbours et tout pitiés maint, 
Pour chou grande espéranche y ont maintes et maint, 
Déprie à ten doulc Fil, se li plaist que tant maint, 

K'à boine fin ' par se douçour m'amaint. 

Amen. 

1 Un mot manque dans le manuscrit. 



Orisons faites en l'an MCCCXLIX pour le maladie 
dont li mortoilles fu en yceli an, que on appieloit : 
Epidémie. 



Orisons à Dieu le Père. 

vrais Diex, Père tous poissans, 
Tout temps soit li fois aecroissans, 
Que Jhésu vos fiuls ordena 
Et à apostles le donna, 
Li apostle à tous foyables : 
Ensi yert vaincus li Dyables. 
En celle foyt nos maintenés 
Et sans erreur nos y tenés, 
Ensi que Sainte Eglise tient 
Et a maintenut et maintient. 
Mierchi vo prie pour le peule 
Que li mors si grisment aveule 
Et trait à fin hastéement 
Si tos et si soudainement. 
Douls Diex, que pitet vos emprenge 
Et que cescuns ses fais amenge, 
Si que cesse li pestilenche 
Qui de liu en liu recommenche. 
As morans vray pardon donnés 
Et vo glore abandonnés. 



72 ORISONS 

Ornons à Dieu le Fil. 

Jhésu qui en crois pendistes 

Et vo saint sanc y espandistes 

Pour pékeurs et pour pékeresses, 

Sire, li priestre en lor messes, 

Par vos parolles que il dient, 

Vo corps, vo saint sanc sacrefient 

Por tous pékeurs à Dieu le Père. 

Mort souffristes moult amère ; 

Vo saint corps fu partout playés, 

Et n'en estiés riens esmayés ; 

Car vraye amours vous soumonnoit 

Et pités à chou adonnoit ; 

Vo chief d'espines couronnés, 

Dont li sans réoit à tous lés, 

Vo mains, vo piet claucefyet, 

Vo nierf estendut et lyet. 

Vo chief n'aviés à recliner, 

Ains le vo convint encliner. 

Vos cuers fu pierchiés de le lanche 

Dont il issi à grant réanche, 

Ensi que dist le Escriplure, 

Avoeckes le sanc, yewe pure. 

Ensi, biaus dous Diex, déviastes, 

Véant vo mère, et paiastes 

Pour tous pékeurs no paiement 

Et à vo Père apaisement. 

Douls Diex, or est mortalités 

Si grans, si griés que c'est pités 

Que tant muèrent, hommes et femmes, 

Vielle, jovène, signeur et dames 

Que nuls ne se sent asseur. 

Ensi sanle que sont meur 

No péchiet. Sire, or retournés 



pour l'épidémie. 73 

Vo sentense ; nos tournés 

Que tournons à amendement 

De nos vies, et ensement 

Porons vo amour recouvrer 

Par mauls laiscier, par bien ouvrer. 

Ensi li mors se chiesseroit 

Et vo ire apaiseroit. 

Orisons au Saint-Espir. 

Pères, Fiuls et Sains-Esperis, 

Par le foyt me tienc avéris 

Que c'est ung Dieus en Trinitet 

Et Trinitet en unitet. 

Venés dont, Sains Espirs, venés 

Et en celle foyt nos tenés. 

Remplés les cuers de vos foyauls, 

Et chiaus que trouvères loyauls 

Alumés de vraie lumière 

Dou feu de vo amour plenière. 

Par vous fu prise humanités 

De Dieu le Fil, c'est vérités, 

Es flans de la Virgène Marie 

Qui dou salut fut moult marie. 

Quant vos angles le salua, 

Couleur et le sens tout mua. 

Humlement à li respondi : 

« Anchielle de Dieu je me di ; 

« Fait soit en mi selon ten dit. » 

Hé ! Dieus, que che fu très-bien dit ! 

Sains-Espirs, sainte carités, 

Dou peule vos prenge pités 

Qui ensi vont ore morant. 

A jointes mains en déplorant 

Pri mierchi pour tous et pour toutes 



74 ORISONS 

Qui ensi muèrent par grans routtes ; 
Que pardon leur soit ottryés, 
Qui à nullui jà n'iert nyés, 
Qui se repent et mierchi crie 
A Jhésu-Cris le fil Marie ; 
Et de nous qui vivons encore, 
Dous Diex, ayés ent le mémore 
K'à boine fin vous nos prendés 
Kon longuement k'en attendes ; 
Et si vos plaist que demorer 
Puissons et nos péchiés plorer 
Et escaper le maladie 
De celle grif épidémie, 
Vos volentés faite en soit : 
Autrement nient, comment que soit. 

Orisons à le Virgène Marie. 

Marie, virgène et mère, 
Esleute de Dieu le Père, 
Dou Fil et dou Saint-Esperit, 
A celui, voir, iert bien mérit, 
Qui de vrai cuer vo siervira ; 
Avoec les boins ciertes yra. 
Royne, Dame glorieuse, 
A le Trinitet gracieuse, 
Rewardés no humanitet, 
Si en ayés, Dame, pitet, 
Comment li mors jour et nuit velle 
Et comment forment se travelle 
De chiaus et chelles aloer 
Qui Dieu et vous doivent loer. 
Dieu li Fiula en vous s'aumbra, 
Ne onques riens n'i encombra, 
Ains en issi vrays Dieus, vrais hom, 



pour l'épidémie. 75 

Pour donner as pékeurs pardon. 

Dame, che fu douce portée, 

Car il issi porte frumée. 

Virgène devant, virgène enfantans 

Et virgèDe serés à tous tamps. 

Or est vos douls Fiuls si courchiés 

Au peule pour no grand péchiés 

Qu'il a donné une sentenche : 

Si envoie grant pestilenche. 

Pryés, mère, et commandés 

Et pour nous mierchi demandés, 

Qui pour li loer sommes fait : 

En che pryer n'a nul méfiait. 

Se sentense faites muer, 

Le mort chiesser de gent tuer. 

Nos vies nous amenderons 

A nos pooirs, et si ferons 

D'ore en avant se volenté, 

Tout en sommes entalenté. 

Riens, voir, ne vos refusera 

Et nature vos aidera. 

Pour les malades requerés 

Respit de vie ; si Tarés. 

Pour les morans pardon pryés 

Et de péchiet les délyés, 

Et pour nous pryés qui vivons, 

Que de péchiet nos délivrons 

Par foit et par contrition 

Et par vraie confiession, 

Et avoec vo doulc Fil siervir 

Que s'amour puisçons désiervir 

Et à le glore parvenir, 

Qui doit durer et nient finir. 



76 ORISONS 

Orisons à tous les Sains. 

A vous, toutes virtus céliestes, 
Nous qui vivons si comme biestes 
Par nos méfiais, par nos péchiés, 
Dont cescuns est si entechiés, 
Requirons aywe et confort 
A no vray Dieu le père fort ; 
S'en prions à trèstous les angles 
Et à trèstous les sains archangles, 
As patriarches, à prophètes, 
Et trèstous les anchiens pères, 
A apostles, nos drois signeurs, 
Que de tous sains tenons grigneurs, 
A sains martirs qui morurent 
Pour Dieu et martiryet furent, 
A saint Martin, à saint Benoit 
Qui vivant se rieule tenoit, 
Et à tous les vrais confiesseurs 
Et de lours virtus successeurs, 
As virgènes et à tout le court 
De lassus là Diex nos accourt, 
Que en sancté soyens tenut 
Et en bien faire maintenut. 
Amen. 

Maria mater gratie, 
Mater misericordie 
Custodias nos hodie 
A peste épidémie. 

Angele qui meus es custos pietate superna, 
Me tibi commissum serva, deffende, guberna. 



pour l'épidémie. 77 

Orisons à saint Sébastien. 

sire sains Sébastyens, 

Qui aujourduj de crestyens 

lestes requis et réclamés 

Des malades, des sains amés, 

Qui ont ou doubtent maladie 

K'on apiele épidémie, 

De che mal bien warir savés ; 

Car le mérite en avés, 

Et ch'a estet bien esprouvet 

Et par maint malade trouvet. 

Vos bielles prédications 

Et vos grandes dévotions 

Comment Jhésu vos apparu, 

Baisa et toudis souccouru, 

Et des martirs li grant martire 

Qui foit tinrent toudis entire, 

Vos miracles, vos dis, vos fais, 

Comment à tous lés fuis tes trays 

De sayètes, puis flayelés 

Tant que vous fuistes exalés, 

En vo légende trouvera 

Qui au lire se metera. 

Hé ! vrais martyrs, vrais confortères, 

Des malades sires et pères, 

Il est venue pestilenche 

Hastiuwe et ne mie lente, 

Qui à trèstous lés fiert et frappe, 

Et de ses cops nuls n'en escappe. 

Cescuns doubte, cescuns frémist, 

Cescuns pleure, cescuns gémist, 

Or pour luy, or pour ses amis, 

Où là li mors le main a mis, 

Et fait cescun de peur suer 






78 ORISONS POUR l'épidémie. 

Douls martirs, faites transmuer 
Le sentensce qui est si dure, 
Et nos wardés de le pointure 
De le mort, qui est si amère, 
Qui n'espargne fille, ne mère, 
Ne nului là elle se prent, 
Et cescun jour le nos aprent. 
Pour les malades vos supplie, 
Qui sont en péril de leur vie, 
Que vous pour yauls de cuer pryés 
Que respis leur soit ottryés 
Pour yauls amender et bien faire 
Et cose qui à Dieu puist plaire ; 
Et, se Diex ne voelt plus attendre 
Que par mort ne les fâche prendre, 
En boin estât soyent trouvet, 
Et leur bien fait tout approuvet 
Et leur pécbiet arière mis, 
En voisent tout en paradis 4 . 
Amen. 



* Cf. la chronique de Gilles Li Muisis, ap. Chronica Flandriae t. II, 
p. 385. 



Che sont les méditations l'abbé Gillion le Musit, chou 
qu'il a penset, ordenet et fait escrire, et commencha à 
le Pasque l'an mil trois cens et chincquante, qui fu li 
anée del indulgence général et de le voye à le cité de 
Rome, qui a esté en l'an centisme de coustume. 



Apriès le lamentation 
Que j'ay fait par dévotion, 
Apriès aucun ensengnement, 
K'ay mis selonc men sentement 
Et des pékiés le cogniscanche 
Pour pékeurs prendre repentanche, 
Me pourpensai et m'avisai, 
Et en men coer pris avis ay 
Comment porai bien employer 
Me temps et bien ensonnyer 
Pour aucune chose trouver 
Dont on ne me puist reprouver ; 
Car oster voel impatienche 
Que li mal vais ' souvent semenche 
En chiaus qui ont au coer grevanche 
Por chou qu'il aient despéranche, 
Pour oster ausi les wiseuses 
Pensées et luxurieuses 
Et autre pensée malvaise 
Dont on s'oste par grant mésaise. 

4 Li mauvais. Le diable. 



80 LI MEDITATIONS 

Or me viunt avant une chose 
Que, se jou bien parfaire l'ose 
Et puis j'en ferai tel traitiet, 
Que poront lire gent haitiet, 
Solas trouver et pour aprendre 
Chose qui fait moult de gens tendre 
Au savoir et moult le désirent ; 
Car ces choses tousjours empirent : 
Ch'est de ce siècle qui keurt ore 
Et de tout ce malvais tempore 
K'on voit ensi par tout le munde 
Si grans k'il est à le reonde 
Et dou siècle qui fu jadis, 
Qui à vivans fu paradis 
Envers celi que nous avons : 
Entre nous aisnet le savons. 
Li jovène ne le voellent croire ; 
S'es-ce par Dieu chose bien voire. 
On y voit bien autant à dire 
Que li varies vault mains dou sire 
Et li meskine de la dame, 
Li thisons estins viers le flame. 

Je volroie bien labourer 
Et ensement m'i embourer 
Et à chou moult grant paine mettre 
Que je peuse mettre par lettre 
Chou que li gent anchien disoient 
Et as jovènes leur ensignoient. 
Chou que veut ay recorder, 
Nuls ne s'i poroit accorder ; 
Car chil qui sont et chil qui viènent, 
As choses présentes se tiènent. 
Or me doinst Diex tel chose faire, 
C'on y prenge tel exemplaire 



GILLION LE MUSIT. 81 

Que Jhésu-Cris soit honerés ; 
Et chou que vous dire m'orés, 
Paine mettes au retenir, 
Et il pora bien avenir, 
Quant vo paine vous metterés, 
De vos pékiés dolant serés. 

Sanus peniteas, sanus quoque confilearis. 
Ceste Escripture nos aprent 
Que quant yes sains, tost te reprent 
Et te confiesse, quant yes sains, 
S'aler tu voels avoec les sains. 
Se tu retiens chou que veras, 
Chiertes mes boins amis seras, 
Et Diex me doinst tel chose faire, 
Qui à lui et à tous puist plaire 

Qui les biens set et ne les fait, 
A Dieu et à lui se méfiait, 
A Dieu, quant il l'en sierviroit, 
A li, car avoec Dieu yroit, 
S'il un pau se voloit pener 
De boine vie démener. 
On voit souvent aucuns décheus 
Qui au bien faire sont preceus 
Et au mal sont apparelliet ; 
Au faire sont tost esvilliet. 
S'es-ce grans honneurs de bien faire. 
Tous jours on en voit l'exemplaire 
Que li boin sont remunéret 
De Dieu, des hommes honoret ; 
Et li pervers sont dénotet 
Et de grans malisces dotet. 
Sour les boins ont moult grant envie ; 
En chou mettent leur estudie, 



LI MEB1TATI0ISS 

Par quoy soient si haut hauchiet 

Et sour tous autres essauchiet 

Que trostout et femme et homme 

Les tiengnent cescuns pour preudomme 

Plus par crémeur que pour désierte. 

Pieu pri qu'il aient maie pierte 

Quant de cest siècle défauront ; 

Car moult petit mieuls en vauront. 

Savés-vous ore bien qu'il dient, 

Car toudis des boins il mesdient, 

Et sur les boins voellent marier 

Et yaus en tous temps déparler. 

Il pensent, dient et controèvent, 

Et toudis nouviaus parler troèvent. 

S'auchuns preudoms va vers l'église, 

Savés-vous or en quel guise 

Il en dient et en parollent 

Et les autres gens en escollent : 

« Vés ke velà grant ypoerite ; 

« Es loenges moult se délitte. » 

Se leurs femmes les vont siewant, 

Pont, diront-il, tout en riant : 

« Or se va me dame monstrer. 

a Chiertes mieuls li varoit brouster 

« Ses porées et ses colles 

« Que porter si fais varcolles. 

« Il font tout par ypocresie. 

« Chiertes moult fols est qui se fie 

« En gens qui font le papelart ; 

« Il ne quèrent voir fors que lart. » 

Comment puiscent gens engignier, 

On les deveroit ensignier, 

Si c'on cognoistre les puist 

Et leurs pensées on seuist. 



GILLION LE MUSIT. 83 

Or reparollent sour les priestres, 
De leur maintiens et de leurs iestres : 
« Chil priestre si dient leurs messes ; 
« C'est drois, car c'est par leurs promesses. 
« Ensi vaignent-il bien leur vivre 
« Et sont de labourer délivre. 
« Se chou qu'il dient, il fasoient, 
« Les gens trop plus les boneroient ; 
« Mais par trop plusieur s'abandonnent, 
« Ensi malvais exemple donnent. 
« Diex set qui est boins pèlerins, 
« Car il voit les coers intérins. 
Mal vais ne font fors que bourder, 
Au moustier cbescun alourder ; 
Souvent empêchent le siervice, 
Et li curet trop en sont niche 
D'iauls castyer et d'iauls reprendre. 
Ocquoison leur donnent d'aprendre 
De tels choses à maintenir. 
Ensi le volront-il tenir 
A tous jours mais à droit usage 
Trestoute gent et foie et sage. 
Ensi li malvais toudis dient, 
Toudis bourdent et pau Dieu prient ; 
Et les femmes font ensement, 
Tiènent toudis leur parlement 
De lors visins, de lors visines, 
De lors variés, de lors meskines. 
Qui vienrent pour messes oïr, 
L'une l'autre font esjoi'r. 
Quant aucune fait sen offrande, 
Li une l'autre si demande : 
« Qui est li dame là passée ? 
« Diex, com or est bien acemée ! 
« Elle monstre bien ses denrées, 



84 LI MÉDITATIOISS 

« Et s'a ciertes moult de pensées. 
« Moult est lie k'on le rewarde ; 
« Or rewardés comment se farde. » 
Ensi tout homme, toutes femmes, 
Li signeur et toutes les dames, 
Qui sont venut pour bien orer 
Et pour leur pékiés déplorer, 
As moustiers ensi se maintiènent 
Et trèstous leurs parîemens tiènent 
De mesdis et de marchandises 
Et en tant de malvaises guises 
Que chil qui font là leur devoir, 
Le poent bien savoir de voir. 
A présent de chou me tairai, 
Ensi nul mautalent n'arai. 
On dist ensi communément, 
Les gens anchienes maiement : 
Toudis fu siècles et sera ; 
On a parlet et parlera. 
Tout temps ont esté boine gent 
Et qui d'iaux ont esté régent 
Et bien signeur de leur manière. 
Passet ont bien à lie chière 
Des gens mesdisans les parolles 
Et tenus les ont pour frivolles 
Sans courechier et sans mouvoir : 
Ensi se sont tenut ou voir. 

Une matère m'est venue : 
En men coer l'ay lonc temps tenue ; 
Se le seusse mettre par lettre, 
Yolentiers l'i fecisse mettre ; 
Mes les boins faiseurs je redoubte 
Qui sèvent le manière toute 
De biaus dis faire et trouver. 



GILLION LE MUSIT. 85 

Or voroi-ge bien esprouver 

Si je les porroie siwir 

Et leurs manières consiwir. 

Bien y convient et sens et paine ; 

A chou plaisance les amaine ; 

Au faire mettent estudie, 

Par quoy leur oevre soit prisie. 

De biaus dis siert-on les signeurs 

Par tous les païs les grigneurs 

Et les gens de toutes manières, 

Par quoy se facent boines cbières 

En tous les lieus où sont ensamble. 

C'est moult grans oèvre, ce me s amble, 

Et ot-on volentiers ces dis. 

Si laist-on souvent les mesdis 

Et moult de parolles malvaises, 

Qui moult souvent tollent les aises 

Des compaignies asanlées, 
Dont y viènent souvent mellées ; 

Se moèvent wères et descors ; 

S'en convient faire accors, 

Amendes et pèlerinages ; 

Et tout vient des malvais corages 

Et chou que de vins trop on prent, 

Et li sages tels gens reprent ; 

Leur compaignie s'est malvaise, 

Souvent les compagnons mésaise. 

Toutes si faites choses viènent 

Des fols gens qui les maintiènent. 

Pour chou fait-il boin biaus dis dire 

Pour oster tous courous et yre, 

As diners faire liement 

Et à soupers tout ensement. 

Ensi poet-on plus aise vivre, 

Ses sens avoir plus à délivre. 



86 LI MÉDITATIONS 

Pour chou feroi-ge volentiers 

Cose vaillant, entrementiers 

Que m'est de Dieu donnet espasse 

Et que mes temps finist et passe, 

Escrire point ne puis, ne lire, 

Et que n'ay matère de rire 

Pour le lumière qu'ay pierdue 

Par mes excès de me vewe, 

Si que lire ne puis en livre. 

Si n'ay mestier que je m'enyvre 

De vins, de courous, de penser. 

S'ay mestier de mi pourpenser 

Pour me temps bien ensonnyer 

Quand je ne puis estudyer, 

Pour à l'âme trouver penture ; 

Dont convient que je mâche cure 

De penser, se puis, et de faire 

Chou que poroit à lisans plaire, 

Et ausi que j'aie plaisance 

En faisant un pau de penanche. 

"Wiseus estre, c'est maise vie, 

Car à l'âme n'est pas amie. 

Li hoin faseur, ou temps passet, 

Qui dou siècle sont trespasset, 

Ont fait et laisciet biaus ouvrages 

Pour ensignier et sots et sages. 

S'en appèrent moult de biel livre 

Qui saintement font les gens vivre. 

J'ay pau trouvet plus bielle chose, 

Que c'est dou romane de le Rose ; 

Bénit soient qui le trouvèrent, 

Leur sens en grant bien esprouvèrent, 

Car noble moult est li matère, 

Au lire plaisans et bien elère. 

Des viers dou Rendus que diroie ? 



GILLION LE MUSIT. 87 

Que moult volentiers, se pooie, 
Les liroie trèstous les jours. 
En chou seroit biaus li séjours. 
Au lire doit-on avoir joye, 
Car il mettent bien gens en voie 
D'amender trèstous leur affaire. 
On y prent maint boin exemplaire. 
Si sont gracieux à oïr, 
Car il font les coers esjoïr 
Dou bien et dou sens k'on y treuve. 
Onques ne fut faite tel oèvre. 
S'on y mettoit bien sen entente, 
Au savoir che seroit grant rente 
Pour trèstous les jours ruminer 
Et sen coer bien illuminer. 
Qui sen sens bien y metteroit, 
Des bielles choses trouveroit. 
De tous estas ens est trouvet, 
Comment visées sont réprouvet, 
Comment on se doit maintenir, 
Qui voelt à boine fin venir ; 
Et s'est, voir, moult boins li savoirs : 
Assés vault mieuls que grans avoirs. 

De Bochet le frère meneur, 
Au bien faire grant acheveur, 
Par siermons, par collations, 
Gens instruisoit com fors lions. 
Nullui n'espargnoit empraichant, 
Mes sen coer faisoit eslaiçant 
En tel matère toudis prendre 
Que les visces peust bien reprendre, 
Qui veoit cescun jour hauchier 
Et de toutes gens essauchier 
Orgieus, pompes et les luxures, 



88 LI MÉDITATIONS 

Les désordenées viestures. 

De karitet qui refroidoifc, 

Les gens moult forment reprendoit. 

Des convoitises, des usures, 

Là tant de gens mettent leurs cures, 

Et de trèstous les autres visces 

Et de cest siècle les délisces, 

Parloit-il souvent empraichant 

Plus que moult d'autre plus sachant. 

Avoec chou qu'il fu doctrinères, 

Estoit-il ausi boins trouvères 

De biaus dis et de bielles choses 

Qu'il avoit en son coer encloses ; 

Et quant il ot le corps haitiet, 

Il fist ciertes un biel traitiet 

Et moult très-bien il l'ordena, 

Et quant il moru, le donna 

Un sien amy par karitet ; 

Et par se grande humilitet 

Chiertes il fist un biel ouvrage 

S'il estoit venus en usage. 

Qui l'a, je le te fais savoir : 

Jakes Cent-Mars le doit avoir. 

Boches le fist intituler, 

Tiaudelait le fist apieller. 

Je sui ciertains, qui le vera, 

Au lire grant joye avéra. 

Ne sai que nuls en ait coppie ; 

Se je puis, je n'i faurai mie. 

Or sont vivant biaus dis faisant, 
Qui ne s'en vont mie taisant, 
C'est de Machau le boin Willaume, 
Si fait redolent si que bausme. 
Philippes de Vitri et ses frères 



GILLION LE MUSIT. 89 

Font choses bielles et moult clères 
Et là mettent leur estudie. 
C'est chiertes gracieuse vie. 
Or y rest Jehans de le Mote 
Qui bien le lettre et le notte 
Troève, et fait de moult biaus dis, 
Dont maint signeur a resbaudis, 
Si k'à honneur en est venus 
Et des milleurs faiseurs tenus, 
Et si vivre administret ; 
De ses fais a moult registret. 
Collart Haubiert n'oubliray, 
Avoec Jehan le metterai. 
Sil n'est letrés, s'est boins fasières ; 
Esprouvés est par lies chières 
Es puis l'a-on là couronnet 
Ou l'estrivet capiel donnet. 
D'autres faiseurs sont-il assés, 
Qui leurs biaus dis ont amassés 
Et mis en escrit et en lettre. 
Tel chose y doit-on bien mettre 
Si c'on cognoisce les milleurs 
Et c'on sache les avilleurs. 
Compagnies font esjoïr, 
Quant on voelt des biaus dis oïr. 
Là prent-on maint boin document 
Qui trop mieuls vaillent k'instrument ; 
Souvent font et plorer et rire, 
Quant on les ot leur biaus dis dire, 
Gloser par grant dévotion 
Des biens dont il font mention. 

Si leur requers et ramentois, 
Il diront des biaus serventois 
De le Virgène glorieuse, 



90 LI MÉDITATIONS 

Que Dieu a faite sen espeuse, 
Si très-biel et si soucieument 
Et de si parfont sentement 
Que, se li boin clerc le faisoient, 
Avoir loenge deveroient. 
Les ascoutans en font frémir 
Et le douce Dame crémir, 
Honerer, pryer et amer, 
Et sen aide réclamer ; 
Et se dient des autres dis, 
Dont on laist souvent les mesdis. 
A le fie revient telle heure, 
Entre deus verdes mie meure, 
Que il redient des risées 
Pour eslaichier les assanlées, 
Sottes cançons et sots rondiaus ; 
Si faites choses sait-on d'iaus. 
S'es-ce moult boine compagnie 
Si c'on ne s'i descorge mie. 
Faseur sont comparet à gline : 
Quant dou kok ont pris le rachine, 
Se pont oes dont on a penture ; 
Car ensi le donne nature. 
Tout ensi li boin faseur ponnent 
Et leur sens mie ne reponnent ; 
Car les biaus dis, les bielles choses 
Que dedens leurs coers ont encloses, 
Pourpensent et mettent avant 
Et en font souvent conte avant, 
Li uns à l'autre pour aprendre, 
Le sens li uns à l'autre prendre. 
Toudis ont estât et seront, 
Qui biaus dis ont fait et feront. 

Or ai moult parié del ouvrage, 



GILLION LE MUSIT. 94 

Des faseurs et de leur usage 
Des viers dou Rendus, de le Rose, 
Qui sont chiertes moult bielle chose, 
De frère Jaquemon Bochet 
Qui en sen livre maint nochet 
Fait as pékeurs pour repentir 
Leur coer à Dieu avoir entir, 
D'autres choses dont mention 
Ay fait et dit m'entencion. 

Or à my retourner voirai ; 
Car je sai bien que je morrai 
Et que je vois tous jours morant ; 
Et si n'ay chi nul demorant : 
Ausi n'ara nuls qui ait vie. 
Fols est qui sour sen sens se fie. 
Avoec le sens faura li corps ; 
De nullui n'en sera recors, 
Fors d'aucun bien, quant il l'a fait ; 
Et se voit- on que tout à fait 
Vielle gent et jovène moèrent. 
Mal eureus sont qui ne quèrent 
En leur vivans boins avochas 
Qui sachent bien monstrer lor cas 
Devant le juge vrai et fort, 
Dont aront mestier et confort. 
De qui ? de le Virgène Marie, 
Secours leur fâche et aye, 
De toute virtus célestieus, 
Que li vrais juges leur soit pieus 
Des aumoisnes si les ont faites 
Et s'aient consciences naites, 
S'il ont eu contrition 
A le mort et confiession, 
Selonc l'Eglise leurs droitures ; 



92 LI MÉDITATIONS 

Car âmes doivent estre pures, 
Quant attendent leur jugement. 
Se non, de vrai ciertainement 
Chiertes moult fait à redoubter 
K'anemis n'i voelle bouter 
Qu'il aient sentense contraire, 
Car pékiet ne s'i poront taire 
S'il apèrent nuls des morteuls ; 
Et se non, li juges sera teuls 
Que il yront en purgatore : 
Biaus Diex, k'or y fusce-jou ore ! 

A vo glore, voir, ne faura 
Qui par bien faire le vaura. 
Bien y porent peckeur falir ; 
Car quant Dyables asallir, 
Li mundes et li cars le viènent, 
Tantost à leur conseil se tiènent, 
Pour chà avoir tous les délisces ; 
Si le font enlachier es visées, 
Toutes avoir leur volentés, 
Des choses mundaines plentés ; 
Et c'est chou que leurs cars désire, 
Et riens ne pensent au martire 
Que l'âme mescans endurra 
Au tourment qui tous temps durra. 
Aucun ensi dusqu'à le mort 
N'ont de conscience remort ; 
A le fois li mors les avance : 
Ensi n'ont nulle repentance. 
Li aucun souvent se despèrent, 
Et de chiaus leur mal fait appèrent ; 
Li autre tuet ou noyet ; 
Ensi leur a Dieus envoyet 
Devant le mort leur paiement. 



GILLION LE MUSIT. 93 

Doubter font moult leur jugement ; 
Mes uns jours horribles vendra, 
Que rendre raison convenra. 
Tout aparont, boin et perviers. 
Li jugemens sera diviers ; 
Au jugemens nuls ne faura ; 
Nulle escusance n'i vaura. 
Li vrais juges en sen droit siège 
Sera, qu'il a pour juger liège. 

Omnia nuda et aperta oculis ejus. 
Adont sera tout à ouviert 
Et trèstout pékiet descouviert. 
Apiertement trèstous vera 
Et selonc chou il jugera. 
Justice sera souveraine ; 
Miséricorde riens n'i claime, 
Car tout sen pooir rendera 
Quant li vrais juges jugera. 
Tout sera fait en un moment 
Si l'Escripture ne no ment, 
Car il dira : « Aies, venés, 
« A ce jugement vos tenés ; 
« Aies li malvais en tourment, 
« Car courchiet m'avés moult forment. 
« Venés avoec mi li eslieut ; 
« Ensi est en men jugiet lieut. 
« Vos biens fais vous remérirai ; 
« De me glore vous partirai. » 
Or d'infier et de ses lyens 
Wart Dieus trèstous boins crestyens ! 

On dist qu'il n'est nuls petis sires ; 
Malvais fait encourir lor ires. 
Qu'es-ce des seigneurs dou seigneur? 



94 LI MÉDITATIONS 

On ne troève ciertes grigneur : 

C'est chius qui loye et desloye ; 

C'est chius qui tous biens nous envoyé ; 

C'est chius qui les virtus nous donne ; 

C'est chius qui tous pékiés pardonne ; 

C'est chius qui tous biens administre, 

Par se sens ou par son ministre ; 

C'est chius qui malvais punira, 

Les boins des mausvais partira ; 

C'est chius qui dorme pacience. 

Or li pri dont que jou le sence, 

Car sen ire moult je resongne. 

D'ore en avant en ay besoigne 

Que par li soie confortés, 

Par se angele bien enortés 

De résister à Fanemi. 

Iestre volroie mestre de mi 

Et que je n'euce pacience 

Tout par se perverse semence. 

Or ay moult grant castiement ; 
Si le porte pasciaument, 
Car nature m'a abatut, 
Et vous m'avés, sire, batut 
De vo verge moult grandement. 
Je soloie vir liement 
Toutes humaines créatures, 
Hommes, femmes et leurs figures. 
Là j'avoie dou vir plaisance, 
Mes c'est moult grande décevance, 
Comment k'on ait dévotion. 
S'en eue souvent temptation 
Et chose qui les gens empire 
D'avoir contrition entire. 
Amer soloie les honneurs 



GILLION LE MUSIT. 95 

Et des loenges les donneurs. 
De chou me venoit vaine glore 
Qui tout me tourbloit le mémore. 
Volentiers rikèces veoie, 
Chevaus, joyaus que jou amoie, 
Edifices, villes, pays, 
Que nuls n'estoit de mi hays 
Qui dou vir donnast ocquoison ; 
Faire n'en savoie raison. 
Soutil sont li coer et li oel, 
De leur soutivité dire voel. 
Souvent au coer li oel envoient 
Choses foraines que bien voient, 
Et li coers est par tout espars, 
S'il les rechoit de toutes pars. 
Se s'i consent, se s'i délitte, 
L'âme volroit bien iestre quitte, 
Car souvent le font engagier 
Li oel chil soutil messagier. 
Le descort trop mieuls ameroit, 
Car en se pais ensi seroit. 

Iwipudicus oculus impudice mentis est imntius. 
Nature fait as oels cargier 
Que au coer soient messagier, 
Et li oyex moult souvent démonstre 
Avoec le sierure le pions tre ; 
Et chou k'est par dedens le cofre, 
Appiertement moult souvent s'offre ; 
Et se li oyex est pétulans, 
De chou n'est li coers reculans : 
Si fort sont loyet d'une corde. 
As oyex souvent li coers s'acorde ; 
Moult tost emparçoit-on le fourme, 
Ausi bien qu'en un frain le gourme. 



96 LI MÉDITATIONS 

Or tiègnc vrai chou qui s'en siult : 
Que ne voit oyex, au cuer ne diult. 
Je siuc chou ke j'ay dit amer. 
Or m'est et sera moult amer 
Quand je suy si fort abatus, 
De la volenté Dieu batus, 
Que mi oel sont ausi couviert, 
Comment qu'il soient tout ouviert, 
Que je ne voi, ne me pourvoich, 
Fors un pau de clarté que voich ; 
Et si ne puis me messes dire, 
Dont moult souvent au coer souspire ; 
Et quant Diex consent qu'il aviègne, 
Je pri que de mi li souviègne ; 
Car, quant je pourpense mes ans, 
Que je suy fuebles et pesans 
Et que ne puis plus travillier, 
Si ne m'en doi esmervillier ; 
Car je suy de moult grant eage A 
Comment k'aie boin le corage, 
Le cuer légier et le corps fort. 
En ces coses prenc grant confort. 
Si ay mes sens et me mémore 
Qui me durent moult bien encore. 
Toutes voies li mors aproisme ; 
A le mort, nul ami, ne proisme 
Ne poront à nului aydier. 
A le mort qui pora plaidier, 
Qui les jovènes et anchiens tappe ? 
On voit que nuls de li n'escappe. 
Pluiseur gent volroient tant vivre 
Qu'il fussent de le mort délivre. 
Se sont outrageus chil penser ; 
Nuls ne se puet viers li tenser. 
Cescuns doit faire se penanche, 



GILLION LE MUSIT. 

Anchois que dure mors l'avanche. 

De quoy ? de boins amis acquerre. 

Douls Jhésu, ù les poet-on querre, 

Fors en vo mort et passion 

Et en vo résurrection, 

Es chiunc playes que souffresistes 

Quant en le crois pour nous pendistes, 

A le douche Virgène Marie 

Qui toudis est apparillie 

Pour tels pékeurs racorder 

K'ensi se sont scéut sorder 

De desfautes et des peckiés 

Dont cescuns est si enteckiés, 

A tous sains et à toutes saintes 

Qui ne sèvent pryères faintes 

Faire, mes sèvent bien aidier 

Mieuls k'en ne porroit souhaidier, 

A toutes les virtus céliestes 

Qui tousdis font chiertes grant fiestes 

Quant li pécheour se retournent 

Et as preudommes se confourment. 

Nuls autres n'i pora aidier, 

Au besoing, s'il convient plaidier. 

Monde,, pékiet et li Djable 

Qui de riens ne sont véritable, 

A l'encontre s'oposeront, 

Et dou pis qu'il poront, feront. 

Qui sen penser ara là mis 

Qu'il ait acquis ces boins amis, 

Ciertes moult bien escapera 

Dou jugement quant il sera. 

Père puissans et juges justes 

Tout temps serés, et tous temps fustes 

Sans fin et sans commenchement. 

Docteur le dient ensement, 



97 



98 LI MÉDITATIONS 

Et les divines Eseriptures ; 
Aucun fol les tiènent pour dures, 
Mes qui bien les ruminera 
Toute doucheur y trouvera : 
Dieus le nous laist si ruminer 
Que nous puissons bien terminer. 
Je senc en mi le jugement 
De Dieu, car trèstout vraiement 
Il me donne grant pacienche : 
Loée soit se sapiencbe ! 
Or li pri-jou persévéranche, 
Car en li seul est no fiancne ; 
C'est mes profis, de vrai le sienc, 
En men coer ensi le maintienc, 
Grasces l'en reng et grant loenge ; 
Se supplie k'en gret le prenge, 
Car se mierchi attenderai 
Et trèstout en gret prenderai. 

Qui souvent seroit à l'escolle, 
Des boins faiseurs moult tost le molle 
Aprenderoit de biaus dis faire ; 
Là prenderoit boin exemplaire. 
Je ne les puis par Dieu siwir 
Pour leurs manières consiwir. 
A chou que je say, me tenrai 
Et en faisant aprenderai. 
On m'en tenra pour escuset, 
Se Diex plaist, se riens abuset 
Avoje de droite science ; 
Et bien voel que cescuns m'entenche. 
En gret le castoy prenderai, 
A men pooir l'amenderai ; 
Car je suy nouviaus aprentis, 
Envers les boins faiseurs petis. 



GILLION LE MUS1T. 

Chou que j'ai penset, partirai, 

Des anchienes choses dirai, 

De chou k'ai veut et scéut ; 

A chou m'a mes coers esméut. 

Se seroit bien apertenant 

Dou siècle qui va maintenant 

Aucun en fesist mention ; 

Mes j'en dirai m'entencion. 

On n'ose. Pourquoy ? car trèstout 

Grant et petit seroient estout 

Contre celui qui praicheroit 

Et qui véritet en diroit. 

Cescuns se voelt si déliter 

En rikaices et si diter. 

Nuls ne voelt estre castyés 

De se fais, ne dépublyés. 

Si se taist-on de voir à dire ; 

Car tous jours li siècles empire. 

Mortalités a pau valut, 

Car li vivant, pour leur salut, 

Moult petit s'en sont amendet. 

Sathan leur a les oelx bendet 

Si que pau sont qui voient goûte. 

Se je di voir, or bien m'ascoute. 

Sont les viestures transmuées ? 

Les jolités riens muées ? 

En nul homme, n'en nulle femme 

On le voit, et s'en court li famé 

Comment pluiseurs mettent leurs cures 

En gloutrenies, en luxures. 

Orgieuls n'est en riens abaisciés ; 

Si fort s'est cescuns ens lachiés ; 

Les convoitises sont si grandes ; 

Trèstoute gent y font offrandes, 

Tout li clergiet, li séculer. 



100 LI 1ILDITATI0>S 

Comment il se vont aveuler, 
Cescuns en juge vraiement 
Et en diche sen sentement. 
Des fausetés, de trekerie, 
Qui tant sont, vous n'oubliés mie. 
Qui voit en nullui karitet ? 
Nuls hom n'a de l'autre pitet. 
Aler on n'ose par pays, 
Qui se doubte d'iestre hays. 
Ensi vois tous visées régnans. 
Nulle femme, chiertes, pregnans 
N'a si grant peur, ne doit avoir 
Que chil ont, qui doivent savoir 
Quels li fins des visées sera, 
Qui vivans ne s'amendera. 
Or me faut chi un boin taisirs ; 
Je ne di pas à tous plaisirs. 

Nuls hom ne voit le coer, fors Diex. 
Pour chou seroit-che moult fors dius 
Au coer, se Diex ne le ^vardoit 
Et ses pensées rewardoit, 
Les boins pour au bien tourner, 
Les malvaises pour destourner 
Que li Dyables ne les sache. 
Nul hom ne voit fors en le fâche, 
Dont ne poet-il vrai jugement 
Faire dou cuer ; car vraiement 
Nuls ne le poet, fors Diex, tenser, 
Si li vienent malvais penser. 
S'il pense mal et s'i consent, 
Tout errant Dyables le sent, 
Et par nuit et par jour tra veille, 
A chou ses compaignons esveille 
Que chis consens soit mis par oèvre 




GILL10N LE MDSIT. 101 

Quant en tel volontet le troève. 

Dont doit bien cescuns ses pensées 

Considérer longes et lées, 

Que malvais consens n'i sourviègne 

Et toudis de Dieu li souviègne. 

Se de mal est entalentés, 

Diex punira tels volerités 

Quant à li les vera contraires. 

Cescuns amenge ses afaires. 

Temps n'en fu si bien onkes mes ; 

Se sages ies, or te soumais 

A Jhé3u-Crist ten vrai Seigneur : 

Tu ne poras trouver milleur. 

Pius est, et les pékiés pardonne, 

Ses grasces et se glore donne 

A chiaus qui bien fermement croient 

Et à li tous leurs coers avoient. 

Chiertes, qui bien s'acusera, 

Saces que Diex Tescusera. 

Or voel mes pensées desclore ; 
Attend ut ay moult grant tempore ; 
En men coer je les ay celées 
Et à pau de gens révélées. 
Si me samble que boin seroit, 
Pour chou k'aucuns y penseroit, 
Que je die chou k'ay viset 
Et à pluiseurs gens deviset. 
Dieus se grasce si me donra 
Et chescuns boins me pardonra, 
Si je m'eshardis d'entreprendre 
Et de celle matère prendre, 
Qui ne puist à nullui desplaire. 
Assés miuls me vaulroie taire ; 
Mes cescuns le voir poet bien dire, 



102 LI MÉDITATIONS 

Qui nulle personne n'empire. 
Assés dou siècle parleroie ; 
Mais je sai bien, se je disou 
Chou que voirs est, on en parroit. 
Non pourkant petit apparroit 
De nullui nuls amendemens ; 
Che me juge mes sentemens. 

Li siècles est à chou menés : 
Il n'est saiges, ne si sénés 
Qui sache prendre le milleur, 
Tant sont des boins grant avilleur. 
Men coer dou tout esclarcirai ; 
Taire ne me puis ; si dirai. 
Je ne say voir si grant martire 
Que celer chou k'on n'ose dire ; 
Et pour chou se taisent li sage ; 
Dire n'osent le mésusage 
K'on voit ore de toutes pars. 
Les coers trèstous voient espars 
A trèstoute3 choses mondaines 
Là li coer soeffrent moult de paines. 
S'on est boin, on est ypocrite ; 
Ensi n'est-on de parlera quite. 
S'on est rike, s'on est poissant, 
On dist : « Ces gens vont accroissant 
« Leurs trésors et leurs grans rikèces. 
u Souvent en ont au coer grans laices ; 
« Les povres gens souvent despitent, 
« Et en leurs avoirs se délitent, i 
S'en voit-on aucuns descrukier, 
De si haut en bas trébukier, 
On dist des povres espierdut : 
« Chis méchans a le sien pierdut. 
« En quoy biaus Diex ? en gloutrenie 



GILLION LE MUSIT. 103 

« Ou par mener malvaise vie. 

« Ce n'est mie par grant proèce, 

« Ne dou sien il n'eut onkes laice ; 

« De laborer s'est scéus faindre : 

« Pour chou ne l'en doit nuls complaindre ». 






LI ESTAS DOU MONASTERE S. MARTIN. 
Prologes et narrations pour les coses qui ensievront. 

Pour le cause de chou que me voel ensonnjer et occuper en 
aucunes boines oevres faire pour eskiéver toutes pensées 
wiseuses et autres pensées indewes et pour passer le temps que 
Diex m'a prestet et prestera plus légièrement et avoir pascience 
en chou que Diex m'a envojet, dont je l'en regracie de chou 
que je le porte si paciaument (si m'en raporte du tout à se 
volenté et à son plaisir), j'ai ausi rewardé que j'avoie un livre 
fait escrire contenans trois traitiers, si que on y peut trouver 
bien registre, et pluseurs autres livres de diverses matères, et 
ausi cest présent livre contenans les accidens en l'an mil 
CCCXLIX, et pluseurs lamentations et méditations, si comme 
devant est contenut, partie par mètre et partie par prose. 

Or ay penset, aviset et considéret comment anchienement, par 
les Apostles, par les Docteurs et par le paine des estudians, les 
divines Escriptures et les ystores sont registrées, spécialment 
des traitiers que frères Vinchans fist en pluseurs volumes, de 
le Bible ausi et de toutes autres sciences, èsquelles coses tout 
estudiant, jovène et vielle, pueent leur temps bien employer. 
Toutevoyes, quand choses sont registrées, là on poet avoir aucune 
plaisanche ; car on dist que nouvielles coses plaisent au vir. Si 
laisce à tous estudians à rewarder là il lor plaist pour faire 
leur profit en divines Escriptures et en ystores ; et jou, dou 
sens que Dieu m'a prestet, ay pris exemple à boines persones 
qui ont estudyet et registret tout chou dont Sainte Eglise est 
illuminée ; ay penset, pour le siècle qui est cangiés et cange 
tous les jours, que li biens et le tranquilitet que je vie en men 
enfanche et en me jovenche de tous estas, selonc chou qu'en 
mémore m'en venra et souvenanche et au mieuls que je porrai, 



LI ESTAS DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 105 

je le ferai registrer et escrire, par quoy les gens présens et 
li futur sachent le bien qui soloit iestre pour yauls corrigier et 
amender, et, se tout ne le font, se Dieus plaist, si le feront 
pluseur ; car on truève bien par les anchiennes escriptures 
qu'il a estet aucunes fois boins siècles, aucunes fois perviers, 
et Dieus de riens ne s'esmuet ; mes les créatures se muent 
selonc les divines ordenances. Si se doit cescuns raporter à le 
foy catholike et à chou que Sainte-Eglise a ordenet, qui voelt 
à boin fin venir et avoir salvation et à sen pooir le bien faire 
et le mal esciver. 
Chi fine li prologes. 



Disce quasi semper mcturus. Vive quasi semper moriturus. 
Omnis aies velut ultimus est ordinandus. 

Ces parolles aprent li saiges par un livre, 
Tout ainsi que tu deusces à trèstous les jours vivre ; 
Aprent et si retieng, as maistres en fay cuivre 
Tant qu'il volroient bien iestre de ti délivre. 

Apriès nous aprent-il plus fort ensengnement. 
Ordonne bien te vie, si biel, si saintement 
Que tantost morir deusses. Or le fay ensement, 
Et tu porras morir trop plus hardiment. 



Ossi de tous les jours que Dieus te voelt donner 
A ten pooir les dois ensi bien ordener 
Cescuns fust li darrains ; tu t'en dois bien pener, 
Se voels à boin trespas à le fin asener. 

Des boins estudians commenche me matère, 
Car par estudes sont souvent au peuple père 
De leurs boines doctrines, les alaitent ke mère : 
Pluseurs en sont souvent wardet de mort amère. 



S 



106 LI ESTAS 

Aymé dont les escolles, les boines escriptures ; 
Estudie souvent, ne piert riens des lectures 
Et ne crien, se tu sens ten coer avoir pointures : 
Maint bien viènent à chiaus qui là mettent leurs cures. 

Chiertes, c'est grans honeurs de savoir et aprendre 
K a trèstous boins exemples on poet en sages prendre. 
Bien se doivent warder c'on ne les puist reprendre : 
S'en doivent tous les jours à Dieu grans grasces rendre. 

Omnes hommes naturaliter scire desiderant. 

C'est honneurs et pourfis d'iestre boin et savoir ; 
Cescuns se doit pener forment de sens avoir ; 
Se n'i doit espargnier paine, ne nul avoir, 
Là sen coer naityer com ses mains au lavoir. 

On voit communément toutes gens par nature 
Convoitier à savoir ; là mettent moult leur cure. 
Oïr et retenir, c'est moult boine mesture : 
De chou souvent li clerc ont fait mainte lecture. 

Or me diront aucun : je n'ay de quoy aprendre ; 
Y me fauroit argens, je ne le sai où prendre ; 
Je n'ay tierres, ne fiés, ne riens autre pour vendre : 
Amis, aprent, car Dieus poet pourvir et bien rendre. 

Chou k'on voit tous les jours, poet cescuns moult bien dire ; 
Par sciences on voit pluseurs apieller : sire. 
Or t'avise sour chou et souvent t'i remire ; 
Ensi te métreras à studyer et lire. 

En men enfanche vie des escolliers assés ; 
Au jourd'ui poet-on voir k'on troeve des lassés. 
Pourquoy ? Chiertes, pour chou, boins voloirs est cassés 
K'on les soloit pourvir ; cis temps est bien passés. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 107 

On pourvoit à présent les gens de bénéflsces. 

Queles gens ? les boins clers ? non pas, dont c'est grans visées. 

Qui dont ? les gentieus gens qui vont cachier à bisses ; 

Si laiscent les moustiers et quèrent leurs délisces. 

Ensi d'estudyer maint boin clerc se retraient ; 
Car il parcboivent bien et forment s'en esmaient 
Que pour yauls travillier jà bénéflsces n'aient : 
Les prélas, les patrons en chou faisant bien payent. 

Jadis on pourvéoit les boins clers les églises ; 
Or est tout autrement ; ciertes, se bien t'avises, 
No pourvéances sont de toutes autres guises : 
Les personnes les ont quant ont pryères quises. 

Dont est-il grans périeus que li fois ne vacille ; 

Car cbiaus k'on voit pourvir, moult souvent on avilie, 

Et se ne sont prisiet le vaillant d'une tille, 

Car il ne sèvent riens, s'est raisons k'on les pille. 

Comment aprenderont cbou qu'il ne sèvent mie ? 
Quel exemple donront? qu'il mainent tele vie 
On le set, on le voit ; n'est mestier ke le die : 
En autre lieu voirai mettre men estudie. 

Clerc de soutil engbien les estudes maintiènent 
Et li boin prébendet souvent au moustier viènent 
Et par nuit et par jour pour Dieu siervir s'i tiènent ; 
Ensi ehil doi estât Sainte-Eglise soustiènent. 

Remplies de boins clers les estudes soloient ; 
Gens de pluseurs estas leurs enfans y mettoient 
Pour venir à honeur, et il bien s'i tenoyent ; 
Pour estre pourveut, d'aprendre se penoient. 



108 LI ESTAS 

Or sont estudiant longement à l'escolle ; 
Bien se sèvent warder de compagnie folle. 
On les soloit pourvir à peu de parolle ; 
Prélat leurs nons escris avoyent en leur rolle. 

Or n'est mies ensi ; trèstout est bestournet. 
Li bénéfisee sont en tel ploit or tournet. 
Par prjères, par dons, prélat sont subornet ; 
Boin clerc en ont petit, tost est autrui donnet. 

Or ont prélat le main par le court si fort close ; 
Nul bénéfisee, voir, nuls patrons donner n'ose, 
Tant viennent d'empêtrant, c'est bien ciertaine cose ; 
Les bénéfisces ont, nuls contre ne s'opose. 

Trèstoutes dignités sont à court réservées. 
Qui les a? Vous le vés. Trèstoutes gens senées ? 
Et moult bien le savés comment sont asenées 
As personnes ausi là on les a données. 

De dire véritet, Dieus voelt que ne me tarde : 
Les brebis aujourdui sont sans pasteur et warde. 
Li leus y fiert souvent, qui forment les escarde ; 
Nuls paistres n'i sourvient, qui n'ait chière cowarde. 

Ensi vont les brebis à grand pierdichion ; 
Paistres nuls ne les tient en se subjection. 
Moult petit on leur fait de nul bien mention, 
Si com faisoit jadis par grant dévotion. 

Che faisoient boin clerc qui les cures tenoient ; 
Par prédications leurs brebis ravoioient 
Et par exemples boins que tous jours leur monstroient 
Et que de leur pékiés souvent les castioient. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 109 

Comment bien les brebis paistres connistera, 
Qui pau ou nient toudis il les compaignera t 
Pour siervir les signeurs en ce point laiscera ; 
Qui ne set a ne b tel y commetera. 

De ses brebis convient le paistre raison rendre. 
Or gart bien k'en li n'ait dont on le puist reprendre, 
Car moult dur jugement l'en convenroit attendre : 
Cescuns paistres le doit en sen vivant aprendre. 

De parler des boins clers ne me puis soeler. 
Chil boin estudiant font sciences voler, 
En estude par tout se vont équipoler, 
De leurs boins argumens font autres escoler. 

Docteur en sont plentet qui sciences soustiènent, 
Les estudes partout en lor virtut bien tiènent, 
Des prédications qui moult bien lor aviènent, 
Le catbolike foit forment partout maintiènent. 

Les ordènes mendians en font bien lor devoir 
Des escolles tenir partout, j'el di de voir ; 
Les boines questions sèvent-il bien mouvoir ; 
Le faute de boins clers font bien apierchevoir. 

Ensi doivent bien faire autres religions. 
Li pappes Bénédic fist constitutions, 
Moult bien les ordenna, s'en fist monitions ; 
As estudes avoit moult grans affections. 

On dist : « Clergie faut », non fait, mes les personnes 
Voelent estre tantost, uns priestres, uns canonnes. 
Se ne sèvent-il riens, à savoir mettent bornes : 
Or t'avise dont bien, qui bénéfisces donnes. 



HO LI ESTAS 

S'il t'eskiet à donner cures, capeleries, 
Tantost seras pryés par amis, par amies. 
Pour un petit sachant, là ne t'acordes mies ; 
Pour chou vont abassant au jourd'ui les clergies. 

Avise des boins clers qui sont à ces escolles ; 
Il gisent moult petit, ciertes, sour kieutes molles. 
De ceuls dois ascouter pryères et parolles ; 
N'entent autres prians, ne pryères frivolles. 

S'on voloit ainsi faire, pluseurs aprenderont ; 
As escolles par tout estudiant seront, 
Et li gent séculer, quant chou faire veront, 
Les églises, les clers plus d'onneur porteront. 

Priestres ay bien veut prisier et déporter ; 
Au bien faire les gens savoient enhorter. 
Or fait-on des priestres, se les voelt-on porter ; 
J'en oc les sages gens souvent desconforter. 

Comment est et que font aujourd'ui pluseur priestre? 
Priestre? non, mes prestot par leur vie semestre. 
Il vont trèstout les jours par ces rues tout piestre ; 
Anchiennement, par Dieu, ainsi ne soloit iestre. 

Or voient séculer tous leur malvais exemples. 
Chiaus qui doivent anter églises et les temples, 
Les pos sèvent widier et bien mouvoir leurs temples ; 
Che sèvent tavrenier qui pour yaus font des remples. 

On pourvoit bien tels gens k'on ose refuser ; 
Mes quant on s'apierchoit k'on les voit mésuser, 
Qui sages est, il doit as prians escuser : 
On doit tels gens pourvir k'on vera bien user. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 111 

De tous les souverains, en non Dieu, me tairai ; 
Faire le jugement le vrai juge lairai. 
Leur indignation, se je puis, jà n'arai ; 
D'autres choses assés dyrai chou k'en saray. 

Au souverain pasteur ay penset de me traire, 
C'est voir, au doue Jhésu ; à li seul voirai plaire, 
Et si li prierai qu'il me doinct chose faire, 
Qui soit à seu plaisir et n'aye nul contraire, 

Pour les estudians pris-jou celle matère 
Que devant est escript, car c'est tout cose elère. 
S'il sanloit as aucuns qu'il lor fut trop amère, 
Si l'amengent de fait et j'en pri Dieu le Père. 

Li clerc à ces sciences aujourd'ui plus se traient, 
Là tost on puist wagnier, si que del argent aient ; 
Car, s'il ont des florins, moult petit s'en esmaient 
Que de ces bénéfices à lor volenté n'aient. 

Aucun sont advocat, aucun phisieyen ; 
Asés tost ont trouvet, qui pour yaus sont moyen, 
Mes qu'il puissent donner, tost rumpent le loyen ; 
Canonne seront tost ou curet ou doyen. 

Or sont à grant honneur lucratives sciences. 
Advocat par ces cours l'uns à l'autre font tences , 
Par leurs subtilités semment moult de semences, 
A lor partie dient : « Warde que ne me menées ». 

« Saces, se tu me mens, pour ti ne plaideroie, 
« Car, se drois n'est pour ti, le cause pierderoie ; 
« Dou juge moult blasmés et des gens en seroie ; 
« Se tu ne me dis voir, pierdre je te feroie. 



112 LI ESTAS 

« Le blasme passerai, arières en seras ; 

« J'escaperai moult bien, mes le tien pierderas ; 

« A tes hoirs et à ti grand damage feras 

« Et de le cause, voir, saches que tu kairas. » 

Che sont boin advocat, qui le voir ensi dient ; 

En leurs livres aucun autrement estudient. 

Moult tost ont respondut à tous chiaus qui leur pryent ; 

Sans enquerre dou droit lor conseil lor ottryent. 

Se je voloie chou que voirs est, bien desclore 
Et chou que j'ai veut, dont bien ay le mémore, 
Comment privéement les palmes on leur dore, 
J'en porroie moult bien iestre tenchiés encore. 

Or sout phisicyen qui malades visitent. 
On les nomme : mestres ; en chou moult se délitent. 
Ancun, ne sai pour quoy, mainte fois les despitent, 
Et non pour quant toudis avoec rikes abitent. 

As malades dist-on : « Mandés tantost le maistre ; 

« Par vo pous vous dira dont tels maus vous poet naistre. 

« En ce pais n'a nul de brebis si boin paistre ; 

« De niules, de walingres vous fera moult bien paistre. » 

S'on li promet argent, il vos visitera, 
A l'apoticarie connoistre vous fera, 
Par sen varlet des boistes assés envoiera : 
Se bien ne li payés, de tout il ciessera. 

Phisicyen toudis ont bien le main tendut, 
S'on ne les paie bien et s'aient entendut, 
Au malade sera ciertainement rendut ; 
11 se repentent moult, qui tant ont atendut. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 113 

Or sont clerc artyen qui par estudes lisent. 
En lis, pour pourfiter, par Dieu, moult pau si gisent ; 
Sciences lucratives moult petit, voir, il prisent ; 
A souvent disputer cil sortes les attisent. 

Li docteur théologe sont li souverain maistre ; 

De sermons, de doctrines doivent toutes gens paistre. 

S'il voient pulluler hérésies, ne naistre, 

Ensi doivent ouvrer com li feus fait en l'estre. 

Trèstout clerc séculer et ordènes mendiant 
Et toutes autres gens qui sont estudiant 
S'il aiment à savoir, se sont-il atendant 
Qu'il soient avanchiet : tout sont ensi tendant. 

Pour tous estudians, ai-ge dit ces parolles : 
Se j'ay dit véritet ou parolles frivolles, 
S'est m'entente toudis c'en ayme les escolles ; 
Mieuls ayme dire voir que parolles plus molles. 

Quant temps et lius sera, des estas parlerai, 
Et chou que j'ay penset, escrire le ferai, 
Et chou c'on escrira, moult bien le pèserai ; 
De meffaire, se puis, moult bien me warderai. 

Or me vaulrai tourner à chou k'ay pourvéut 
Et à chou bien penser k'en coer ay concéut ; 
De chou que j'ai oi't, de chou que j'ai veut, 
A chou faire li tamps qui keurt, m'en a meut. 

Li siècles qui jadis estoit boins, m'i fait prendre 

A faire registres pour les autres aprendre 

Chou que ne sèvent mie, s'il y voelent entendre : 

Or doinst Dieu que ne fâche dont on me puist reprendre ! 



il4 LI ESTAS 

Recogitabo lili, Domine , omnes an?ios meos in amaritudine 
anime mec. 

Mes pensers est en chou que je puisse bien faire ; 
Là gent qui se meffont, prengnent boin exemplaire, 
Pour Dieu, pour leur honneur, d'amender lor afaire ; 
Cescun jour nous convient trèstout vers le fin traire. 

Pour chou, je prie Dieu de vrai coer et entir, 
Sans point d'jpocrisie, ciertes, et sans mentir, 
Ke par se douce grasce no voelle consentir 
Tous les jours le puissons en nos coers bien sentir. 

Cescuns, voir, et cescune par chou s'amenderoit, 
A ses dis, à ses fais bien warde prenderoit 
Et sen Dieu en son coer trop mieuls connisteroit, 
Le mal volroit laissier et le bien prenderoit. 

Faire chou ne poons, se nous grasce n'avons. 
De qui ? de no boin Dieu, et nos pékiés lavons. 
Comment ? par repentir ensi que nous savons ; 
Ensi si le faisons, moult tost s'amour ravons. 

Il est miséricors, tost les pékiés pardonne 
Celi qui de boin coer à s'amour s'abandonne, 
Ne mie seulement avoec chou grasce donne, 
Se fait que boins renons sour ses amis résonne. 

Ensi le doit cescuns et siervir et amer 
Et sen saintisme non cescun jour réclamer. 
Si ne le porra nuls ne coser, ne blâmer, 
Au coer ne sentira ciertes nesun amer. 

Dieu nous fourma. Pourquoy ? ciertes pour li loer. 
Nos coers volroit à li si bien» si fort noer, 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 115 

Apriès le mort nos peust de se glore doer, 
Mes il nous voit tous jours de peckiés emboer. 

S'avient souvent pour chou k'à peckeurs se couraice. 
Si le voit endormir es peckiés par grant praico 
Et si voit l'anemi de chou faire grant laice, 
S'avient bien à le fois ensi vivre les laisce. 

Mes qui bien penseroit as ronsces, as cardons 
De ce siècle malvais là par peckiés ardons, 
Comment tous nos chine sens à visces espardons, 
Cescuns redoubteroit le loyer k'awardons. 

Pour chou doit-on doubter de peckier, de mal faire, 

Et à sen boin pooir cescuns se doit retraire 

Et à sen créateur par contrition traire, 

Si k'on puist escaper Sathan no grant contraire. 

De che siècle présent oc bien cescun jour dire : 
« Chis siècles est malvais et cescun jour empire. » 
Si fait, voirs, me fait au coer avoir martire, 
Quant chou que j'ay veut, à le fois je remire. 

Li gent qui sont présent, ciertes c'est cose voire, 
Dou boin temps de jadis on ne le porroit croire, 
On leur dist, on leur praiche :_toudis voelient acroire 
A Dieu, ensi c'on fait au mangier et au boire. 

De trèstoutes pars viènent les grandes pestilences ; 
Blés, vins, fruis, pois, tout faut et les autres semences ; 
Jadis estoient, voir, de tels coses silences : 
Se je mène, je voel bien, tu qui le vis, m'en tences. 

On dist : « Ces longes wères ont le siècle muet. 
« Li gentil, li vilain trèstout ont ens suet ; 



H6 LI ESTAS 

« Des princes, des comuns on en a maint tuet, 
« Si que tout li pais sont par tout desnuet. » 

C'est voirs, je cognois bien, maint mal sont avenut ; 
À faire malvaistés nuls n'a règnes tenut ; 
Mais, soyés tous ciertains, c'est trèstout avenut 
Pour oribles peckiés k'ont fait grant et menut. 

Chou que mesfait li truie, comprent li pourcelet, 
Et li truie se kouke quant leur donne se lait, 
Et toute le werpée, quant sont grant, elle laist ; 
Qui pourpense le mal, s'avoir le voelt, se l'ait. 

Cescuns doit honnerer son signeur et son prince. 
Aujourd'ui bien voit-on qui sour ses subgès pince ; 
Aucun de leurs boins vins ses hanas en recince ; 
S'est drois k'à tous assaus cescuns teuls sires guince. 

Comparationes odiose sunt et quandoque nocet omnia vera loqui. 

On dist bien que tout voir ne sont pas boin à dire ; 
De comparaisons faire maintes fois on s'empire. 
Bien est voirs que ne sont, ciertes, nul petit sire ; 
C'est boin k'en sen parler cescuns bien se remire. 

Des princes, des prélas à présent me tairai ; 
Quant tamps et lieus sera, tost assés je rarai 
Reprise le matère si que faire sarai, 
Et ensi le couroc de nullui je n'arai. 

En Dieu plus qu'en nul homme on se doit bien fyer ; 
As hommes et as femmes l'ose notefyer 
Que fait trop mieuls à Dieu k'as princes supplyer; 
Dieus set mieuls que li princes prières ottryer. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 147 

De ces estudians ay dit chou que pensoie. 
Ceste matère m'a mis en un autre voye 
Des estas registrer, se faire le savoie, 
De ce siècle qui keurt, se bien je le veoye. 

Dou don des bénéfîsces ay dit ossi m'entente. 

Or pri Dieu que prélat entrent en celle sente 

Des dons bien assener. Cescuns boins clers s'en sente. 

Adont diroi-ge yoir qu'il ont pensée gente. 

Des advocas ossi, des maistres de phisicke ; 
CescuDS d'iaus vraiement en chou se cuer s'i ficke, 
Par quelle voye que soit, voellent devenir ricke 
Et trop aiment mieuls chou que baisier le relicke. 

Cogitan aies antiquos et annos eternos in mente halui. 

David li sains prophètes, ou point k'il ajournoit, 
Toutes les orisons dévotes aournoit 
Et en boines pensées longement soujournoit, 
Et Dieus pour essaucier viers li se retournoit. 

As jours anchiens pensoit et as ans parmenables ; 
Cil penser li sanloient coses moult délitables, 
Et Diex â ses pryères qu'il veoit raisonables, 
Condescendoit toudis et moult estoit affables. 

Par le sautier voit-on se grant dévotion, 
Et quant il eut peckiet, se grant remortion, 
Et tantost ensiuvant se grant contrition ; 
Mes il n'eut mie tost fait satisfaction. 

Et Gad li sains prophètes pour David moult pria, 
Et Dieus incontinent à David l'envoia, 
Et de trois coses l'une prendre bien l'ottria ; 
David à chou pensant moult forment s'esmaia. 



118 LI ESTAS 

Quant il vit qu'il avoit telle monition 
Que Dieus par le prophète li donnoit l'option, 
Apriès pluseurs pensera il mist s'entention 
En le volenté Dieu d'avoir correction. 

Dou mandement par Gad fu li cose prumière 
Que la famine seroit par sen pays plenière 
Sept ans continueus, et en tele manière 
Ce seroit ses castois. David fist povre chière. 

Li secons que trois mois fuiroit ses anemis. 

Dont dist David à Gad : « Moult forment je gémis ; 

« Ensi m'en cacheront ; si seroie démis 

« Dou règne ; si me doubte que n'i fuisse remis. » 

Li tiers fu que trois jours seroit grans pestilence 
Si grans et tant horrible que ses peules le senche. 
De grant mortalitet là fist David sa lence ; 
Moult redoubta de Dieu avoir si faite tence. 

Cil troy mandement furent pour chou qu'il fist conter 
Le peuple par Joab qu'il fist tantost monter. 
Se ne le peut Joab, ne ses consaus donter 
Qu'il ne veult k'on li seust le nombre raconter. 

Pour chou se courça Dieus et fist tel mandement ; 
Car, quant on le couraice, bien fait castiement : 
A David le monstra tost et hastéement 
Pour chou que tout le peule fist conter ensement. 

David avoit en Dieu toute mis se fiance ; 

Si savoit dou pardon si très-grande poissance. 

Le tierc mandement prist que presist se vengance ; 

Douch et piu le savoit, en lui mist s'espéranche. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 119 

Dieu tantost envoia pugnir cel grant oaltrage: 
Uns angles prist l'espée par coumant et corage ; 
Occision grant fist de gent de tous eage, 
Sissante-dix milliers, li Bible m'en fait sage. 

Quant David vit dou peuple pour li l'occision, 
Doleur eut grant au coer et grant contrition. 
De chou qu'il fist et dist, fait Bible mention ; 
A Dieu pria mierchit en grant dévotion. 

Ego qui peccavi, ego qui inique egi, avertatur, oisecro Domine. 
furor tuus a populo tuo. 

Quant Dieus vit à David si le coer oppresser, 
Tout errant l'angle fist d'oceision ciess.T. 
Pour chou de ses peckiés se fait boin confiesser 
Que Sathan de nous n'ait ocquoison de blesser. 

Arenam Jhebuzei trèstout droit en sen aire * 
Fist Dieus l'angle ciesser del occision faire. 
De le saintet David nul hom ne s'en doit taire ; 
Le sautier fist où sont trèstout boin exemplaire. 

Toutevoies, comment k'à Dieu fust moult amis, 
En ses batailles faire l'avoit toudis tramis, 
Au règne d'Israël par grasce l'eust là mis, 
Se fu Dieus moult sour li pour peckiés engramis. 

De David est trouvet uns trop plus grans peckiés ; 

Par se nature fu sur femmes alekiés. 

Uries en bataille mors fu et trébukiés 

Pour se femme qu'il ot, fu dou roy desbaukiés. 

1 Constitue altare Domino in area Areuna Jebussei. Reg. II. 24. 



120 LI ESTAS 

Bersabée la bielle David moult enama. 
Mouliers estoit Urie, s'amie le clama ; 
Par pryère, par don fist tant qu'il l'entama. 
Urie fist morir : or se wart qui femme a. 

De ce peckiet David eut Dieus grant desplaisance, 
Par Nathan li manda mos de moult grant pesance ; 
Se les voloie dire, ce me seroit grevance, 
Li Bible les contient, au querre si t'avance. 

A Nathan le prophète sur les mos respondi ; 
Le jugement David Nathan bien entendi, 
Le mandement de Dieu tout errant li rendi : 
« Diex est à ti courchiés ; le véritet t'en di. » 

Responsio David : Peccavi. 

David confus, contris et forment repentans 
Dist : « Trop mauvaisement employet ay men tamps. 
« J'ay peckiet. Mierchi pri, doleur au coer sentans ; 
« A men Dieu ne serai jamais ciertes mentans. » 

Quand Nathan de David grant vit contrition, 
Tout errant dist à li de Dieu l'entention : 
« Dieus t'a tout pardonnet, s'as absolution ; 
« Or te gart de mal faire ; s'aras se monition ». 

Nous trèstout li peckeur, nous devons repentir, 
Ensi que fist David, de vrai coer et entir, 
Se le grasce de Dieu volons en nous sentir : 
Pardons de tout arons, car Dieus ne poet mentir. 

Pour chou doivent li sage les autres enorter, 
Peckeurs et peckeresses en tous temps conforter, 
Cescuns le fais de l'autre par caritet porter : 
Ensi se venroit Dieus en nos coers déporter. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 121 

Puis de Bersabée David eut Salemon ; 

Poissant, rike, sachant sour tous, en ot le non, 

Mais chius qui fu par femme, dont décieus est mains nom, 

As ydolles siervi, par escris le list-on. 

Des dis de Salemon, de ses sciences toutes, 
S'on les dist, s'on les list, saces, se les ascoutes ; 
Je t'asceure bien, et de riens ne t'en doubtes, 
De tous boins documens en sentiras les goûtes. 

Or fu rois Salemons paisibles apiellés ; 
De ses sens, de ses dis seras tous enmiellés. 
Onques pour guerryer n'eut cevaus ensiellés, 
Ne les coers de se peuple n'eut onques enfiellés. 

Roboam fu ses fiuls et après lui régnans, 
Jhérusalem, Jude deus règnes gubernans. 
Jovènes gens pour consel avoec li fu tenans 
Et par jovène consel se peuple fu menans. 

Avint que tous ses peuples fu forment fourmenés, 
De ses boines coustumes en tous lieus hors menés. 
Dire vinrent au roi les gens des plus sénés : 
« Autrement que vos pères, sire, vous nous menés. » 

Minimus digîtus meus grossior est dorso pairis mei;paier meus 
cecidit vos flagellis^ sed ego cedam vos scorpionilus. 

Roboam respondi par sauvage manère : 
a Signeur, je vous respont, sachiés, c'est cose clère, 
« Tous mes plus petis dois k'aportai de me mère, 
« Trop plus gros est assés ke li dos de men père. 

« Flageller de fiayaus vous fist à sen plaisir, 
« Mes de mes escorgies je vous ferai caisir ; 
« Vous tous et tous vos biens ausi ferai saisir 
« Et dou melleur pour mi ferai-jou bien choisir. » 



122 LI ESTAS 

Sachiés que pour ces mos maus jours l'en ajourna ; 
Car, quant le seut li peuples, tantost se retourna 
Encontre Roboam, et se gent se tourna, 
Et pour yaus tous destruire nul jour ne sourjourna. 

Jhérusalem pierdi et le mont de Syon 
Pour chou qu'il avoit fait telle responsion 
Par le jovène conseil dont j'ay fait mention. 
Juda li demora ; là fîst se mantion. 

Tant que David vesqui, sagement gouverna ; 
Partout où Dieus voloit, se peuple bien mena. 
Salemons fist le Temple, moult très-bien i'ordena : 
Pierdre fist Roboam consaus c'on li donna. 

Li rois David pecka, s'eut absolution. 
Salemons fabrika de Dieu le mantion, 
Et Roboam pierdi le règne de Syon : 
Assés ay de ces rois devant fait mention. 

Régnans preudons doit iestre bien avisés et sages, 
De sen peuple toudis avoir leurs boins corages ; 
Grasses et dons lor fâche, s'oste trèstous hansages : 
Au besoing li seront mieuls aidant que lignages. 

Or me poés requerre d'avoir m'entention 
Pour quoy de ces trois rois fac ensi mention. 
Bien le porras savoir par déclaration, 
Mes que pour dire voir je n'aye lésion. 

De dire véritet ne me puis ciertes taire. 
Li siècles qui keurt ore, m'a constraint à chou faire, 
Et c'est m'entente toute pour donner exemplaire 
Que des exactions ceseuns se puist retraire. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 123 

Os rewardons trèstout, se j'osoie voir dire, 
Mes je redoubte trop de nos souverains l'ire. 
Se n'est mie m 'entente de nulle gent mesdire, 
Mes qui dist véritet, en chou nullui n'empire. 

Se jou voloie dire chou que moult souvent pense, 

Des gens et de cel siècle véritable sentense, 

Ciertes, je suy ciertains, j'encourroie l'offense 

Des hommes et des femmes, men coer contre chou tense. 

Non pour kant des estas qui je voi maintenir, 
Que cescuns et cescune voelent si soustenir, 
De loer ou Marner je ne m'en puis tenir : 
S'il n'est ensi qu'il fuit, bien porra revenir. 

De ces trois rois dont j'ay dessus fait mention, 
Quant je parrai des rois, dont le comparation 
A men pooir ferai selonc m'entention ; 
Au faire vraiement j'ai grant affection. 

On doubte les tonnoilles et le fort esclistrer ; 
Ainsi redoubte-jou de faire registrer 
Les estas de cel siècle fort, et dou ministrer 
Celle forte matère moult crienc le sinistrer. 

Or pour mi déporter, j'en ay bien ocquoison, 

Mes on dira tantost : « Or rewardés : oizon 

« Mainent les awes paistre, voir, contre le saison ; 

« C'est tors. » — Pour quoy ? — « Qui fait raison, il a mayson. » 

Je cognoisc bien quel cose ; je suis, voir, aprentis ; 
De chou k'ai registret ne me sui repentis ; 
Sages hom est qui soeffre, quant il est desmentis : 
Ciertes nuls n'est vilains, quant ses coers est gentis. 



124 LT ESTAS 

Boin faiseur poront dire : « Sommes or bien bobé ; 
« Rewardés or pour bien de ce signeur d'abbé ; 
« De sen abéie set moult petit a, ne i ; 
« Pour trouver cbou qu'il fait, bien a cescun lobé ». 

En mètre, puis en prose me sens "voel empriemer, 
Et toutes gens lairai courechier et limer. 
Maladies des maistres se laisent bien fliemer, 
Mes pour cause ciertaine je lairai le rimer. 

Par prose registrer mes pensées ferai ; 
Car trop mieuls et plus tost matère trouverai, 
Et trèstout les estas là souvent penserai 
Et plus temprement les coses pèserai. 



Ch'est de Testât dou monastère Saint-Martin et des 
boines coustumes comment on s'y soloit et doit main- 
tenir. 



Uns prologlies fais sur les coses qui s'en suivent. 

Glorieuse Trinistés, Pères, Fiuls, Sains-Espris, uns Pieus en 
trois personnes et trois personnes en un Dieu, si comme tient 
fois catholike et que Dieus li Fiuls prist l'umanitet et uny à le 
déitet, Sainte-Trinistés et uns Dieus qui tout créastes, tout gou- 
vernés, tout jugerés et tout remunerrés selonc les désiertes : 
je vous renc grasces et loenges de tous vos biens fais et vous 
supplie miercbi pour mi et pour tout vo peule de nos peckiés 
et nos meffais, et me voetliés inspirer pensées pour registrer et 
escrire coses qui soient à vo honneur, à men salut et au profit 
des lisans et ascoutans par vo miséricorde et vo grasce. 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 125 

Sachent tout cil qui sont et qui verront, que jou Gilles hum- 
bles abbés dessus nommés comenchai à faire escrire de boin 
sens et de boine mémore chou que ensiut, en l'an de grasce mil 
CCC et chincquante, à l'entrée dou mois de may, auquel terme 
jou avoye de eage soissante-dix et wit ans et trois moys com- 
plis, dou quel terme jou avoye esté abbés esleus tant par le 
couvent comme par le Saint-Père pape Jehan XXII, dix et noef 
ans complis '. Si considérai que je fui rechius et vestis d'abit de 

1 Dans un autre traité, Gilles li Muisis rapporte avec quelques 
détails les incidents de son élection : 

Com ensi soit que jou Gilles, par le patienche de Dieu, humles 
abbés dou monastère Saint-Martin de Tournay XVII* 3 , aie fait et 
ordenet un traitiet de me promotion comment je fui eslieus de tout 
le couvent concordement par le voie dou Saint-Espir le darrain jour 
dou mois de avril Tan mil CCC et XXXI et comment li Sains-Péres 
Jehans XXII e cassa le élection de mi faite et pour quele cause, et 
comment depuis, par une information qu'il fist faire par deus carde- 
nauls, li dis Sains Pères, de se propre mouvement, me prononcha et 
créa à abbet, qui estoie résidens et tous cois demorans en no abbéye 
à Saint-Martin, tristres et abaubis, à pau de conseil et à pau de 
ayuwe fors de Dieu me créateur, et n'avoie procureur nul fors un de 
nos compaignons appiellet damt Lambiert qui avoit demoret en court 
dou temps l'abbet Théry dou Parc men prédécesseur et qui encore y 
demoroit ; et comme, le dicte pronuntiation faite et le besoigne selonc 
le stile de le court, chils dams Lambiers retenist de se conseil un 
avocat nommé monsigneur Ourdrart, liquels forma une cédule de le 
povreté et de le désolation de no dit monastère ; et, quant poins fu, 
en plain consistore. li dis advocas qui avoit auctorité et boine au- 
diense, le lieut et dénuncha par devant no Saint -Père et les carde- 
nauls, et fu recheute, lequele besoigne à enquerre tantost li Sains- 
Pères devant dis de vive vois le commist as révérens pères les cam- 
brelens de sen trésor et dou trésor des cardenauls ; et cil doy signeur 
cambrelent, le dicte commission de vive vois rechute, si que dit est, 
envoyèrent à monsigneur Ernault Régis, grand archediakène en le 
église Nostre-Dame de Cambray et à monsigneur Bertrant de Galart 
canonne de Tournay et archediakène de Gand une commission pour 



120 LI ESTAS 

religion le jour des Ames, l'an de grasce mil CC quatre-vins et 
noef, et est assavoir que à celli jour, si comme jou ay en autres 
lieus fait escrire, estoit li nombres des signeurs en Tabbéye 
Saint-Martin de Tournay, en le prioré de Saint-Amant dalés 
Thorote, en le mayson de Cantelus, en le maison de Mierbes, 
LXI moine proâès et nous troi qui fumes viestit à yceli jour, 
qui eusmes no an de probation, et si avoit cbinc frères con- 
viers. C'est assavoir que li conviers ne font autre profession 
que quant lor prumière anée qu'il ont de probation, est com- 
plie. Li abbés tenans capitle ou ses lieus-tenans lor demande 
se il voellent demorer et avoir le compagnie des signeurs, et il 
respondent : « Sire, awil et le supplions pour Dieu. » De ce 
jour en avant on les tient pour profès, et doivent estre tous les 
diemences au comencement de capitle pour iestre corregiet 
s'il ont méfiait. Si considérai ausi que tout cil signeur et mi 
doi compagnon et li conviers estoient tout alet de vie à mort, 
et pluiseurs puis mi avoient estet viestit. Ensi ne savoit nuls 
parler de ce temps, fors jou seulement et uns qui apriès mi fu 
viestis environ an et demi et uns qui avoit estet moines envi- 

enquerre le vérité des coses conteHues en le dicte cédulle, liqiu-1 
archediakene, recheue le commission et le mandement, se assamblè- 
rent et vienrent à Tournay et parlèrent au capitle de Nostre-Dame 
et as religieus mendiaus. au conseil de le ville, à cheaus qui tenoient 
à vie des possessions de no église et à cheaus ossi qui avoient esté 
gouvreneur de no église de par le roy et à tout le couvent, et pri- 
sent men serment que à men pooir je aideroie à faire le inquisition 
et assavoir Testât de le maison ; et fisent que deus notaires publi- 
ques, avoec my serviteur, [visitèrent] tous les comptes registres dili- 
gaument et tout chou par quoy on pooit miuls savoir Testât del 
église et tant que finalment lidit notaire, est-assavoir sires Wil- 
laumes qui estoit cappellains le dit archediakéne de Cambray et 
Gilles Grave misent en escript toutes les possessions qui estoient en 
le main del église et les kierkes qu'il en convenoit payer as viageurs 
et pour le gouvrenement del abéye. (Mb, 1789, Nouv. Acquis., Bibl. 
Nationale de Paria.) 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 127 

ron xlii ans, et de tous les autres qui estoient quant chis regis- 
tres fu commenchiés, je les avoie pourveus à ordène de pries- 
trage, et li plus aynés avoit estet moines environ xxxn ans. 
Ensi povoient maulvaisement savoir Testât de l'église devant 
les guerres, se par mi ne le savoient. Si fai savoir à tous que 
dou temps l'abbet Rauoul, l'abbé Gillion de Cielle et l'abbé 
Symon Barat, dont il avoit vivant pluseurs signeurs qui les 
avoient veut et esté de leur temps, et recordoient que li mai- 
sons avoit estet en grant prospéritet de religion, de spiritua- 
litet , de biens temporeus , de tenir hospitalitet , de faire 
aumoines plus que nuls visins monastères ; et en ce point le 
trouva li abbés Jehans li Carpentiers qui estoit prévos, quant 
il fut eslius et appiellés au régime ; et encore, quant il rechiut 
et viesti mi et mes deux compaignons, estoit li cose en boin 
point, mes on commenchoit à faire debtes, et n'estoient mie fait 
auques de vendage à viage, et estoit li septime anée qu'il avoit 
estet abbés et le fu depuis encor dix-noef ans. Si estoit grans 
prieus conventuaus dans Jehans de Cambrai, moines religieus, 
dans Gilles de Braffre sous-prieus, dans Jehans Froimons tiers 
prieus, dans Jaques de Lens prieus de Saint- Amant et vij moine 
et un conviers demorant avoec li, dans Jacques li Cartons mais- 
tres de le maison de Mierbes et ses pères conviers avoec li, et, 
quant li pères fu mors, on li envoya un compaignon en ce 
lieu. Se s'estoit dans Pières Ruscans déportés de le provosté en 
l'abbéie. Si s'estoit ses lieus-tenans dans Jehans Breubans, qui 
avoec chou estoit grenetiers. Dans Gilles li Prévos estoit cene- 
liers, dans Symons de Lede quisiniers, dans Hellins de 
Bruières vinetiers, dans Watiers de Condet aumôniers, dans 
Robiers de Templemarch trésoriers, dans Bauduins li Fèvres 
pitanciers et rentiers, dans Willaumes Castaigne enfremiers, 
dans Jacques de la Bassée capellains l'abbet. Si avoit ausi 
deus moines c'on apielloit les cierques, et chou qu'il dévoient 
faire, doit iestre ou livre des coustumes. Si avoit deus mais- 
tres des enfans en l'escolle et un maistre des enfans en lau- 



128 LI ESTAS 

tierme '. Ces maistres instituoit li prieus. Tous les autres offices 
devant dis faisoit li abbés, et doit faire, instituer et destituer, 
cangier et muer par coustume approuvée, excepté que il doit 
faire le prieus par le nomination des priestres, et ne le doit mie 
déporter, se il n'i a cause. Si vic-jou dan Jehan de Cambray, 
prieus, faire prouveur de couvent au tamps le vesque Mikiel ; 
item dan Gillion de Warnave, prieus, faire prévost au tamps 
le vesque Jehan de Vassone ; item dan Willaume Castaigne et 
dan Bauduin le Fèvre, prieus, par cause privés de le prioret. 
Or est m'entente de faire registrer comment li ainsnet 
moine tiesmoignoient des maintiens des abbés que il avoient 
veut et des officyers com religieusement il se maintenoient et 
ens et hors et le boin non qui estoit de warder religion, de 
tenir hospitalitet et de le caritet de la maison ; car on tenoit 
que, apriès le monastère de Afflengien c'estoit li maisons del 
ordène Saint-Benoist où on wardoit et tenoit mieus religion 
et boines coustumes ; et chou k'en ay veut, je voel à nos suc- 
cesseur notifier ; car, se on ne le fait à présent, s'est Dieus 
poissans de ramener boin temps que on le faice, car, se par les 
guerres à présent est désolations en Sainte-Eglise et ou siècle, 
s'est Dieus tous poissans de tout amender. 

Tout au commenchement del estât del aibet. 

Selonc les anchyennes cronikes et par le livre de le restau- 
ration poet estre trouvet par diligent estudiant li fondations 
del église. Cou que j'en ay oit dire les ainsnés signeurs et 
anchyens, est m'entente de registrer. 

Premièrement il disoient que, apriès le wière qui fu entre 
Philippe roy de France et Ferrant conte de Flandres et lors 
alyés, dont li bataille en fu au Pont-à-Bouvines, fu li pays gas- 
tés tout environ et jusques à Tournay. 

1 Le ms. porte : l'autierme ; la copie faite au XVIII e siècle : l'au- 
tième. Je ne comprends pas ce mot. S'agit-il de l'école des enfants de 
chœur (altaragium) ? 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 129 

Apriès ce tempiest par lequel li bien furent gastet, fu li siè- 
cles dissolus et les gens pervertit et religions minuée et 
amenuysie. 

Apriès ce temps fu esleut li abbés Amans qui gist ou capitle 
et refourma le monastère et le religion, mes de sen gouverne- 
ment et de ses comptes je n'en ay riens trouvet, ne veut. 

Apriès ledit abbet Amant, le jour de se sépulture, sans man- 
der nul deforain, fu esleus li abbés Raous, nés en le rue Saint- 
Martin, et fut abbés vint-et-wit ans. De celui disoient li anchyen 
que il fu homme dévos et religieus, et gouverna saigement et 
ordena les offisses, et appert se boine gouvernance par les 
comptes fais de sen temps que on troeve abregiés et bien 
registres. 

Apriès ledit abbé Raoul, le jour de se sépulture, sans mander 
les forains, fu esleus dans Gilles de Cielle, qui estoit ceneliers, 
et fu abbés xiu ans, monnes religieus et saiges révérens per- 
sonne et moult honerés en sen temps, nés à Cielle de noble 
lignie, et achata le justiche de Saint-Amant et le justiche de 
Chain et fist moult de boins acquès et laissa le maison en boin 
point de religion et de revenues. 

Apriès le mort doudit abbet, dans Symon Baras, qui estoit 
prieus de Saint-Amant delés Tourotte, nés de Tournay, procura 
et laboura que tout li moine deforain furent mandet à faire 
l'élection, et adont fti-il esleus, et fu abbés environ xxxiii mois. 
Si gouverna sagement le temporel et fu fervens de le religion 
warder et l'ordène, et me ramembre bien que je le vie chevau- 
chier en me jouvenèce. Si disoyent li anchyen de sen temps que 
il laissa les greniers tous warnis de blet et les celiers warnis 
de vin et le maison sans debte et xj cens livres de sec argent 
en le trésorie et pau de vendaige fait à viaige, et moru un pau 
devant l'aoust, et estoit li aous tous à rechevoir. Et en tel point 
prist le maison li abbés Jehans li Carpentiers. 

Si appert li gouvernance del abbet Gillion de Cielle et del 
abbet Symon par leur comptes que il laissièrent bien registret, 
et tout chou sai-jou par oi'r dire les anchyens qui ensi le nous 

9 



150 LI ESTAS 

racontaient, et disoient que li abbés Raous chevauçoit taudis, 
deus moines ou trois avoec li, et portaient malles, et avoec cou 
si avoit-il quatre escuiers viestis de simple drap sans roie, et 
avoient capes cretées si comme li escollier de Paris, sour quatre 
fors ronchins portans maies. Et li abbés Gilles de Cielle, qui fu 
apriès li, osta celle coustume et enquierqua par honnesté som- 
miers qui tout portaient, et osta les malles à porter de ses com- 
paignons. Encore fist-il une honnesté ordennanche ; car le grant 
pain on le copoit en deus et le wardoit-on le moitiet pour le 
souper. Si fist faire dou grant pain deus, ensi qu'il est à présent. 

Trop lonc me seroit à raconter dou bien que li preudomme 
anchyen moine disoient des dis abbés, de leur port et de le pros- 
périté de le maison en spirituel et temporal. 

Or venrai à men proupos de chou que jou trouvai et vie, 
quant je fui viestis, faire registrer. 

Premièrement, li abbés Jehans li Carpentier, qui me viesti, 
avoit estet abbés vij ans, si que dit est, qui se porta asés bien 
à sen commenchement en poursievant les prédécesseurs ; mes 
il commencha uns plais entre le ville et no église, pour les 
fossés et le courtil, à Paris en parlement, qui cousta as partyes 
grossement. Si en fu faite compositions. Si appert que li fosset 
demorèrent à le ville et no justiche fu déclarée et composée ; si 
fist-on grans empruns pour celle besoigne maintenir. 

Si chevauçoient li abbés, tout li offieyer et tout li moine en 
cappes ordenées , et chevauçoit li abbés à wit chevaus dou 
mains. Li prouvos avoit deus chevaus, sen varlet et sen gar- 
chon ; li ceneliers deux chevaus, sen varlet et sen garchon ; 
li aumôniers deus chevaus, deus variés et un garchon pour 
l'aumoine rechevoir et maintenir ; si avoit un clerc qui avoit 
un cheval et un garchon. Si avoit en une estavle vj chevaus 
pour les clostriers, quant il avoient congiet pour visiter leurs 
amis, et ausi pour aler as cours par tout et es besoignes. Item 
pour cultiver les tières, dont li bien venoient en l'abbéye, avoit 
deus kierues de roncins de quatre à le kierue, pour amener les 
vins, les grains et le laigne et sept kierues de harnas de quatre 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 151 

jumens à le kierue et les mainies toutes gisans en l'abbéye et 
frères aucuns ; uns conviers les gouvernoit. Ensi avoit cescune 
nuit à avaine chincquante-sept prouvendes sans les hostes alans 
et venans, les princes, les prélas qui à le fois venoient. 

Avoec chou avoit pluseurs mainies. Premiers, à le quisine li 
maistres keus qui faisoit venir le pourvéance, le sous-keus qui 
le quisoit, celi qui faisoit les pottages et un garchon ; au four, 
quatre variés, dont li uns estoit wette. A l'ostel, deus variés ; 
à l'ouvroir deus cousturiers et deus cordevaniers ; au moustier 
un varlet ; à l'enfrumerie un varlet et un garcbon pour les 
malades ; au celier des hostes et dou couvent deus variés ; à le 
porte dedens deus portiers ; à le porte sur le rue un portier ; 
au courtil deus variés cultivans (car il n'i avoit nul arbre), 
sans les mainies devant dittes del abbet et des officyers, et tout 
avoient vivre et loyers et li pluseurs draps, et portoit-on (li 
abbés, li officyer et toutes les mainies) as signeurs qui le service 
faisoient en l'église, grant honneur et grant révérence ; car pau 
apparoient par le court, anchois se tenoient ou moustier, ou 
clostre, en l'enfrumerie et au gardin là on aloit à ciertaines 
heures et par congiet, ne nuls n'issoit dou clostre sans congiet, 
et usoit-on et doit user trèstout par signes k'on apprendoit très 
l'enfance ; et ne tenoit-on nul parlement à femme nulle fors à 
le porte, ne doit tenir ; ne nulle femme, de quel condition que 
elle fust, ne passoit les piliers, ne entroit ou cloistre, ne aloit 
par l'abbéie, ne aler pooit, ne doit nul amener sans espécial con- 
giet del abbet ou dou prieus, l'abbet absent. Et poevent cil del 
ordène donner congiet d'aler à parlement à femmes à le porte 
apriès none jusques à viespres. Et devant digner y tenoit-on et 
doit tenir pau de parlement, se ce n'est nécessités ; et estoit 
coustume et doit iestre que nuls ne voist hors des metes dou 
monastère sans congiet del abbet spécialment ou dou prieus, 
l'abbet absent, ou de chiaus de l'ordène, l'abbet et le prieus 
absens, exceptés le prévost, le célenier, le prieus de Saint- 
Amant, le maistre de Cantelus, quant il sont à l'abbaye, et l'au- 
monnier, qui aler poent hors, sans prendre congiet, à leur con- 



132 Ll ESTAS 

science, pour les besoignes de leurs offisses, et ausi li rentiers 
puis que l'eure est sonnée, et devant collation poet aler avoec 
sen clerc pour rentes kachier et recbevoir et warder les yre- 
tages, et, que plus est, se feus est en le ville, il poet prendre 
chevaus en l'estable l'abbé ou des officiers et aler avoec les 
prévos à toutes heures, et est bien ou pooir del abbé de donner 
grasce et à autres pour faire les besoignes. Si donnoit li cam- 
beriers à tous, à le Saint-Rémi et à Pasques, les prouwendes 
ordenées de viestirs et de cauchiers et de toutes autres choses. 
Lignes et lagnes pourveoit-il et déïivroit, et doit délivrer à cas- 
cun ses nécessités, par quoy nuls n'avoit ocquoison d'avoir 
argent, ne avoir coses désordenées. Et vie pluseurs fies l'abbet 
et le prieus scrutiner les lis ou dormoir et ou moustier et oster 
superfiuités et toutes coses désordenées. Et avoit ou dormoir 
xxxvj lis ordenés, si comme li lit à présent sont des enfans, ne 
nuls n'avoit d'esteux devant sen lit, s'il n'estoit priestres, et 
cou estoit de blans estrains, et tout gisoient ou dormoir ou au 
moustier ou en l'enfrumerie, et li abbés moult souvent ; et 
moult de bonnes coustumes estoient, et les coses si ordenées et 
li services si bien fais et Dieus siervis et si boine renommée par- 
tout que tant que tels coustumes durèrent, je ose bien dire et 
tienc que tout bien habondoient, et y aparoit es granges, es gre- 
niers, es celiers et es cours partout, qui estoient peuplées de 
biestailles, de meules et de tous biens. 

Et est assavoir, coustume estoit dou prieus, si li plaisoit, 
qu'il avoit se quinsaine pour chevaucher ou aler en rivière et 
esbannyer là il li plaisoit, et on li livroit chevaus et son des- 
pens, li sous-prieus ausi et li tiers prieus avoient cescuns leur 
quinzaine, et on leur livroit chevaus et argent. Li autre signeur 
ausi, quant il pooient avoir congiet pour visiter leurs amis, on 
les montoit honniestement, et estoit coustume de recréation 
dou couvent que entre Noël et quaresme li prieus premiers, le 
souprieur apriès, li tiers prieus apriès, prendoient des signeurs 
chiaus qui leur plaisoit, et, par le congiet dant abbé, il aloient à 
Warnave ou as autres cours, et li quisiniers et li vinetiers 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 153 

les pourveoient, et ausi ou quaresme et es avens aloient par 
congiet cescuns un jour et au viespre revenoient, et al Exalta- 
tion et Invention Sainte-Crois, à le fieste Sainte-Margerite et 
à le dédieasse dou lieu, on aloit à Warnave et demoroit le nuit 
et le jour, et lendemain on revenoit, et li viniers et li quisiniers 
les pourveoient. Toutes autres récréations et aler hors estoient 
et doivent estre en le volenté del abbé ; mes, s'il estoit hors dou 
pais, li prieus en aie pooir. 

En l'abbéye estoit coustume que li couvens de sept semaines 
en sept semaines avoient services ; c'est assavoir que li cuers 
dant abbé commençoit, et estoient trois jours de cuer et déporté 
dou siervice, et disoient de jour et de nuit lor heures ensamble, 
et mangoient main et soir car en l'enfrumerie ; mes au tierc 
jour il mangoient pisson en refroitoir au soupper, et li cuers 
dou prieus faisoit le service. A le seconde semaine faisoit ensi 
li cuers dou prieus, et toudis commenchoient au diemenche et 
estoient pourveut selonc l'ordenance sour chou faite. 

Des maladies des signeurs, de estre hors dou cuer, de faire 
recréations à chiaus qui estoient au moustier et soustenoient 
le siervice estoit et estre doit en le discrétion de chiaus del 
ordène qui doivent comme mère alaitier et corrigier, s'on le 
desiert, discrètement et toudis iestre boin moyen entre dant 
abbé et le couvent et warder pais et unité à leur pooir. Phisis- 
cyen et surgyen estoient pascionaire si que de toutes apothi- 
caries et de toutes nécessités pour maladies n'estoit nulle 
défaute. Ensi n'avoient moine nulle ocquoyson autre que de 
Dieu siervir, et mangoit-on car, li cuers dant l'abbet un jour, 
et li cuers dou prieus un autre jour, seulement en l'enfrumerio. 

Si je voloie toutes les boines coustumes et le bien de le mai- 
son tout raconter et registrer, je ne saroie et ne poroie et aroie 
trop à faire ; mes je voel bien que cescuns sache que je vie et 
tiesmoigne. Nuls princes, nuls prélas, nulle personne, quelle 
que elle fust, ne mangoient en nul liu, ne mangoient car, se 
ce n'estoit en le cambre l'abbet, ou en l'enfrumerie li couvens 
ou li malade, ensi que devant est deviset ; et pour le cause de 



134 LI ESTAS 

car mangier, nuls ne pooit avoir congiet d'aler mangier en le 
ville, et n'estoit nuls congiés c'on y mangast, si n'estoit à le 
maison monsigneur le vesque ou à Frères Meneurs à le fieste 
Saint-François ou as Saccois à le Saint-Biétremieu ; et des 
congiés d'aler en la ville faisoit li abbés grant difficultet, s'on 
ne monstroit cause ou grant nécessitet, exceptet cbiaus del 
ordène et les officyers. De moult d'autres coustumes qui estoient 
et estre doivent, ay-jou fait mention ou second traitiet d'un 
livre que je compilai et fis eserire, et, si plaist à Dieu de me 
donner espasse de vivre encore , m'entente est de faire un 
ordinaire pour le monstrer et par dedens registrer les cous- 
tumes dont Dieux me donra souvenancbe. 

Amiens Plato, amicus Socrates, super omnia arnica veritas, et 
veritas non querit angulos, si tacv.ero jacta docent. 

C'est : Sour toutes coses est vérités amie, et vérités ne quert 
nul angle, et, s'il est ainsi que on se taise, se monstrent les 
oevres le bien et le mal, se on le fait. 

Or me poet-on demander de raison et par grant admiration 
cornent tant de boines coustumes et si grans prospérités que 
je di et tiesmoigne et li grans nombres de monnes poet estre 
si amenusiet que à présent il n'i a sourtout que xxiiij personnes 
et nul conviers, et sont tant d'aliénations esté faites que à 
paines set-on où prendre lors vivres, ne les besognes soustenir, 
que il conviègne tous les ans vendre à vie et les biens aliéner. 

Response selonc chou que j'en tenc et tout de véritet. 

Pronisunt seasus hominis ad malum ai adolescentia sua, et ubi 

sunt multe opes, multi sunt qui comedunt eas, et sola miseria 

caret invidia. 

C'est que Dieus dist : « Li sens del homme, très sen enfance, 
« sont enclin au mal par se nature » ; et li sages dist : « Là 
« rikèces sont, là sont qui les despendent, et misère seulement 
« nulle envie n'atent. » 

Or vinc à men pourpos pour notefyer à nos successeurs et à 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 135 

tous chou que vie dou temps de dont et que depuis est avenu, 
comment que par le traitet que jou ay fait, on le porroit trouver. 
Bien est voirs que li abbés Jehans li Carpentiers, en se per- 
sonne, le prieus et li couvens s'estoient porté et portoient, si 
que jou ai dit. ordenément. Or avint que grans familiarités et 
grans compaignie se fist entre ledit abbet et l'abbet Amouri 
de Marchienes, et visitoient lors gens ensamble - et men oient 
grant estât, et commenchièrent à aler par cours et faire grans 
despens, dont y nasqui omissions, négligenses et rémissions, et 
estoit souvent chis abbés hors del abbéye, et, là kas n'est, soris 
revielle. Si volloit li couvens estre bien prouveus, si corne 
drois estoit. Pour ces coses et pour autres et pour le grant 
hospitalité c'on tenoit, on commencha à faire debtes et emprun- 
ter à usures et vendre à vie. Dont avint que li prieus et li 
anchyen pierchurent que li maisons s'endettoit et ordènes 
amenuisoit et dissentions naisçoit, que li aucun par faveur 
aprovoient les fais del abbet et le soustenoient, et li aisnet qui 
avoient veut le port des abbés ses prédécesseurs, estoient au 
contraire, et tant que dénunciations fu faite à l'ordinaire mon- 
signeur le vesque Mikiel de Warenghien qui pour le temps 
estoit, liquels vint en Visitation et s'enfourma dou port del 
abbet et de sen gouvernement et des offieyers et del estât de la 
maison, et fu li abbés pourveus de grant conseil, et fu grans 
altercations, dont y vint grans dissentions par les parties qui 
s'en firent. Finaument, apriès moult de prociès et de traitiés, 
une ordenance se fist que li abbés si fu mis à portion et li 
couvens ausi. Si furent esleut prouveur dou couvent dans Jehans 
de Cambrai qui estoit prieus pour estre déportet de le prioret, 
et dans Gilles li Prévos qui estoit ceneliers ; et pour délivrer à 
l'abbet et à couvent lor portion ordenée et faire toutes les 
besoignes autres furent esliut dans Watiers de Condet et 
dans Jehans de Condet : dans Watiers pour demorer et reche- 
voir, dans Jehans pour cachier et faire venir ens ; et lors furent 
livrées les receptes et li estât de le maison, et lors fu délivret 
par l'abbet chine mil et chine cens blanques biestes et tout li 



136 LI ESTAS 

autre moeble et les biestailles. Si firent compte au kief de 
l'anée auquel compte je fus présens, et ose dire que les mises 
sourmontèrent les receptes par le compte que on fist : trois mil 
et chine cens livres, et tant montèrent les debtes. Nota ce fu 
commencement de fieste. Ensi avient quant on fait parties et 
dissentions. Et sache bien cescuns que grans frais et grans 
damaiges en vinrent à l'église dou spirituel et dou temporel, 
Avoec chou que li abbés Jehans disoit et tiesmoignoit que li 
faute dou compte que dans Jehans li Barbyères fist, adamaga 
le maison xvi cens livres et plus, et ce fu ses premiers incon- 
véniens. 

Or sachent tout que par le dénunciation et ordenance devant 
dittes vinrent et nasquirent parties et dissentions en l'abbéye, 
et messires li esvesques Mikieus ala de vie à mort. Li abbés 
Jehans reprist tout en se main et fist offieyers chiaus qui avoient 
esté pour se partie, dant Jaquème de Lens grant prieus, et 
envoia compaignon à Saint-Amant dant Jehan de Cambray 
c'on avoit osté de le prioré et par cautelle, qui là moru dévo- 
tement. Si fist autres offieyers à se volenté et dant Gillion de 
Warnave sen capellain aumônier, li quels édifia à Maire une 
maison, dont renommée fu que elle avoit coustet xxvj cens 
livres, monnoie adont coursavle. S'en seut novielles li ordenaires 
messires li esvesques Jehans de Vassone qui visita l'église, et fu 
tant fait que chis aumonyers fu déportés, et fu fais prieus et 
fu à Romme-le-grant en l'an mil CCC au grant pardon. 

Eu ce tempore commenchièrent les guerres de Flandres que 
li quens Guis renvoya au roy sen hommaige, et li roys vint 
assir le ville de Lile en l'an mil CCXCVII, et fu li pays gastés ; 
si s'en parti par un accort. Depuis révélèrent Flamens, et li rois 
descendi à host à Vitri, et li Flament furent contre li as fossés 
de Boulainriu : si s'en parti li roys, et Flamens vinrent ardant 
et vastant le pais, et arsent le ville de Saint-Amand et logiè- 
rent devant Tournay et arsent les fourbous, le pais entour, 
toutes nos cours et no molins. 

Depuis l'an mil CCC et II fu li bataille à Courtrai, depuis à 






DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 137 

Mons-en-Peule. Si avoient fait siège devant Tournay li Flamenc. 
Si durèrent no wères XL ans et plus, et dont se fist débas 
entre le roy de France et le roy d'Engletière. Si furent alyet 
au roy d'Engletière Flandres, Haynau, Braybans, Hollande et 
pluseur princes d'Alemaigne, et vinrent l'an mil CCC et qua- 
rante Tournay aségier, et adont furent secondement arses toutes 
nos cours qui estoyent rédéfyées, et li molin '. Et descendi li 
roys à grant host dusques au Pont-à-Bouvines. Si se partirent 
les hos, et se desfist li sièges par unes triwes qui furent accor- 
dées de chine ans par les partyes et, ces triwes falies, li rois 
d'Engletière fist siège devant Calais, et Flamenc fisent siège 
devant Biétune, et li rois descendi, et fu tous li païs wastés, 
Boulenois, Ghines, Artois et tous li païs. 

Si je volloie tout raconter dou commenchement des wères, 
des sièges par devant Lille, or du roy, or des Flamenc, de le 
traïson faite à Bruges, de le bataille du conte d'Artois à Cour- 
trai, de le bataille à Mons-en-Peule, des respis, des triwes qui 
furent données entre le roy et les Flamenc, des rébellions des 
Flamens, de le wère entre le roy de France et d'Engletière, 
des hos et des assanlées qui ont esté devant le castel de Tun, à 
Buironfosse, à le Blanque-Taque, de le bataille de Créchi, des 
hos devant Calais et de toutes les autres avenues très l'an mil 
CCXCVI dusques à l'entrée de may Tan mil CCC et chin- 
quante, liquels termes contient chinquante et quatre ans, ou 
quel on n'eut onques ferme pais, ne fermes triwes, et ont esté 
assés mieuls tenut li respit que les pais, ne les triwes. De 
toutes ces choses, et a aucunes que jou ay veues, j'en ay 
aucunes coses registre au mieuls que j'ay peu, et tieng que plu- 
seurs en ont fait registres et mémores en romans et en latin ; 
mais j'en faie mémore à présent pour le cause de che que chil 

1 Et avint que, l'an XL, li sièges fu devant Tournay, des Englès, 
des Flamens, des Haynuyers et des Braibenchons que nos cours et 
no molin furent tout ars et no bien périt et li pays gastés. (Ms. 1789 
Bibl. Nat. de Paris.) 



138 LI ESTAS 

qui advenir sont, sacent que par les wères qui ont esté si lon- 
gues, par les mutations des monnoies, par les exactions que li 
prince ont faites, li païs partout et les gens ont esté si fourmené, 
car par guerre li uns piert, li autres gagne, que tous li peuples 
est si mués puis cel an mil et CCC que tout cil qui avoient veu 
le temps devant, en estoient abaubit et en grant admiration 
plus que je n'oseroie, ne poroie dire ; et à registrer chou que dit 
est, me moet chou que je voel donner à entendre à nos succes- 
seurs que par les guerres qui ont esté longhes, par les muta- 
tions des monnoies, par les disimes et par oppressions de 
prélas et de princes , par les édifisses qui ont esté ars et 
puis réédifyet et puis ars, aucun deux fois, aucun trois fois, 
et moult d'autres oppressions que lonc seroit à raconter, nos 
monastères Sains-Martins de Tournay est venus à tel mouve- 
ment qu'en est amenuisiés li nombres des personnes et grans 
parties des biens à viages vendus. 

Encore est à savoir que par les coses chy-apriès contenues 
grand vinrent damage à l'Église. 

Premiers, li abbés Jehans donna à dan Gillion de Warnave 
une lettre de résignation, laquelle il porta à Rome, pour avoir 
conseil, quand il fu au grand pardon ; et li couvens le sceut : si 
le fist rapieler. Apriès le fist li abbés prévost et apriès prieus 
de Saint-Amand. Se atraist envers li onze compagnons, et usent 
partie et quisent conseil contre l'abbé et le couvent. Comment 
il se traist au cardinal Estienne, qu'on disoit le cardinal de 
Bruges, à Lyons-sur-Rone, à Bourdiaus-sur-Geronde ; comment 
il ala à Bourdiaus ; comment li cardinals vint à Paris et manda 
les parties et fist l'accord. Li abbés Jehans demora abbés et dans 
Gilles fu bulles de le prioré de Saint-Amand à deux compagnons. 
Comment élections se fist del abbé Jakein de Lille qui vesqui 
seulement un mois ; comment élections se fist de dan Gillion de 
Warnave ; et à ces deux élections furent mandet à grand frais 
li deforain ; comment li abbés Gilles se gouverna et empêtra gar- 
dyen Jehan de Hellèmes et envoia pluseurs monnes en estragnes 
abbéies ; comment, quand il eut esté xiiii ans abbés, li couvens, 



DOU MONASTERE S. MARTIN. 



159 



pour chou qu'on li défalloit de vivres, se traist à monsieur 
l'évesque Ghuy de Boulogne, li quels par sen consel se enforma 
et fist information et enqueste sur ledit abbet et le priva par 
sentence définitive de lequelle fu appellet par procureur ; 
comment, non contrestant le appel, li dis évesques, par le viertu 
de chou que li couvens se mist sur li, pronuncha dan Théry 
dou Parc abbet, on le confrema, et fu bénis et prist ses obédien- 
ces ; comment li abbés Gilles le fist cyter, et furent grand temps 
à le court de Rome à Avignon ; comment li uns cardinals, dou 
commandement le pape Jehan, les accorda, et revint dans Théris 
abbés et vint à Tournay l'an mil CCC et XXVI le jour Saint- 
Leurenc ', et dans Gilles fu bulles d'avoir cescun an CCC livres 
petit tournois à se vie ; comment li abbés Théris se gouvrena ; 
comment li abbés Gilles moru premier et fu sepelis au moustier 
à Curegnies ; comment li abbés Théris moru apriès l'an mil 
CCC et XXXI et fu sepelis hors dou cymetère, car il ne vot 
résigner. Et morurent cil doi abbet très-povre et laissièrent 
par leur débat le maison en grand désolation ; car li couvens, 
par le défaute de leur vivre et par nécessitet, avoit vendut et 
enwagiet calisces, cappes, livres et vendut tous meubles qu'il 
pooient consievir, et aloient pluseurs avoec leur proismes, et li 
demorant en l'abbéye vivoient à grand meskief et estoient en 
grand povreté, et tenoit li maistres des arbalestriers messires 
Pieres de Galard à se vie les maisons de Saint- Amand et de 
Chantelus, et li sires de Barbenchon Mierbes 2 . 

1 L'abbé Thierri du Parc revint de Rome en 1326, la veille de la 
fête de Saint-Laurent. Il avait fait de grands emprunts aux Lombards 
d'Avignon. Il choisit pour receveur des biens de l'abbaye de Saint- 
Martin en Hainaut son cousin Baudouin de Roisin (Ms. 1789, Bibl. 
Nat. de Paris). 

4 Après la mort de Thierri du Parc, les chevaliers qui lui avaient 
prêté de l'argent, firent des courses sur les biens de l'abbaye en Hai- 
naut. Gilles li Muisis se rendit près du comte de Hainaut afin qu'il 
les apaisât. 



140 LI ESTAS 

Si je voloie raconter et registrer tous les inconvéniens, les 
grant dissentions qui en naskirent, les frais oribles qu'on fist 
es dites coses et autres, comment on fist vendages à vie, de pos- 
sessions, de rentes, de grains et de rechoites ; comment on donoit 
dons et saisissoit, or pour disimes, or pour debtes, je suy cer- 
tains que nuls ne le kerroit, se il ne l'avoit veut ou sceut ; mes, 
signeur, je le registre pour chou que li présent et li fatur 
sachent comment li monastère, li nos et li autre, ont esté désolet 
avoec les longes wères et dures, par les dissentions et par les 
mauvais gouvernemens ; car quand carités et unités fallent et 
on ne fait le divin service deuement et obédience faut, cescuns 
voet faire se volenté : aujourdhuy il pert en tous les lieus là 
il avient et avenut est. De le élection faite apriès le mort l'ab- 
bet Théry, comment li esleus trouva [le monastère] désolet, et 
ne trouva prouvéances, chevaus, hanas, lignes, ne lagnes, ne 
meule nul à le valeur de trente livres, et s'estoient vendut et 
envagiet li joiel del église si que dit est ; et comment il li 
convint querre chevance par empruns pour le élection qui fu 
cassée. Li prochiès et ses aventures seront trouvet par un 
traitiet sur che fait en latin ; et li ouvrages monstre l'ouvrier '. 



1 Item sommèrent le service pour l'abbet Théri et pour le nouviel 
abbet environ IX mil et V e florences, et à ce payer convint obligier 
les procureurs du nouvel abbet ansçois que on peust avoir les bulles... 
Et est cose certaine que, l'abbet Théri mort, tous li couvens et li 
cousauls de le maison sceurent quels meules il y avoit ; et en vérité 
je ne trouvay rhevans, ne hanas, kieutes, ne linchius, ne couvretoirs, 
nappes, touelles, ne hanas, ne meule nul, dont homs vivans eust donnet 
xxx livres tournois ; et si estoient grant parties des cappes, des livres 
et des coses de le maison mises en waiges, que il a convenut rakater, 
et grant partie des calisses et joyaus dou moustier d'argent vendues 
et aliénées... Si me convint, pour le besoigne del élection commenchie 
poursuivir, querre argent à ineskief ; car je ne pooie mettre main as 
biens del église, fors seulement â chou que je dévoie avoir pour mes 
vivres et men estât maintenir, II e . livres, et avoec ce me aidai-ge de 



DOU MONASTÈRE S. MARTIN. 141 

mes proismes et mes amis. Si me p restèrent li aucun, et li autre en 
fisent leur debte (Ms. 1789 Bibl. nat. de Paris). 

Jourdain de Mairem acheta à vie la dîme d'Altre en Flandre : 
« Et se fist cils vendages pour payer mes proismes de chou qu'il pres- 
« tèrent à me création (Même ms.) ». 



LI MAINTIENS DES MONNES. 



Ch'est li commencemens pour les noirs monnes et 
pour chiaus qui sont del ordène Saint- Benoit. 

Signeur, pour Dieu servir par grand dévotion, 
Avons-nous tout habit pris de religion, 
En l'ordène Saint-Benoit fesins profession, 
Saint-Martin à Tournay presins pour mansion. 

Profiès y fumes tout, Dieu devons gracjer 
Et de nuit et de jour songneusement pryer 
Que se grasce nous doinst de nous ensoanyer, 
Cescuns se conscience tous les jours naitver. 

Monsigneur saint Benoit devons-nous bien bénir, 
Ses dis, ses documens, se rieulle maintenir, 
Si que lassus en glore nous puissons parvenir ; 
Car trois veus avons fais, bien les devons tenir. 

Ohedie/iUam, contineniiam, sine propriis vivere. 

Dou premier veu, ne doit iestre mie silense : 
Che fu que nous voames dou tout obédiense. 
Humblement obéirs contre Sathan nous tense ; 
Obédiens vrais iestre pour Dieu cescuns y pense. 

Or est li secons veus que continent soions 
Et que fort résistons contre temptations. 
Castet de coer, de corps tous jours à Dieu prions ; 
Saufs pau poet nuls iestre sans persécutions. 



LI MAINTIENS DES MONNES. 143 

Li tiers est que devons tous jours sans propre vivre ; 
Riens ne devons avoir fors chou qu'on no délivre ; 
Povretet d'esperit auctorisent li livre : 
En bien amer sen Dieu moult souvent on s'enyvre. 

Or promesins avoec ferme stabilitet 
Convertion de meurs, oster iniquitet, 
Les délisces dou siècle là fumes délitet, 
Et avoec chou laissier toute perversitet. 

On soloit et on doit ches promesses tenir, 
Le rieule, les coustumes boines bien maintenir, 
S'il emplaisoit cascun tous les jours souvenir : 
Là bien on les tenra, mauls n'i poet advenir. 

Si pert par tout le siècle, par toutes régions, 
Cornent édifyes sont bielles mansions ; 
Che faisoient jadis les grans dévotions, 
K'on veoit es persones par les religions. 

Religio dat opes ; paupertas religionem ; divitie veniunt, 
religioque fugit. 

On soloit vir jadis religieus diter, 
De grans possessions, de biens ahireter, 
Faire les mansions pour eaus ens habiter ; 
Et cescuns que mieuls les venoit visiter. 

Pourquoy ? Certes pour chou que tout s'esmervilloient 
De le dévote vie que mener leur veoient, 
Des grandes abstinences de vivres qu'il fasoient 
Et des humles habis et simples qu'il portoient. 

Or rewardons l'abit del ordène Saint-Benoit. 
Il le prisent, voir, boin, se bien on le tenoit ; 
Toutes prospérités, tous biens leur advenoit, 
Et Dieus li Sains-Espirs avoecques eaus venoit. 



144 LI MAINTIENS 

Couleur prisent de dras k'on dist qu'il sont noir monne. 
Noire couleur par droit fait humle le persone, 
Et Dieus en humles coers toudis se grasce done ■ 
Or pert en tout pays cornent l'ordène s'ordone. 

On dist que cil no tollent, qui doner nous soloient, 
Et chou que nous avons, leur hoir ravoir volroient; 
S'il estoit à donner, jamais ne le donroient, 
Ançois à leur pooir trèstout nous retorroient. 

Li vois en est ensi. Par Dieu, c'est vérités. 
Li temps est retournés, certes, dont c'est pités. 
Desordenanches sont ; et s'est humilités 
En orguel moult muée, s'est pau de carités. 

Sachiés que les rikaices donnoit religions, 
Et chou faisoit avoir les gens dévotions, 
Et ce pert bien partout par les grans mantions 
Del ordène Saint-Benoit en toutes régions. 

Or est moult autrement ; remède Dieus y mâche, 
Car ces religieus anemis forment cache 
Et a cachiet lonc temps k'en ses las les enlache, 
Le bien qu'on soloit faire, que plus on ne le fâche. 

Penset a soutieument pour venir à s'entente ; 
Car ses ars sont toudis à faire soubtil tente, 
Pour les boins décevoir partout faire tormente, 
Si que religions ou nulle soit ou lente. 

Entrer y fait le siècle pour tenir compagnie ; 
C'est chieus qui leur a fait laissier l'anciene vie ; 
Et prièsque tout le croient, par Dieu se font folie, 
Car au commenchement ne le promisent mie. 



1>ES MONNES. 145 

Or est li siècles mués. Dieus ! quel religieus ! 
Eu brief temps il sera dans abbés ou prieus 
Ou grans officyers ; si fait le prescieus, 
Par quoy tous li couvens li soit plus gratieus. 

De ses oevres il oevre, ce pert par les viestures ; 
Elles soloient estre simples, aspres et dures. 
Si véoit-on par chou les consciences pures, 
Et les cognisçoit-on par habis, par tonsures. 

Et li gent séculer Dieu souvent en looient 
Pour le très-aspre vie que mener leur véoient ; 
Et li religieus à bien faire pensoient, 
Que plus les prisoit-on et plus s'umiiioient. 

Par povres d'esperit cresçoit religions ; 

Par le dévote vie venoit dévotions. 

Che pert par tout le siècle, par les grans légions 

De monnes, de conviers en toutes régions. 

Si faite gens jadis monastères fasoient ; 

Prince, marchant, bourgois volentiers leur aidoient ; 

Hospitalité grant de toute gens tenoient, 

Et de leur demorant les povres gens paisçoient. 

Quand on faisoit ensi, bien aloit li besoigne. 
Nuls boins religieus povreté ne resoigne, 
Au vrai se tient toudis, si laisse le mençoigne 
Et par nuit et par jour de se salveté soigne. 

Or est-on enrikit, s'eât trèstout triboulet. 
Li bien k'on soloit faire, sont priés tout escoulet. 
Li siècles est compains, s'a trèstout engoulet : 
Ensi sont monastère partout ore foulefc. 



14G Ll MAINTIENS 

Qui fait ce, fors que Dieus qui tous jours considère 
Les pors et les maintiens de cescun monastère ? 
On le soloit servir et crémir comme père ; 
Or est-on sierf au siècle, s'est cose moult amère. 

Religions s'enfuit, rikaices sont venues, 

En habis, en despens sont partout maintenues. 

Les consciences sont de religions nues ; 

Les anchienes coustumes ne seront plus tenues. 

Li jovène vont fasant des coustumes nouvielles ; 
Parolles des aisnés ne leur sont mie bielles. 
Siècles leur tôt amer les moustiers, les capielles 
Et toutes abstinences qui pallissent mascielles. 

En estre pourvéut mettent leur estudie ; 
Boins vins, boines viandes, ce ne leur faille mie. 
S'on leur faut, au moustier, par Dieu, ne venront mie, 
Anchois faindront-il aucune maladie. 

Li corps est au moustier, li coers est ou markiet : 
Ensi les a li siècles de sen arc enarkiet ; 
Par le siècle se sont ensi tout emperkiet 
Que mis ont en oubli chou qu'il ont enkarkiet. 

Humilités de cuer, k'estes-vous devenue ? 
De tous religieus soliés estre tenue ; 
De toutes boines brankes soliés estre brankue : 
Il vous monstroient bien et n'estiés par en mue. 

Orgieuls hors vous déboute ; tapir vous convenra, 
Mais li boins temps anchiens, se Dieu plaist, ravenra. 
Adont cescuns boins cuers en li vous retenra, 
Les visces ostera, les virtus ramenra. 



DES MONNES. 147 

Curieuses viestures sont en prospéritet ; 
Tout viestement anchien sont partout despitet. 
Par argumens voelt-on avoir propriétet : 
Dieus ne pora souffrir si grand iniquitet. 

Conquestio motiachorwm. 

Nous sommes au moustier, nous fasons le service ; 
Nous avons nos devoirs, quojque cescuns en dice ; 
De no droit soustenir ne serons mie niche, 
Car envie chou fait et visées si complice. 

Mestier avons del air et parens visiter ; 
A le fois avoec eaus nous volons déliter. 
Élas ! tu promesis le siècle despiter : 
Tes alers, tes venirs deusses bien limiter. 

Sicut piscis sine aqua, sic monacMs sine clauslro. 

Nient plus que li pissons poroit sans yawe vivre, 
Ne peut monnes sans cloistre, ce dient aucun livre. 
C'est tout pour nient : des gens on aime trop le quivre, 
Mais que dou sir ou cloistre on puist estre délivre. 

S'aucun prendent congiet et on leur escondisse, 
Che sambie k'on leur fâche, par Dieu, grand préjudisce. 
Hélas ! il en raportent si souvent maint grand visce ; 
Se ce nest grans besoings, mestiers n'est que nuls isce. 

S'il amoient le cloistre, volontiers s'i tenroient ; 
Le penture del âme là endroit prenderoient 
Et le siècle malvais dou tout adosseroient ; 
Toute religion assés mieus ameroient. 



148 



LI MAINTIENS 



D'oster boines coustumes, pluseur y mettent peine. 
On soloit mangier car, une fois le .semaine 
Seulement en tous temps. Or est autre demaine ; 
Je croi que sains Benois souvent à Dieu s'en plaigne. 

De mangier et de boire, c'est des monnes li vie ; 
Au siècle visiter mettent leur estudie. 
Dans abbés est trop boins ; mais que rien n'escondie, 
Bien sera visités s'il kiet en maladie. 

Monnes, rewarde bien que t'as à Dieu promis, 
Comment corps, volenté al abbet as sousmis, 
Au siècle renunchiet et en se main tout mis : 
Il te doit gouvrener quand t'ies de tout démis. 

Li riule te dira comment dois obéir ; 
En désobéissance pour riens ne dois kéir. 
Au moustier te convient estre drois ou séir ; 
Là te venra Sathan tempter pour renkéir. 

En quoy ? Se ne te wardes. en cest siècle puant 
Qui va de jour en jour les corages muant, 
Les boines consciences de virtus dénuant 
Et tous religieus moult griefment arguant. 

Quand on résiste fort drument, il se despoire 
Pour cbou k'on ne le voelt à se volenté croire ; 
S'atent, si se pourpense, mais toudis bien espoire : 
Aucun prendera voir, s'il poet, à se loire. 

As gens religieus va ses las soubtieus tendre, 
Par quoy légièrement, s'il puet, il les puist prendre, 
Leur propos empaichier et yaus au siècle rendre : 
On en voit bien aucuns à che conseil entendre. 



DES MONNES. 149 

Fort est de résister à ses temptations 
De monnes décevoir pour leur dévotions ; 
De toutes pars tempter est bien s'sntentions : 
Défaire, s'il pooit, volroit religions. 

Or te warde dont, monnes, k'en ses las ne t'enlache, 
Que les veus que t'as fais, brissier ne les te fâche, 
De tous tes boins propos que hors il ne t'en mâche : 
A riens el il ne tent k'auvecques li te sache. 

Temptés seras d'envie, tu ne t'en dois doubter ; 

Se tu voels ses consaus tenir et ascouter, 

Il te fera, s'il puet, par les villes router, 

Es besoignes mondaines ten cuer dou tout bouter. 

Et si fera moult bien que soies envieus 
Et k'iestre penseras dans abbés ou prieus, 
Provos ou celleniers ou dou mains sous-prieus : 
On troeve bien partout de tels religieus. 

On dist, et c'est bien voirs, envie n'est pas morte, 
Ne jamais ne mor-ra que grans veu soit li sorte. 
En ces religions se tient-elle moult forte, 
Et aussi bien partout trèstoute gens enorte. 

Temptés seras d'orguel, ce pert par les viestures ; 
Habit souvent démonstrent les consciences pures 
Et démonstrent aussi comment on met ses cures : 
L'âme s'en dieult souvent, ce li sont coses dures. 

On viestoit escaufare, or viest-on le brunette ; 
Hélas ! adont estoit li conscience nette. 
Or fait-on des cointises, c'est chou qui me déhaite : 
Religion moult plaing quand je le voi si faite. 



150 LI MAINTIENS 

Se chou k'en voit, duroit, trop mieus morir volroie ; 
Si grans désordenances certes oïr ne poroie 
Pour le religion que jovènes vir soloie, 
Car de grande tristeiche je me confunderoie. 

Temptet est-on souvent de ce pékiet de preiche ; 
Qui poroit résister, che seroit grans proeiche. 
Pour quoy? Se conscience mainte fois on embleiche ; 
C'est as religieus une vilaine teiche. 

Il fallent par grand preiche au moustier moult souvent ; 
Dormir voellent toudis et laissier le couvent. 
On les deveroit bien faire vivre dou vent, 
Ensi que l'esturgon qu'en ces markiés on vent. 

Prêcous sont au coukier, préceux sont au lever ; 
En nulle peine faire ne se voelent grever ; 
Des coustumes sauvages font souvent alever ; 
En maint lieu on en voit les maisons aggrever. 

Temptations te vient de convoitier deniers, 
Coffres plains de florins, plains de grains les greniers. 
Pour aler en infier c'est li chemins pleniers ; 
Là fera trop malvais estre li celleniers. 

Convoitier ne dois et ne riens plus souhaidier, 
Fors povreté de cuer dont te puisces aidier 
Contre tes anemis, quand il voiront plaidier 
Des peckiés que t'as fais et hier et devant hier. 

Convoitise te tôt le veu de povretet ; 
De coer ne dois avoir nulle propriétet, 
Mais vivre dois tous jours en grant sobriétet. 
Crieng dyable : contre tj sont trèstout enfretet. 



DES MONNES. 151 

Temptations te vient de courouc, de rihote, 
De tencier à tes frères, de monatrer tieste sote. 
Se tout voels amender, de tes voloirs le tote ; 
Ciertes mauls t'en venra, retieng bien ceste note. 

Il avient à le fois k'on rihote, k'on tence ; 
Ce fait tout li dyables qui sème se semenche. 
On doit tout pardonner pour li faire silenche : 
Autrement ne puet-on apaisier consciencke. 

De bouke pardonner et au coer retenir, 
Hayne, felenie, tous mauls en puet venir. 
Qui tout oste dou cuer, on le doit bien bénir, 
Pour boin religieus et preudhome tenir. 

Temptations te vient de gloutrenie ; 
As gens religieus estre ne doit amie. 
Pourquoy ? Pour chou que c'est une prilleuse vie ; 
Car li corps et li sens en ont souvent haschie. 

Vivres comuns estoit as anchyens gratieus. 
Or quert-on des fors vins, des mais délicieus ; 
Et que plus sont coustant, plentiveus, prétieus, 
Tant plaist mieus as abbés, as couvens, as prieus. 

Trèstoutes abstinences sont aujourduy perdues ; 
Nuls à faire ne doubte les coses deffendues. 
S'en sont grans pourvéances assés tost despendues, 
Si que pour grans despens sont receptes vendues. 

Temptations te vient de peckiet de luxure ; 
C'est peckiés qui le corps et l'âme moult obscure. 
Qui le maintient, au coer en a souvent pointure : 
Religieux, par Dieu, n'en doit nuls avoir cure. 



152 LI MAINTIENS 

Veu jadis en fesis, ne le dois trespasser. 
Hontes, blasmes, dangiers te poroit amasser ; 
Honneur, se tu l'avoies, te feroit relaxer : 
Pour chou, se sages ies, de ti le dois casser. 

A l'ordène seroit blasmes, se nuls le maintenoit. 
On ne scet qu'il avient ; je tieng, s'il avenoit, 
Que tenue doit estre li rieule saint Benoit : 
Corregiés doit bien estre qui tel vie tenroit. 

Ha ! sires sains Benois, visités vos couvens ; 
Dou corps laissent le siècle qui n'est voir fors tous vens. 
Dou cuer ne sai-jou mie s'il tiènent leur convens, 
Mais partout trouvères certes des biaus jouvens. 

S'on tenoit bien vo rieule, trop bien m'apaiseroie ; 
Mais on vacille tant, c'est cbou qui si m'anoie. 
De maintiens, de viestirs, partout on se desroie : 
En paradis aler ce n'est mie li voie. 

Pour le siècle laissier fesistes ordenances 

Q'on portast noirs habis et s'eust-on les grans manches 

Pour grand humilitet avoir sénéfiances, 

Encontre l'anemy deffendre de tels lances. 

Mais li noirs est en brun au jour d'uy transmués ; 
Quand on flaire le noir, on li dist : « Vous pues. 
« Ostés-nous ces viestures, envoyés les rués ; 
« Draps coulourés volons et dras lignes bues. » 

Anchiènement trèstout viestoient estamines, 

Q'on leur livroit toudis à certaines termines. 

De grand religion c'estoit, voir, moult boins signes, 

Mais orendroit dist-on : a Nous volons des dras lignes. » 



DES MONNES. 

On soloit tenir cloistre et le stabilitet ; 

En chou se sont jadis anchien moult délitet. 

Or sont li monastère si riche, si dittet ; 

Par monnes sont les gens lonc et priés visitet. 

Taire me voel des monnes ; car cils temps passera 
Et li religions en autre point sera ; 
Car Dieus et sains Benois conseil y mettera, 
Et adont cescuns monnes se rieule wardera. 

Nota de Allalïbus. 

vous, signeur abbet, c'est trèstoute vo couppe. 
Vous volés cescun jour chevauchier à grand route ; 
En grans estas mener mettes l'entente toute ; 
Que Dieus ne se coraiche, sachiés, j'en fay grand doubte. 

Li rieule vous aprent chou que vous devés faire, 
A Dieu, à saint Benoit se vous y volés plaire ; 
A vos subgis devés monstrer boin exemplaire ; 
Pour bien warder le rieule devés leurs cuers atraire. 

On dist : « Spiritueuls va devant temporel. » 
Pour chou, selonc me sens, voel-je monstrer or el 
Que je n'ay fait devant, et, se fauc au rimer, 
Je ne puis mie tous mes fais léonimer. 

Et, se fay mes pensées registrer et escrire 
Pour nos boins successeurs ou temps avenir lire, 
Se n'est mie m'entente fors que véritet dire ; 
Mais chiuls qui le lira, s'il voelt, se s'i remire. 

Assés ay des subgis parlé sur leur carpente ; 
Des souverains parrai : si leur dirai m'entente, 
Et si ne pense mie que de riens les tormente, 
Mais saint Benoit supplie qu'il en siuvent se sente. 



153 



154 LI MAINTIENS 

Signeur, vous gouvrenés tous les biens temporeula ; 
Surtout devés songnier des biens spiritueuls, 
As subgis meffasans discrètement crueuls 
Et as obédiens piteus et amoureus. 

Li rieule dist trop bien con fait vous devés estre ; 
Vous ne devés fiékir à diestre, n'a seniestre. 
Clos tenés vos subgis, par quoy ne soient piestre, 
Car c'est moult grand noblaice de boin et sage priestre. 

Comment les warderés se vous les eslongiés ? 
Et quand vous estes hors, qui done les congiés? 
Si maladies ont, il faut que les ongiés ; 
Vous ne savés qu'il font, se vous ne les songiés. 

Par Dieu, brebis sans paistre vont à perdition. 
Aujourdui pert-il bien ens le religion ; 
Jadis on y venoit pour se salvation : 
Or voit-on tout partout pau de dévotion. 

Vous aies par vos cours souvent esbanyer ; 

Au moustier devés iestre premiers pour Dieu pryer 

Et avoec le couvent canter et psaulmyer : 

Là plus k'au temporel vous devés sonnyer. 

On va bien as tournois pour vir le mieux faisant 
Et de tous lés quésir en tous le plus plaisant, 
Et, se débat y sont, liquel sont apaisant : 
De chou tout li véant, n'en sont mies taisant. 

Noble sont au venir ou haiaume le tieste. 

Aucuns piert, aucuns w^gne, c'est li drois de le fieste ; 

Se ne s'i porte mie comme cowarde bieste, 

Et li hiraut en tour en font canchons de gieste. 



DES MONNES. 155 

Signeur, tout vo couvent tournoient au siervice ; 
Aucun sont boin canteur, aucun de canter niche. 
Le bon canteur convient canter ou leçon liche : 
Priestres de son autel c'est raison qu'il en viche. 

Pourvéir les devés, quand ils font leur devoir. 
Se vous estes absens, je le vous dis de voir, 
Les mieux faisans pores niaisement parcevoir, 
Ne liquels a perdu, ne liquels doit ravoir. 

Se vous estes présens, tousdis s'efforceront, 
Le service de Dieu solempnelment feront ; 
S'il sont bien pourvéu, plus haut en canteront : 
Assés plus volentiers au moustier en seront. 

On dist que vous avés le cure de leurs âmes ; 
Pour Dieu, soyés songneus que ne viègne diffames. 
Vivre ne puet poissons s'il a perdut ses squames ; 
A nous plus qu'à subgis, par Dieu, seroit li blâmes. 

Hors vous convient aller souvent pour besongnier. 
Non pour quant se devés de chou dedens songnier, 
Car tout dépent de vous, bien le puis tiesmoignier ; 
Se défautes y sont, vous en devés grougnier. 

Wardés de vos offisces comment vous les denés ; 
Vous les devés donner as sages, as sénés 
Et as plus pourfitables, as mieus morigénés : 
Tousdis par saint conseil de tous vos ordenés. 

Ayés dont, à vo rieule lire, dévotion ; 
Prendés les pas qui font des abbés mention, 
Et sur chou par boin sens fondés dévotion : 
Autrement ne poés sauver religion. 



156 LI MAINTIENS 

Se ne savés le rieule, comment pores reprendre ? 
Tousdis vous convenroit as aynés tout aprendre. 
A le fois vous convient sentenses pluseurs rendre : 
Trop mieus devés à chou k'au temporel entendre. 

Le pais de vos subgis tousdis devés warder ; 
A bien tenir justice ne vous devés tarder, 
Et les propriétaires bien devés rewarder : 
D'oster propriétet ne devés awarder. 

Principem te constitue runt, esto i?iter illos sicut unus ex ipsis. 

On vous a fait abbés. Pourquoy ? Pour gouvrener 
Les âmes et les corps, exemple boin donner. 
Si devés bien tousdis de nuit et jour pener 
Que puissiés vos subgis en paradis mener. 

Pris fustes et eslieut pour estre souverain ; 
Iestre devés tousdis à tout bien primerain , 
Religion warder sans estre deforain, 
Si com est uns canonnes qui porte bien lorain. 

Li couvent vous eslisent, se vous font leur signeur, 
Quant il plaît au Saint-Père, de tous prélas grigneur, 
De personnes pourvoir qui soient ensigneur, 
Ne mie grand buveur, ne li plus grand migneur. 

Sur tous autres par drois devés sobrement vivre, 
Estudier souvent, prest vous soient li livre ; 
Et de plentet de gens n'ayés mie le quivre : 
D'aler dont en infier pores iestre délivre. 

Exemple plus pourfitent que ne fâche li dires ; 
Warder bien vous devés des courous et des ires ; 
Che sont meffait qui sont souvent au cuer martires. 
Monstres, quand besoings est, tousdis que soyés sires. 



DES MONNES. 157 

Corrigés, amandes et justice tenés, 
Mais vous devés toudis faire comme sénés ; 
Et tout selonc le rieule vos subgès maintenés ; 
Des visées estirper à vo pooir penés. 

Besoings en est moult grans, on le puet bien véir ; 
On soloit en ce cloistre studyer et séir 
Et à leurs souverains humlement obéir : 
Ou contraire voit-on bien au jour d'ui kéir. 

Rewardés de vos monnes aujourdui les viestures, 
Comment en ces cointises li pluseur mettent cures. 
A maison en avient moult de griés aventures ; 
Gent séculer en dient des paroles moult dures. 

Non quod varius sed quod mlius. 

Sains Benois avoit-il dras dés plus précieus, 
Palefrois sur lesquels gent fussent envieus ? 
Avoit-il cescun jour des mais délicieus ? 
Nenil, mais de ses monnes estoit moult eurieus. 

Une rieule moult biel et moult bien ordena, 
Et à signeur abbé moult grand pooir dena, 
S'il usent de raison assés bien assena, 
Mais d'iestre li plus bumles sains Benoit se pena. 

Il ne chevaucoit mie, mais toudis demoroit 
En ce cielle, toudis Dieu piïoit et oroit, 
Le divine poissancbe pour peckeurs emploroit : 
Par se vie saroit qui bien lire l'oroit. 

Scolastice se seur le venoit visiter, 

Une fois cescun an avoec li déliter, 

L'un l'autre d'amer Dieu se savoient enchiter 

Et des célestieus biens yaus et autrui ditter. 



158 Ll MAINTIENS 

Ha ! sires sains Benois, tous vo disciple sommes, 
Qui par ordenanches le noir habit portommes. 
Remplés ces monastères partout de boins preudhommes ; 
Que Dieu, si corn soloit, siercent femmes et hommes. 

Luciffer créa Dieus très-noble créature ; 
Equippoller se veult au signeur de nature. 
Encontinent en eut le sentense moult dure ; 
En infier des tormens sent sans fin le pointure. 

Orgieuls le sourmonta, sur Dieu li prist envie ; 
Il pensa seulement, et si ne le fit mie. 
Tous temps est-il contraires al humaine lignie ; 
Or se wart bien cescuns, avoec li ne voist mie. 

Orgieuls est uns peckiés qui moult fait à doubter, 
Car il fist Luciffer de paradis bouter. 
Je t'en dirai le voie, se m'en voels escouter ; 
Moult en fait en infier par grans routes router. 

Orgieuls est li racine de tout autres peckiés. 
Or se rewar-ge bien, qui s'en sent entekiés ; 
Ainsi que Luciffer, qu'il ne soit trébuskiés : 
Tantost s'en doit oster quand s'en est alekiés. 

Se tu vois orghilleus, tu les verras frémir, 
Quand bien il ne se poent de tous faire crémir ; 
Et ge les considère et moult bien les remir, 
Et de leurs grans outrages me font souvent gémir. 

D'orguel, on me demande quel cose che poet iestre, 
Et je réponc as gens : « Ce demandes au priestre. » 
A d iestre rewardés partout et à sen iestre ; 
Vous en verres trop plus que ne fisent anchiestre. 



DES MONNES. 159 

Ches abbés et ces moines rewardés cevauchant ; 
Che samble qu'anemy les voisent encauchant. 
Compagnies grans mainent, se s'en vont exauchant : 
Bien les cognisterés comme corbaut au chant. 

Palefrois et sommiers mainent es compagnies ; 
Cevalier et bourgois en ont grandes envies, 
Messires sains Benois ainsi ne faisoit mies ; 
Pour chou vont empirant priorés et abbies. 

Pour les grans frais k'on fait, pour les pompes q'on maine, 
Aujourdui, voir, pour chou clostriers estre nuls n'aime. 
Chevauchier bien vorroient très toute le semaine ; 
Saint aiment estre, hors que n'en doubtent le paine. 

Or dient à le fois gens qui sont envieus : 

« Qui sont cil chevaucheur? Che sont religieus. 

« C'est un abbés de là, c'est un si fais prieus ; 

« Rewardés leur grans pompes : sont-il délicieus ? » 

Leur pères, ne leur mères ne le -wagnièrent mie 
Chou qu'il vont despendant à si grand pomperie. 
Jadis on leur donna pour mener sainte vie ; 
Che n'est mie mervelle s'on a sur vaux envie. 

Anchienement abbet et monne saintioient 
Pour les austères vies que nuit et jour menoient, 
Et Dieu, non pas le munde, servir estudioient ; 
Es cloistres, es moustiers en tous temps se tenoient. 

Or est-on aujourdui des princeps conseilleur ; 

De ces drois, de ces lois voelt-on estre signeur, 

Es cours, avoec ces princeps, grand buveur, grand migneur : 

Mieus vauroit sir es cloistre, et si seroit milleur. 



160 LI MA1MIENS 

Jadis tous leurs abbés li couvens eslisoient ; 
Les plus saines parties ou li plus l'emportoient ; 
De cuer obédienche tout al eslieut fasoient ; 
Trop mieus qu'à nul estragne trèstout obéissoient. 

Or est li volentés des monnes trop cangie ; 
Accorder ne se poent, pour chou n'eslisent mie, 
Et cil malvais accord viènent trèstous d'envie ; 
S'en est religions moult forment empirie. 

On doit par droit eslire concordement sen paistre 
Religieus et sage, de lui faire sen maistre, 
Si que pour lui ne puist nulle discorde naistre, 
Qui sache ramener tout chou dehors à l'aistre. 

Or avient qu'on eslist partie le personne ; 

Si fait-on des appiaus, or à Rains, or à Rome ; 

Et des biens de l'église de$pent-on moult grand somme, 

Et par toutes ces cours se vont espargant monne. 

Or se font grans parties ; si s'en naist grand discorde ; 
De pais, de caritet souvent en ront li corde, 
Et faire ne puet nuls de ce débat concorde : 
S'avient bien à le fois que li fins en est ord8. 

Si voit-on par les cours les plais déterminer, 
Les esiieus et les monnes de florins affiner. 
Advocat sont dolant, quand vont si tost finer ; 
Empris bien les avoient de tout en tout ruiner. 

Papes Clémens Sizimes à présent nos Sains-Pères 
El ordène fu noris, si cognoist monastères 
Et des élections scet-il bien les matères : 
S'en fait se volenté par le conseil des frères. 



DES MONNES. 161 

Il prouvoit les couvens qui soloient eslire ; 
Trèstout a réservet, sans meffait le puis dire. 
Oèvre monstre l'ouvrier, je le tieng bien pour sire ; 
Se volentés soit faite : nuls nel doit contredire. 

Dieus set tout, ce dist-on, qui vrais juges sera 
Au darrain jugement, quand tous il jugera ; 
Cescuns adont de tout raison li rendera, 
Et selonc les dessiertes jugemens s'en fera. 

De chiaux qui ont les offisces. 

Abbet ont tel pooir qu'il font officyers, 
Et dont des meurs des monnes affîert bien li tryers. 
Se l'abbet est preudhom, valoir ne doit pryers ; 
A celi qui le vault, là soit li ottryés. 

Quand il fait un prieus pour se couvent warder, 
Sage monne discret doit-il bien rewarder, 
Qui de tenir le cloistre ne se voelle tarder, 
De délicieus vivres ne se voise farder. 

Li prieus au couvent doit iestre comme mère 
Qui les enfans toudis voelt appaisier au père. 
Se partout fust ensi, certes c'est cose clère, 
Discordes ciesseroient et seroient tout frère. 

Adont seroient bien partout clostre tenut, 
Quant seoir y venroient grand, moyen et menut. 
Anchienement estoient pour voir bien maintenut ; 
Je ne sçai que poet iestre, ne que c'est devenut. 

Une cose je pense, c'est que fault unités, 

Car il soloit jadis estre communités ; 

Li congiés dou sailir estoit bien limités. 

On s espart sans congiés, dont c'est certes pités. 

11 



462 LI MAINTIENS 

On dist que, là n'a kat, que soris y révielle ; 
On laist communités, che n'est pas cose bielle. 
Malvaisement seroient si corn Chartrous en cielle ; 
Religions par tout a mis jus se vielle. 

Dans abbés va dormir, se voelt q'on le déporte ; 
Prieus, couvent s'espardent, se deffont leur cohorte ; 
Un vont par le gardin, l'autre vont à le porte : 
Ensi religions est partout priés que morte. 

Li sous-prieus est chiens qui doit l'ordène tenir, 
Dou prieus, dou couvens se fait tout soustenir, 
As heures cescun jour tous li prumiers venir, 
Grand loyer en attent, s'en si fait maintenir. 

Toudis doit le couvent unir et cohorter ; 
Abbés et li prieus le doivent conforter, 
Encontre les rebelles, se mestiers est, porter, 
Si qu'il doit à bien faire les autres enorter. 

Se Dieus pour chou li fait rémunération, 
C'est bien drois que souvent ait récréation. 
On doit dou travillant avoir compation ; 
Sains Benois en le rieule bien en fait mention. 

Or fault un tierc prieus pour les autres aidier. 
Encontre Dieu ne puet nuls vivans hom plaidier ; 
Quand Dieu voelt, nuls ne doit se santé souhaidior, 
Mais toudis fait-il boin contre visces faidier. 

Cil troy doivent l'abbet del orde conseillier. 
Grans famine les gens fait souvent vacillier ; 
A corrigier défautes se doit bien traveillier : 
Toudis à tarder l'ordène se doit apareillier. 



DES MONNES. 463 

Querite primo regnum Dti % et omnia adjicientîtr volis. 

Sains Benois nous aprent, et c'est del Ewangille, 
Que le coer nos tenons toudis personne ville 
Et virtut embrachons qui les visées escille, 
Car, s'ensi ne faisons, ne vaurons une tille. 

Le règne Dieu lassus quérons trèstout premiers ; 
D'amer autrui que Dieu, ne soyens loiemiers ; 
Labourons en se vigne cescuns com boins fremiers ; 
A s'amour nous loions si com fait loiemiers. 

Savés qu'il avenra, se tout ensi faisons ; 
Bien nos abunderont en trèstoutes saisons ; 
Souhaidons, nous arons et moustiers et maisons : 
Bien as boins apiertiennent, che voelt Dieus et raisons . 

Ensi tout boin abbet doivent bien ordener 
Spirituel, premiers sainte vie mener, 
Le rieule bien tenir, exemple boin dener ; 
D'aler en paradis cescuns se doit pener. 

Seigneur, saches trèstout : ensi soloit-il iestre ; 
On laissoit le seniestre, s'ouvroit-on de main diestre. 
Prélas par l'uis entroient, non pas par le feniestre ; 
Boins eureus est veskes quand ordonne boin priestre. 

On fait officyers qui le temporel wardent ; 
S'avient bien à le fois aucun si se rewardent ; 
Cil qui se font amer, honneurs souvent awardent, 
Plus pour chou que pour Dieu de meffaire se tardent. 

L'office dou prévost doit dans abbés savoir ; 
Sage, subtil, loyal, s'il poet, tel doit avoir, 
Qui dedens et dehors soit songneus del avoir, 
Et là défautes sont, que souvent voist là voir. 



164 LI MAINTIENS 

Dieus dist que bien servir on ne peut deus signeurs ; 

On voit bien des paisieules, se voit-on des grigneurs. 

Il vault trop mieuls servir des biens les ensigneurs, 

Que chiaus que ses gens tiènent pour leurs signeurs grigneurs. 

Dieu servir et le siècle je tieng moult forte cose ; 
Je m'esmervel souvent comment nuls faire l'ose, 
Car on s'en sent décheut souvent à le parclose : 
Quand on siert l'anemi, toudis au bien s'oppose. 

Si se doit uns prévos toudis à Dieu retraire, 
Labourer plus à Dieu q'au siècle malvais plaire, 
Responses gracieuses à trèstoutes gens faire 
Et à ses compagnons monstrer boin exemplaire ; 

Le fais dou temporel dessous l'abbet porter, 
Faire tout chou dehors, par dedens ressorter. 
Les officyers tous conseillier, conforter, 
Et à warder le pais dou couvent enorter. 

Prévost qui chou feroient et ces grasces aroient 
Et de toutes besongDes loyalment songneroient 
Et pour chou Dieu servir nullement ne lairoient, 
Dieu servir et le siècle moult bien ensi poroient. 

Aumosniers à l'offisce que tout il doit donner, 
Grains, biens, deniers, relies as povres aumosner, 
Les biens pour chou donnet par sens abandonner : 
C'est chou que renommée fait moult boine sonner. 

Bien pense, bien s'avise, c'est sour se conscienche. 
Dans abbés, au kierkier, n'en doit faire silenche, 
Et s'il se meffasoit, je loe que tost l'en tenche : 
Croistre ne doit laissier le malvaise semenche. 



DES MONNES. 165 

Un preudhomme toudis en cel offisce mâche, 
Qui doner les aumosnes à temps et à point sache 
Et qui les povres gens fourmener pas ne fâche : 
Ensi pora bien vir Dieus lassus en le fâche. 

Donner à povres gens, Dieus le remérira ; 
Au darrain jugement moult bien les eslira 
Chiaus qui bien fait l'aront. Adont si lor dira : 
a Me glore vos ottrie, qui bien vous souffira. » 

Sains Benois mention fait bien dou cellenier 
C'on fait on le doit faire pries prendant ou plenier ; 
Propre ne doit avoir ne maille, ne denier, 
Et si ne doit avoir brakes, ne faukenier. 

Mais doit iestre preudhom, religieus et sages ; 
Vantères ne doit iestre de parens, de linages ; 
Bien se sache warder de faire les outrages : 
Servir grans et petis, c'est un moult biaus ouvrages. 

Penser doit dou couvent, de toute le maison, 
Faire ses pourvéances de temps et de saison, 
Et chou qu'est prouvéat, despendre par raison : 
Souvent par biel parler moult de gent apais-on. 

En ses fais, en ses dis ne se doit sublimer ; 
Paisieuls soit à tous sans tenchier, sans limer. 
On tient homme preudhomme pour loyalment dîmer; 
Maladies prilleuses warist-on par flimer. 

Celleniers doit avoir solas en le quisine, 
Cuisenier délivrant, bien fasant l'officine, 
Qui les vivres partout loiaîment entiérine 
Et fâche les despens dont li celleniers fine. 



I(j(j LI MAINTIENS 

O/i doit avoec avoir pour le vin dispenser 
Paisieule délivrant, sans les gens offenser ; 
À faire tel vinier, on doit moult bien penser : 
Des noises a souvent s'il ne se scet censer. 

Thésoriers doit warder reliques, privilèges, 
Et si se doit doubter toudis de sacrilèges, 
Songneus de chou qu'il warde, fais ne soit sortilèges 
Et de tous warnemens soit fait un cartiléges. 

Car de chou q'on li kierke, li convient conte rendre, 
Songneus et loyauls iestre qu'on ne le puist reprendre ; 
En che faisant, offisce plus grand poroit attendre : 
Honneur, quand il li vient, cescuns le puet bien prendre. 

Enfirmiers des malades doit nuit et jour songnier, 
Patiaument porter quand il les voit grignier ; 
Leurs courous et leurs ires doit-il moult resongnier, 
Mayement quand li maistres ot leurs mauls tiesmoignier. 

Li souverain les doivent bien souvent visiter, 
A chou que faute n'aient, l'enfremier enciter ; 
Et ne doit nuls haitiés malades despiter, 
Mais pryer que Dieus voele leur santé respiter. 

Visités les malades et les gens mésaisiés, 
Raccordés discordans quand les vées despaisiés ; 
Chou faire par virtu soyés toudis aisiés : 
A Dieu de vos peckiés serés tôt rapaisiés. 

Li pitanchiers souvent doit des pitanches faire ; 
C'est chou dont il poet mic-us toudis au couvent plaire. 
A bien et haut canter font pitances attraire 
Et, quand on ne les a, moult bien on se scet taire. 



DES MONNES. 167 

Avoecques le provende prendons-nous bien pitances ; 
Bien soustenir le corps vault mieus que les penances. 
Pitanchiers bien t'avise, se nos tos soustenances , 
Encontre ti courrons, par Dieu, de nos grans lances. 

Pour canter et pour lire sont pitances données ; 
Les antiennes souvent en sont baut entonnées, 
Les messes et les viespres solempnelment cantées ; 
Pitancbiers, se nous faus, nous te wardons pensées. 

Se j'ai dit pau, ne trop, as couvens m'en raporte. 
Véritet maintenir n'est mie cose forte ; 
Raison par équitet véritet bien conforte ; 
Carités en maint lieu n'est mie toute morte. 

Souverains des pitances doit iestre li prieus ; 
Et, se li prieus fault, au dit dou sousprieus 
Toudis obéir doivent trèstout religieus : 
Lieu ne doivent avoir paroles d'envie us. 

Li camériers doit iestre souffrans et avisés, 
Toudis appareilliés et petit embisés. 
Les viestirs, les cauciers a moult bien devises 
Sains Benois, en le rieule de tout en tout visés. 

Au camérier doivent li monne trèstout prendre, 
A li de leur défautes de tout en tout attendre ; 
Quand il prendent nouviaus, les vies il doivent rendre : 
J'en dirai tout le voir, s'on me voelt bien entendre. 

Tout doit iestre commun en no religion, 
Vivre, viestir, caucier, selonc l'entention 
Saint Benoit, qui premiers fist l'institution 
Del ordène, s'en a fait forte monition. 



1()8 LI MAINTIENS 

Li carnériers penser doit moult songneusement 
De viestir le couvent à point honestement, 
Toutes nécessitiés livrer paisieulement : 
Boin guerredon attent, s'il le fait ensement. 

SouflSr doit as couvens quand bien sont pourvéut, 
Toutes nécessitiés à point à temps eut ; 
Officyer trèstout ont fait chou qu'on peut : 
Warder le pais de tous ne soient esméut. 

Pour les officyers n'aient cloistrier envie ; 
Car ce sont li signeur s'il mainent boinne vie. 
Sot est qui les offisces ne convoite, ne prie, 
Pour laissier Dieu servir et avoir grand hascie. 

Officyer sont sierf, et cloistrier li droit maistre ; 
Car songnier leur convient toudis dou couvent paistre 
Que discorde ne puist, ne dissensions naistre, 
Et que li bien dehors reviègnent tout al ahtre. 

Marte qui ministroit, estoit li suer germaine 

Cellui que Dieus ama, Marie Magdelaine. 

Marte de se sereur à Dieu forment se claime : 

Dieus dist : « Marie prist le milleur, mieus l'en aime. » 

Sains Bernars tient Marie vie complative ; 

Comparison de Marthe dist et fait al active. 

Tous biens spirituels à ces deus suers arive, 

Et Dieus tous boins collèges de leur peckiés les prive. 

Félix domus et beata congregatio ubi de Maria Martha 
conqueritur. 

Marie le cloistrier enteng sénéfyer, 
Et Marthe sénéfye le boin offiseyer. 



DES MONNES. 

Cloistrier, par Duit, par jour, doivent à Dieu pryer ; 
Oïfiscyers pour yaus se doit ensonnyer. 

Dont est boine eureuse li congrégations 
Là Marthe de Marie fait ses conquestions : 
Est chou quand li cloistrier sont en dévotions ; 
Offiscyer pour yaus font des biens pactions. 

Beaus sires sains Benois, s'ensi partout estoit, 
S'on se viestist ensi jadis q'on se viestoit 
Et le bien de sen cuer cescuns manifestoit, 
On veroit bien del ordène que c'est et que c'estoit. 

Ex corde prodeunt furta, a&ulteria et similia. 

Trop plus que li Ions jours, on dist li cuers fait l'oèvre. 
Chou que pense li cuers, yoels souvent le descoèvre, 
Et li pensers à Djeu mainte fois le recoèvre : 
Par l'oel appert comment li cuers par dedens s'oèvre. 

Habit, li maintieng, deforain sont message 
De tous religieus, s'il ont boin le corage, 
As sécularités s'il ont le cuer volage : 
Autrement ne puet un de leurs coers iestre sage. 

Comment me puet nuls dire que sens ait et raison 
Viestirs desordenés, qu'onques fust en saison : 
Qui bien scrutineroit en cescune maison 
Plusieurs coses oster aroit-on occoison. 

NU proprium, procul hoc vitium, communia queque. 

Nuls ne doit avoir propre, c'est cose très-certaine, 
Quand volentés de monne n'est pas en se demaine. 
Qui voelt ou fait encontre, en infier tost le maine, 
Car assés plus le siècle que religion aime. 



169 



170 Ll MAINTIENS 

On les soloit viestir : or voelent viestiare, 
Escrins, coffres avoir, et cescuns s'en aumare ; 
S'on leur voelt retollir, tantost metteront bare 
A toutes les besognes et y seront contrare. 

C'est li pais des abbés, che dient ore monne ; 
Pour honniestement iestre, pour viestir argent donne, 
Mais li rieule, par Dieu, le contraire bien sonne 
Et sains Benois aussi ne le dist, ne ordonne. 

Si fist moult grand peckiet qui premiers l'amena, 
Pour viestir, pour caucbier quand argent on dena : 
De le rieule tenir mains en desprisena ; 
Se croi pour che venin malvais guerredon a. 

Li papes Bénédic, par constitution 
Qu'il a fait des noirs monnes, en fist bien mention ; 
Mais en plusieurs abbéies on laist s'entention 
Pour chou que seulement il fist monition. 

Questions et responses ne voel déterminer ; 

Se c'est mal ou bien fait ne puis intériner. 

Il n'est si fors fortraiche qu'on ne puist bien miner : 

Tout portent leur fardiel quand vient au définer. 

Il n'est anchiens, ne jovènes, qui le mort ne resongne, 
Et Escripture vraie partout bien le tiesmongne. 
Cescuns qui sages est, de se salut moult sor.gne : 
Ka boine fin va tout, c'est fins de le besongne. 

Ostelier doit avoir en cescun monastère, 
Qui les hostes reçoit et siert com sen frère. 
S'il est sages, courtois, li maisons s'en père ; 
S'il est escars, vilains, souvent on le compère. 



DES MONNES. 171 

Des hostes recevoir maint bien en sont venut ; 
Car, quand courtoisement on les a maintenut, 
A le maison se tiènent toudis iestre tenut : 
S'en sont li bien partout et li plait sous tenut. 

Car, par Dieu, courtoisie ne puet iestre perdue, 
Des gens d'entendement est toudis retenue. 
Carités fait pourfit quand bien est maintenue, 
A toute boine gens doit bien iestre venue. 

Hosteliers à ses hostes doit iestre moult affables, 
Quand poins est de diner, mettre doit faire tables, 
De chou qu'il puet avoir, iestre doit caritables : 
A le maison ensi sera moult profitables. 

Par courtois hosteliers naist boine renommée, 
S'en est l'ordène partout vraiement honnerée ; 
Dont hospitalités soit toudis démenée : 
Dieus saulvera les biens par quoy soit bien wardée. 

Oflicyer pluseur sont en ces monastères, 
Rentier et receveur de diverses matères, 
Selonc le quantitet des monnes et des frères ; 
Dans abbés les doit faire, car il est de tous pères. 

Or s'avise dont bien, li jours vient et venra, 

Li sires qui tout scet, se jugement tenra : 

Des âmes et des biens compter li convenra ; 

Tout puissons bien compter, quand cils temps avenra. 

Signeur religieus del ordène saint Benoit, 

A nos prédécesseurs tous biens leur avenoit. 

Pour quoy ? Certes pour chou : l'ordène bien on tenoit, 

Et d'acomplir ses veus cescuns forment penoit. 



172 LI MAINTIENS 

Au commencement fumes sur povreté fondet, 
Mais par les saintes vies sont li bien habundet. 
Li cuer des boins anchiens ont estet bien mundet : 
Là li contraires est, tout bien sont redundet. 

Dat Deus omne bonum, sed non per cornua taurum. 

Dieus donne tous les biens, voire, chiaus qui le servent, 
Chiaus qui de vrai cuer l'aiment et qui s'amour déservent. 
A leur pooir dyable boins cuers de biens eniervent ; 
Quand chou ne pueent faire, dolant sont et s'en diervent. 

Ches religions sont uns drois camps de bataille ; 
On s'i doit fort combattre, soit qu'on fiert, soit qu'on taille, 
Mais que bien vainchent mauls, ne m'en caut comment aille 
Sathan redoubte trop gens de boine coraille. 

Signeur abbet, pour Dieu, d'amender tout penés 
Et les boines coustumes anchicnes ramenés ; 
Vos couvens en tous cas refaites ordenés : 
Rémunérés serés, s'exemples boins denés. 

On dist communément qu'on prend piet au museur ; 
Nous savons, et c'est voirs, il sont moult d'accuseur. 
A l'encontre son est toudis fort refuseur, 
Au besoin trouvera Dieu moult boin excuseur. 

Soloit-on chevauchier ensi com on fait ore ? 
Quéroit-on les beubans, ne dou munde le glore ? 
Nenil certes ; mais bien poet venir encore, 
Cescuns se maintenra selonc l'anchien tempore. 

Dieu est lassus, qui voit et qui scet bien attendre, 
Et, quand poins en sera, il sara bien reprendre. 



DES MONNES. 175 

On ne li puet, sachiés, faire nul fauls-entendre ; 
Cescun, selonc ses fais, scet ou bien ou mal rendre. 

Au maistre tient tout chou que disciple meffont ; 
Pour chou convient li maistre corrigier ; bien le font. 
Maistre fasant les clokes, quand falient, il deffont, 
Le matère refundent, et puis si le refont. 

Sages abbés, quand voit un sien monne meffaire, 
S'amender ne se voelt, un autre doit refaire. 
En che fasant, as autres puet doner exemplaire 
Que nuls ne fâche cose qui puist à li desplaire. 

Cui plus committilur, plus al eo exigitur. 

Prélat trèstout, pensés à celle grief sentense, 
Trop le tienc à seur qui moult souvent y pense. 
On est tantost chéut en une grande offense : 
Fremiers n'est mie sages, qui ne pourvoit se censé. 

Vous avés à compter au signeur des signeurs ; 
Estas vous est donnés, comme boins ensigneurs. 
On tient en ces ouvrages maistre les boins ligneurs ; 
Pourtraieurs, couvreurs boins tient-on pour boins poigneurs. 

Lignies, poignies, ces cuers trèstout sont maskuret, 
Car vous avés souffiert et lonc temps enduret 
Pulluler les grans visées, rien n'en avés curet, 
Le nobleice del ordène tout avés obscuret. 

Pour quoy ? Rewardés-vous quels exemples denés 
A trèstous vos subgis, comment vous maintenés 
Grans estas et grans pompes, comment vous les menés : 
Par saint Benoit ne fu cels maintiens ordenés. 



174 LI MAINTIENS 

En se cielle li sains humlement se tenoit 
Et l'ordène bien warder de ses monnes penoit ; 
Moult grandes abstinences tous les jours maintenoit, 
A l'offisce divin toutes eures venoit. 

Il ne se monstroit mie par villes, par cités, 
Anchois estoit li mundes en sen cuer despités ; 
Es delisces mundains petit fu délités : 
Or est tout autrement, dont c'est moult grans pités. 

Caveal commiltere, gui vult reprehendere. 

De chou dont il meffont, comment reprenderont ? 
Comment obédient li subgit leur seront ? 
Quand dou mieuls qu'il poront, faire bien peneront : 
Des subgis corrigier ensonnyet seront. 

Là le plus commet Dieus, le plus demandera, 
Et c'est chius qui tout scet, quand comptes se fera. 
Or se warge dont bien qui compte rendera : 
Las ! s'il n'est acceptés, on le condempnera. 

Rewardés-vous, segneur ; commenchiés à frémir. 
Sentense dou vrai juge forment fait à crémir ; 
Li condempnations armes fera gémir ; 
Moult pau se considèrent ; c'est chou que je remir. 

On cuide toudis vivre : se voelt-on ces honneurs ; 
De joyauls, de florins ajment tous les donneurs ; 
Et on est si tost mort, se mand-on les sonneurs, 
As vigilles, as viespres les plus grans entonneurs. 

Les humles, les piteus, Dieus les exaucera ; 
Chiaus qui s'exauceront, Dieus les abassera. 
As humles, as dévos Dieus piteus leur sera ; 
Orgilleus, convoiteus trèstous condempnera. 



DES MONNES. 175 

Pour Dieu, signeur abbet, le frain à dens prendés ; 
Pour le mort qui tout prend, premiers vous reprendés, 
En apriès à reprendre vos subgis entendes ; 
Del ordène relever et l'onneur Dieu tendes. 

Que plus attenderés, certes, et pis vaulra ; 
Obéirs, carités et tous biens défaura. 
Toutes ses volentés cescuns faire voira ; 
S'il va bien, s'il va mal, à nullui n'en caurra. 

Signeur, pensés à Dieu, de le mort vous souviègne 
Et wardés que cils siècles malvais plus ne vous tiègne 
Et que rendre raison soudainement ne viègne, 
Par quoy li vrais juges prison ne vous retiègne. 

Cescuns qui sages est, doit mult bien ascouter, 
Q'on dist dou jugement darrain se doit doubter, 
Que peckiés ne le fâche hors des eslieus bouter 
Et avoec les malvais droit en infier router. 

Infiers sera li gouflles qui fort engoullera 
Tous chiaus que li vrais juges adont condempnera ; 
Qui là sera jugiés, nul temps n'escapera : 
Tourmens ara sans fin, jamais Dieu ne verra. 

Nos consciences toutes Dieus nous doiost si reprendre 

Et par confession à bien purgier entendre 

Et sen vrai jugement seurement attendre, 

Par quoy nous puissions tout à li nos âmes rendre. 

Par l'ordène saint Benoit est bien illuminée 
Sainte-Eglise, partout s'en est moult bien parée ; 
En tous pays appert comment est dilatée, 
Sour tous religions comment est bien dotée. 



176 LI MAINTIEMS 

Bien appert dou fundeur se grans dévotions 
Et de se sainte vie li grans perfections 
Par ces grans monastères, par ces grans mantions 
Que li monne noir ont en toutes régions. 

Il n'est si bielle cose que de ces biaus collèges, 
Qui sont si bien warnit de ces boins privilèges 
Desquels il ont fait faire moult de biaus cartilèges : 
En vraie foy se tiènent, se héent sortilèges. 

Moine jadis manoient trèstout seul et par cielles, 
Nul service n'avoient de variés, ne d'ancielles, 
Mais leur corps castioient, si paroit as massielles : 
Cescuns tenoit leurs vies moult saintes et moult bielles. 

Es désiers se tenoient, s'estoient solitaire, 
De pain, d'ierbes vivoient, se viestoient le haire. 
As séculers monstroient trèstout boin exemplaire ; 
Mais cescuns ne puet mie, si qu'il fasoient, faire. 

Il ne parloient mie de parens, de linages, 

Et ne voloient estre tenut pour les plus sages ; 

Le sens mundain tenoient qu'il fasoit grand damages 

A l'âme, se fasoient toudis des mains ouvrages. 

Le munde, les délisces, trèstout il despitoient ; 
En leur cielle tout seul avoec Dieu se tenoient 
Et à trèstoutes eures ouvroient ou oroient 
Et en ces boines oevres leur vies terminoient. 

Il aloient l'uns l'autre mainte fois visiter 
Et moult bien consilloient le siècle despiter, 
Car nuls qui sages est, ne s'i doit déliter : 
Ensi religieus se doivent enciter. 



DES MONNES. 177 

Se savoir voels leurs vies, lis le vie des Pères, 
En cel livre veras moult de bielles matères 
Et moult de biaus exemples : si seras despitères 
De cel siècle malvais qui des armes est 1ères. 

Saint Martin et moult d'autres vit-on bien jadis monnes ; 
Paradis se remplist de si faites personnes, 
Qui sèvent entre bien et le mal mettre bonnes : 
Toudis li sainte gent ont de Sathan rampronnes. 

Et pour chou par désiers huers de gens se tenoient, 
Car nulle compaignie, fors do Dieu, ne voloient. 
En lui forment amer tout seul se délitoient ; 
Toutes coses mundaines petit de cuer prisoient. 

Sains Benois s'avisa sur celle austère vie 
Et que sur sainte gent a Dyables grand envie. 
Ensi d'iestre tout seul, puet bien iestre folie ; 
Se fist et ordena qu'on fuist à compagnie. 

Une rieule forma moult biel, moult sagement, 
De manière de vivre fist boin ensengnement. 
On le puet bien tenir assés légièrement, 
Car il en se personne le fist premièrement. 

Et par le court de Rome fu moult bien approuvée, 
Car pour salver les âmes fu parfaite trouvée 
Et de tous boins docteurs fu moult bien disputée : 
No mère Sainte-Église de tout en tout l'agrée. 

Sains Mors ses boins disciples que si bien doctrina, 
Avoecques se saint père moult très-bien l'estrina, 
Par li mortefyer trèstous visées mica, 
D'ensievir se saint père vivans il ne fina. 

12 



178 



LI MAINTIENS 



Rewarde bien les vies de ces deus sains preudhommes ; 
Tu trouveras en eaus de toutes virtus sommes. 
Toutes coses mundaines leur estoient abonmes : 
Aujourdui sont siévit moult petit de leur monnes. 

S'ensi n'est qu'il soloit, encore puet bien yestre 
Que moine par le munde ne seront pas si piestre. 
Des dous sains devant dis il rewarderont l'iestre ; 
Se se tenront es cloistres, si com fisent anchiestre. 

Le rieule nous aprent tout ce que devons faire, 
Comment devons dou munde trèstous nos coers retraire, 
En nos maintiens monstrer à tous boin exemplaire, 
Se Dieu volons avoir au besoing déboinaire. 

En le rieule troèv-on des boins ensengnemens, 
Monitions pluseurs, pau de commandemens, 
Des abbés souverains leurs boins gouvernemens, 
Des subgis meffaisans sages castimens. 

Abbet sage bien doivent leurs moines esprouver, 
Confais en leurs offisces il les poront trouver. 
D'une gline poules voit-on pluseurs couver ; 
Que l'uns l'autre resamble, che ne puet-on prouver. 

Ensi tous boins ouvriers cognoist-on par leur oèvre ; 
C'est de trèstous ouvrages li plus certaine proève, 
Et des malvais ouvriers sen oeuvre le descoèvre : 
Pour chou li sages abbés sur tous ses yoels aoèvre. 

S'il font bien leur devoir, il les y doit laissier, 

Pour l'envie des autres ne les doit abaissier, 

Ne pour nulle murmure ne les doit relaissier ; 

Car chil qui les convoitent, c'est pour eaus encrassier. 



DES MONNES. 179 

De cangier, de muer voi pau de biens venir, 

Dont chiaus qui bien le font, on les doit soustenir, 

Et sans eangier souvent on les y doit tenir, 

Car tous boins gouvreneurs doit cescuns moult bénir. 

Des subgis, des clostriers li rieule bien devise, 
Chou que cescuns doit faire, comment et en quel ghise. 
Sains Benoit voelt le rieule que souvent on le lise, 
Par quoy dou bien tenir cescuns toudis s'avise. 

A boine fin va tout, se dist-on vraiement ; 
Edifyer puet-on s'on a boin fundement. 
Qui le bien scet et dist à tous appertement, 
Il vault trop mieus assés que celer longemenfc. 

J'ay jà dit pluseurs coses del ordène saint Benoit 
Comment on tient le rieule, comment on le tenoit, 
Comment l'ordène tenir cescuns moult se penoit, 
Et c'estoit, par Dieu, cose qui bien apertenoit. 

L'ordène de ces noirs moines sains Benois le funda 
Par le grasce de Diex qu'en li moult habunda. 
Sains-Espirs pluseurs gens de leurs peckiés munda, 
En toutes pars dou munde les gens moult jocunda. 

Taire je ne me puis de parler des noirs monnes, 
Qui de fundation portent les noires gonnes ; 
En l'ordène sont norit moult de boines personnes, 
Entre bien et le mal sèvent bien mettre bonnes. 

Li sains de pourfiter nuit et jour n'arriestoit ; 
De3ous ses simples draps toudis baire viestoit, 
Sans juner, sans orer, en nul temps il n'estoit : 
Bien pert par les tiessons confais li pos estoit. 



180 LI MAINTIENS 

En se cielle séoit tout plains de caritet, 

Et se moines tenoit en très-grand unitet ; 

Miracles fist vivans, jel dis pour véritet, 

Et de trèstout malades avoit moult grand pitet. 

Abbés fu de premiers ; se mena sainte vie, 
Sour le mont de Cassin funda sen abbéye. 
Par le pays waucrant certes il n'aloit mie, 
Mais toudis se tenoit avoec se compagnie. 

Paistres brebis paissans voit-il bien resanler, 
Par toutes pars dou munde fait couvent assanler 
Et ou service Dieu les a fait acanler 
Que par leurs saintes vies font dyables tranler. 

Hé ! sires sains Benois, del ordène vous souviègne ; 
Ensi q'on fist premiers, que partout on le tiègne. 
Chou que désolet est, en boin estât reviègne, 
Et vos ensengnemens cescuns moines maintiègne. 

Signeur abbet présent, qui partout gouvernés, 
Pensés et rewardés quels exemples denés ; 
Vos subgis en vos fais que vous or maintenés, 
Pour le salut des âmes, d'amender vous penés. 

Pour vous, pour vos subgis vous convient raison rendre. 
Honneurs, délisce passent, quand li corps devient cendre. 
Vo lichon de compter deveriés bien aprendre, 
Car à chose q'on puet vir, on vous pora reprendre. 

Quand on vous fist abbés, n'estiés-vous mie monne? 
Et moine demorastes en vo propre personne ; 
Considérés dont bien que cils mos abbés sonne ; 
S'en usés sagement dou pooir q'on vos donne. 



DES MONNES. 181 

Se vous volés au compte faire vo cose clère, 
Castiés comme pères et amés comme mère ; 
Et dont serés wardet et vous et tout vo frère 
De le secunde mort qui mors est moult amère. 

On vos doit par raison humlement encliner 
Et vous devés tous visces à vo pooir miner ; 
Par vos dis, par exemples les devés doctriner : 
Ensi pores les vies saintement terminer. 

Considérés le gline comment ses poullons maine, 

Comment naturelment trèstout elle les ayme, 

Et entour li les tient toudis en se demaine ; 

S'elle parchoit escoufles, moult drument s'en formaine. 

S'il se vont espargant, grand paour a d'ychiaus ; 
Ne s'il se vont muchant par desous ces ronchiaus, 
Chi deus, chi chine, chi six, assanlant par monchiaus, 
Se clouce, se rapiele trèstous ces poullonchiaus. 

Quand les a priés de li, de ses èles les coèvre ; 
Leur maintien rewarder, c'est une plaisans oèvre. 
Toudis doubte li gline, se ne les laisse moèvre 
Et ne laist aler, ne ses èles n'aoèvre. 

Escoufles vole haut et souvent apriès frape ; 
Or avient à le fois aucuns qu'il en escape, 
Et il le voit tantost, si le prend et le hape 
Plus tost et plus errant qu'uns carpentiers se hape. 

Abbés est comparés al osiel qu'on dist gline ; 
Amer tous ses subgis doit d'amour intérine, 
Paistre de boins exemples et de boine doctrine : 
En ce fasant démonstre de sen cuer amour fine. 



182 LI MAINTIENS 

L'escoufle, c'est Sathan : doit moult bien rewarder 
Comment et nuit et jour il ne se voelt tarder 
S'il pooit les poullons tollir ou escarder ; 
Se doit bien ses pousins, c'est ses moines, warder. 

Quand se vont espargant, il les doit rapieller ; 
Ou moustier et ou cloistre tous les doit encieller, 
De ses bielles paroles doucement enmiellier, 
A sen pooir leurs cuers endurchis deffieller. 

Moine qui sans raison vont menut et souvent, 
Qui laissent volentiers le cloistre, le couvent, 
Leur coer je tieng muaule comme koces dou vent : 
Temptés sont d'anemis, ch'ai-ge bien en convent. 

Toudis pensent hors iestre, s'ayment des gens le cuivre , 
Et seul ne voellent iestre, mais toudis au délivre. 
Riens plus que li poisçon pueient sans yawe vivre, 
Ne puet iestre vrais moines sans cloistre, sans le livre. 

Ensi que li pouçins eslongiés est hapés, 

Est moines embisés d'anemis attrapés. 

Chiuls qui le cloistre tient, cils est bien escapés ; 

Mais chiuls qui va souvent, vault autant que papes. 

Signeur abbet, toudis devés avis avoir ;' 

Quand il prendent congiet, vous devés bien savoir 

S'il ont nécessitet. Si le tenés à voir : 

A chou devés penser assés mieuls q'al avoir. 

Se li kiés est malades, tout li membre s'en sentent ; 
Bien devéa parchevoir s'il dient voir ou mentent. 
Des paroles pluseurs, pour avoir congiet, entent ; 
Je crois bien à le fois aucun vous'en tormentent. 



DES MONNES. 183 

Mais, ensi que li gline qui ses pouchines warde, 
Qui fait chière hardie, se n'est mie cowarde, 
Vos moines que Dieus a mis en vo salvegarde, 
Wardés-les bien, car Dieus à le fin les awarde. 

Or vous avisés, dont raison en renderés ; 
Au vrai juge lassus pour voir en compterés. 
Se nuls en est perdus, corrigiés en serés, 
Et, se bien sont wardet, bien serés munérés. 

Dieus vous doinst faire warde que puissiés raison rendre, 
Si que par vo défaute nuls ne vo puist reprendre ; 
Mais puissiés par vo warde bon guerredon attendre, 
Car on dist : « A le fin rendre convient ou pendre. » 

De ces ofâcyers me volray deviser ; 
De chou qu'il doivent faire, les voel bien aviser. 
Nient plus que li cloistrier, il ne doivent biser, 
Se n'est pour leurs offisces : là bien doivent viser. 

As heures ordenées pour leurs offisces faire, 
Pueient-il bien fallir au moustier sans meffaire. 
Quand fait ont leur devoir, il s'i doivent retraire ; 
Toudis doivent as autres monstrer boin exemplaire. 

S'il sont officyer, che n'est pas hiretages ; 
Par leur oèvres appert confais ont les corages. 
Abbet les y commettent comme sénés et sages ; 
Bien se doivent warder de faire les outrages. 

Outrages en nul temps n'eut onques se saison ; 
Outrages, s'on les fait, c'est toudis sans raison. 
Toutes gens de raison de petit apais-on : 
Ensi, se fais raison, toudis aras maison. - ■- 



184 LI MAINTIENS 

Toutes les boines gens à tout bien se consentent, 
De faire courtoisie onques ne se repentent. 
Pissons et autres vivres moult de gent les présentent 
As signeurs ou à chiaus qui leur lui représentent. 

Pour avoir gros poissons, les grans viviers on sewe ; 
Se fait-on par les buses isir bors toute l'ewe. 
Se prent-on des poissons et à kief et à kewe ; 
Quand poissonniers prent bien, il s'en rit et s'en gewe. 

S'on présente poisson qui n'ait kewe, ne tieste, 
Aucun signeur poissant, en doit-il faire fieste ? 
Nanil, mais doit tenir le présenteur pour bieste : 
Iestre poroit tels sires qui en aroit molieste. 

Nous présentons à Dieu tous les jours es églises 
Nos messes et nos heures selonc diverses ghises. 
Les consciences boines iestre doivent acquises 
Qu'en nul autre service ne soient adont mises. 

Par raison doivent estre tout au commenchement ; 
Iestre doivent ausi tout au définement. 
Autrement ne poet-on payer entirement : 
Es dévotes maisons le fait-on ensement. 

Officyer, que Dieus, s'il voelt, les puist bénir, 
Ceste boine coustume deussent bien maintenir 
Et avoec le couvent au moustier eaus tenir, 
Car il doivent as heures si com cloistrier venir. 

Et qu'avient orendroit d'aucun offiseyer, 
Il deussent tout premiers venir pour Dieu pryer ; 
Mais sans raison se vont souvent ensonnyer : 
Trop plus que le moustier ayment l'esbanyer. 



DES MONÎŒS. 

Ne place Dieu que nuls au commenchement viègne, 
Ne, quand est au moustier, dusq'à le fin s'i tiègne, 
Ne que venir premiers adonques li souviègne, 
Ains ist devant le fin et toutes gens bien viègne. 

Or me fait et me dit boin et vrai jugement, 
Dou venir, del issir, quand il font ensement, 
Devant Dieu, devant gens, je di hardiement : 
Poisson sans kief, sans kewe, présentent vraiement. 

Aultrement deuscent Dieu servir et honnorer, 
S'il tendent es offisces longement demorer ; 
Avoec chou qu'il travaillent, doivent-il bien orer 
Et pour tes leurs peckiés et gémir et plorer. 

Au jourduy consciences sont en pluseurs remises ; 
Car priés tout li cloistrier convoitent les ofiîsces, 
Pour avoir ocquoison de querre mieuls délisces : 
Certes, c'est moult à Dieu malvais et vilains visées. 

S'il n'est ensi qu'il sieut, ensi soit qu'il puet iestre. 
A diestre rewardés partout et à seniestre ; 
De tous estas verres leur maintien et leur iestre ; 
Voellent abbet ou non, si seront moine piestre. 

De ces cloistriers parler un pau voel assayer. 
Non pourquant li matère me fait moult esmayer ; 
Car, se je di le voir et leur voelle payer, 
Il diront que les voel, si qu'uns kiens, abayer. 

J'en ai parlet devant, s'en ay dit mainte cose. 
Or me dient aucun comment parler plus ose ; 
Mais je ne voy nullui qui contre mi s'opose : 
Parler de boines gens ciertes on s'i repose. 



185 



186 LI MAIPiTIENS 

J'ai fait comparison des abbés à le gline, 
Comment doivent amer leur subgis d'amour fine, 
Comment de karitet doivent trouver Je mine, 
Et à pau de paroles je conclue et termine. 

Et des offisevers ai-ge bien dit m'entente, 

Poisson sans kief, sans kewe, comment on le présente ; 

A le fois es markiés tart venans a bien vente ; 

Se rien ne leur dévoie, s'ai-ge payet me rente. 

Or m'entenge cescuns, car j'en dirai le voir, 
De nos signeurs cloistriers comment font leur devoir. 
Au moustier on les puet trop bien apercevoir : 
Qui ne dist veritet, bien se puet décevoir. 

De trésors de sciences, se les as, dont en use ; 
Car si très-noble cose ne doit iestre repuse. 
Se les vas reponnant, anemis t'en accuse 
Et à si faites gens Dieu se grasce refuse. 

Aucuns ont boine vois, si n'en voelent user; 
Au moustier tout jour ne font fors ke muser. 
Autre voelent toudis moiener et ruser : 
Hélas ! par devant Dieu, qui les puet escuser ? 

Dieus demande les cuers de tous tant seulement, 
Et on voit tous les jours trèstous appertement 
Qu'en ne kache des heures fors le définement : 
Ensi ne faisoit-on certes anchiènement. 

On chantoit haut et cler par grand dévotion ; 
Se cantoit-on à trait faisant pausation ; 
Par chou pooit-on vir des coers l'entention : 
Ensi servoient Dieu cil de religion. 



DES MONNES. 



187 



Gent de trèstous estas volontiers les ooient 

Et de leur biel service Dieu moult regracioient ; 

Et li couvent ausi, quand dévos les veoyent, 

Pour eaus, pour l'onneur Dieu, souvent s'en efforchoient. 

Le service de Dieu là bien on le fera, 
Que li coers à le bouke toudis s'acordera, 
Et tout pour l'amour Dieu dévot on y sera : 
Tous biens en si fais lieus partout abundera. 

Une défaute voy moult souvent ou service : 

C'est chou que li couvent sont au psalmyer niche. 

Quand uns des cuers commence son vier, ains que perdiche, 

L'autre cuer al encontre sont ensamble compliche. 

Car le vier qui s'en sieut, vont errant commenchier ; 
Che samble, qui les ot, qu'il se voisent tenchier. 
Dit ont bien le moitiet, ains que puissent laissier 
A l'autre lés leur vier, ne lor vois abassier. 

Sachiés si fait service, je tieng Dieus ne l'ot mie ; 
Il n'a cure, ne voelt si faite psalmodie, 
Ains voelt que cescuns cuers, l'autre taisant, hors die : 
Autrement psalmyer che sanle frénésie. 

Rewardés ces couvreurs de tieule comment oèvrent ; 
Tieules l'une del autre toudis à moitiet coèvrent. 
Mettre viers l'un sur l'autre no couvent ensi troèvent : 
Ceste comparison voel bien qu'il me reproèvent. 

A ces couvreurs de tieuls, se les ay comparés, 
Sachiés, de che voir dire, je m'en tieng bien parés. 
Rewardés les couvreurs et moult bien le sarés 
Se j'ai dit voir ou fauls : le droit m'en déclarés. 



188 LI MAINTIENS 

De tout meffais prent Dieus souvent amendement ; 
S'on l'a fait, s'on le fait, plus ne soit ensement. 
Bien voel que cescuns sache trèstout certainement : 
Dieus voelt iestre servis de coer dévotement. 

Services dévos fais à Dieu plaist et an munde. 
Dieus voelt iestre servis de net cuer et de munde 
Et que li cuers s'accorde tous temps à le facunde : 
Grasce de Dieu toudis en tous boins cuers abunde. 

Par droit ne se doit nuls au service Dieu taire. 
Cescuns doit l'uns à l'autre monstrer boin exemplaire, 
Le service divin bien dévotement faire : 
A l'amour Dieu poront ensi les cuers attraire. 

Pour Dieu servir partout sont faites ces églises, 
Et par le foit donnet moult de bielles frankises. 
Nuls ne doit violences faire, ne nulles prises ; 
Toutes salvations sont par dedens assises. 

Dormoir sont estoret pour les corps reposer. 
De bien venir as heures on se fait aloser, 
Et, s'on y fault souvent, on s'en fait bien coser : 
Fâche glose qui voelt, plus n'en voel proposer. 

Fors tant, c'est bien raisons, que le corps on repose, 
Vellant, dormant, toudis à Sathan qu'on s'oppose ; 
Car s'on résiste fort, revenir plus il n'ose : 
Les boines volentés sont à li dures coses. 

Cloistre sont ordenet pour sir, pour estudyer ; 
D'escripture savoir se doit-on sonnyer, 
Car visces de peckiés elle fait délayer : 
Cescuns le puet tousjours, s'il li plaist, assayer. 



DES MONNES. 189 

Ou cloistre par coustume doit-on sir en scilence ; 
Qui n'i vient et n'i siet, on le reprent d'offense. 
S'on y siet volen tiers, à chou qu'on list, on pense, 
Et contre l'anemi trop bien se cuer on tense. 

S'on entent chou qu'on list, adont engiens vaura ; 
De toute vanitet certes il ne caurra, 
Et dont de sir ou cloistre nullement ne faulra : 
Sains-Espirs de chou faire se grasce li baura. 

Et quand ot qu'il est poins et que li cloke sonne, 
As heures doit aler en se propre persone. 
Se coer doit avoir net et conscienche bonne : 
Faire toudis ensi, c'est vie de vrai monne. 

Moine sommes trèstout, nuls ne le puet nyer, 

Abbet et li cloistryer et tout officyer ; 

Le noir abit portons pour nous humilyer : 

Se devons pour les mors, pour toutes gens pryer. 

Li cloistre sont commun pour grans et pour petis. 
En ces livres dou cloistre prent-on boins appétis. 
S'aucuns est d'aucun visce nullement irretis, 
Là troève des remèdes s'il n'est tous frenetis. 

Quel iestre moine doivent, je loch que je le diche. 
Le psaltier bien savoir doivent et leur serviche. 
A faire leur devoir par quoy ne soient niche 
En faire boines oèvres soient tout boin compliche. 

Cloistrier, se vous saviés, comment vous iestes aise, 
Abbet, officyer, comment sont à mésaise, 
Vous ne m'en croiriés mie : s'est boin que je m'en taise. 
Les honneurs qu'on leur porte, c'est chou qui les apaise. 



190 LI MAINTIENS 

Chou qu'il sont souverain, c'est tous leur avantages ; 
Dire doivent premier as consauls leurs corages, 
Car il doivent savoir un pau plus des usages : 
A le fois li plus fos tient iestre li plus sages. 

Signeur, se vous saviés que c'est grans biens d'aprendre 
Et que c'est grans déduis quand il ne convient rendre 
Ne compte, ne raison, dont on le puist reprendre : 
Pour chou doit bien cescuns à ces livres entendre. 

Considérés ces ordènes q'on dist les mendians ; 
En leur couvent partout verés estudians, 
Es moustiers, en leur messes dévotement prian3, 
En abis, en maintiens sur tous humilians. 

11 sont signeur dou monde trèstout par leur clergie ; 
Se n'ont ne fié, ne rente, je ne sai que j'en die ; 
En funder ces biaus lieus mettent leur estudie : 
Sachiés, li bien rentet ne le feroient mie. 

On en a mainte fois pluseur gent rampronnet, 

Disant : « C'est grans meskiés q'on vous a tant donnet. 

« Cil povre mendiant qui vivent d'aumonnet, 

« Biaus moustiers et biaus lieus ont fait et machonnet. 

« Il doctrinent les gens, se sont boin ensigneur ; 

« De tous estas dou monde sont- il voir conseilleur ; 

« Sour tous consauls souvent tient-on le leur milleur, 

« Et des gens au boin faire sont-il boin évilleur. 

Or sont par tout le monde grandement dilatet, 
Et, s'il ont ces honneurs, bien les ont acatet ; 
En siermons, en lectures sont boin et moult patet : 
Religions rentet sont prièsque tout matet. 



DES MONNES. 191 

Une cose parchoi, qui les puet aveuler : 

C'est chou, car il se voelent de grans joyauls meuler. 

Convoitise ne doit en l'ordène pululer, 

Car de tous leurs estas les poroit reculer. 

En guerres, en mortores là gist leur grans wagnages. 
Se je di voir, je preng les curés tiesmoignages : 
Complaindre les en oc et as fols et as sages, 
Car sur leur gens demandent assés de grans hansages. 

On tôt à ches rentes, on leur art leur maisons ; 
Il paient les disimes par ans et par saisons. 
Dieu scet s'il leur avient, si qu'il soloit, raisons : 
Quand Dieus le voelt souffrir, or nous en apaisons. 

A le fois on leur donne chou qu'on prent à rentes ; 
De prendre ne les voit nuls homs destalentés. 
De donner as ouvrages c'est bien leur volentés, 
Mais qu'il aient pitances avoecque chou plentés. 

Et quand on leur fait chou, dont cantent hautement, 
Services et obsèques font moult solempnelment 
Et pour les âmes prient assés dévotement : 
Partie de chivanche prendent là vraiement. 

On ne prent riens sur eaus, ne fait exactions, 
Dont n'est mie mervelle s'il font les mantions. 
Que toudis soit ensi, trèstous à Dieu prions 
Et ensi que premiers soient religions. 

A présent de ches ordènes parler me partirai. 
Quant temps et lieus sera, toudis biens en dirai ; 
A parler des noirs monnes saint Benoit me rirai : 
Un pau de chou q'en senc, ay dit et pardirai. 



192 LI MAINTIENS 



Locutum me fuisse penitet, tacuisse nnnquam. 

De chou que j'ai parlet, dist li sages, me poise ; 
De chou que me sui teus, n'est drois q'en aie noise. 
Taisirs plus que parlers toutes gens priés aquoise ; 
On fiert plus fort de langhe que ne fâche de toise. 

Blasmer ne voel nullui, bien voel que cescuns sache ; 
Mais, se je dis le voir, qui voelt, à lui le sache ; 
Pour véritet oïr, drois n'est que nuls hom hache, 
Car on doit dire voir tous temps en toute plache. 

Or prenge ceste note, qui me voelt contredire : 
Pour le droit soustenir on doit souffrir martire ; 
Nuls ne doit redoubter grans courous, ne grand ire, 
Maiement qui nullui par sen parler n'empire. 

Toutes comparisons, c'est voirs, sont hayneuses ; 
Si s'en doit-on warder, car elles sont prilleuses. 
On en fait à le fois pour escaper wiseuses, 
Et s'en fait-on par vin qu'on doit tenir vineuses. 

Trèstout chou que j'ai dit, c'est tout pour exemplaire 
Donner à noirs moines qu'il voelent ensi faire ; 
Et, se j'ai cose ditte qui nullui puist desplaire, 
M'entente ne fu mie onques tel cose faire. 

Larga corona satis, nigra veslis, Iota rotunda non faciunt 
monachum, sed mens a crimine manda. 

Li bien large corone, ne li noire viesture, 
Ossi li ronde bote, toute telle mesture, 
Ne font mie le moine, mais conscience pure ; 
En sen cuer tenir nait vrais moine mait se cure. 



DES MONNES. 193 

Signeur noir moine, tout sachiés que je vous loe ; 
Wardés bien qu'anemis en ses bras ne vous noe. 
Ostés en sus de vous dou siècle Torde boe, 
Par quoy li Sains-Espirs dedens vos cuers s'encloe. 

Pensés toudis comment à l'entrer vous wastes, 
Comment dé tout en tout au munde renunchastes 
Et tenir vos corps net et vos pensées castes, 
A le stabilité comment vous loyastes. 

Adont presistes-vous le rieule pour maîtresse ; 
Cescuns preudhoms tenir doit toudis se promesse, 
Mais de vous empaichier Sathan onques ne cesse : 
Tost vous aroit tous pris, se ne fust li confesse. 

En prison iestes mis et en obédiense ; 

A vos abbet devés tout porter révérense, 

Et vous devés warder de kéir en offense : 

On le tient pour boin moine, qui de tels coses pense. 

Vous iestes hiretages, et gent dou siècle meule ; 
Toutes si faites gens li munde les aveule, 
Car toutes vanités sont partout en che peule ; 
On dist quand une vient, elle ne vient pas seule. 

Os chou que Sathan dist : « Or tu m'es escapés ; 
« De ches moines laiens tu m'as estes hapés. 
« Se je puis, tu seras de mes gens atrapés 
« Et en infier sera avoec nous encapés. » 

Toudis doit li boins moines penser à ses peckiés, 
Cescuns par lui-meismes sent dont il est entekiés. 
Nuls ne scet, fors il seuls, s'il est mal aléchiés : 
Cescuns doit bien doubter quand il est manechiés. 

13 



194 LI MAINTIENS 

Nuls ne troève si tost que fait cils qui repont ; 
Ches grans yawes on passe par mer ou par le pont ; 
Femmes ayment leur gline, quand gros oes elle pont : 
Au maistre boins disciples en grand crémeur respont. 

Nous avons à passer moult orible passage : 
Ch'est le mort qui sur tout demande grand hansage ; 
Par là convient passer et le sot et le sage 
Et gentil et vilain ; tout doivent le passage. 

A l'autre lés voit-on moult de grans assanlées ; 
A l'un les blankes gens à banières levées ; 
Al autre noires gens qui font moult de posnées ; 
S'attendent le paiage des dis, fais et pensées. 

Li pons est moult prilleus et s'est mal apoyés ; 
Qui porte grand fardiel, s'il kiet, tost est noyés. 
Prouvés-vous dont, passant, q'adont légier soyés, 
Se non avoec les autres vous serés envoyés. 

Moult petis est cils pons, les nés sont effondrées 
En ches grandes rivières qui là sont assanlées, 
Sans rives et sans fons, se sont grandes et lées ; 
En elles moult de gent ont estet engoullées. 

mors ! li pons hideus ! par ti convient passer ; 

Le passage par ti nuls ne puet casser ; 

Nuls de ti le paiage ne le puet relaxer : 

Pour chou fait-il malvais grans fardiaus amasser. 

Adont seront sour tous faites grandes aprises 
Des fardieus de peckiés, de rikaices acquises, 
En ches choses mundaines s'on a ses cures mises, 
Et de trèstoutes oèvres et fais de toutes ghises. 



DES MONNES. 195 

Li tiesmoguage boin aront dont leur saison ; 
Li vrais juges voira de tout avoir raison. 
Par raport de tiesmoins le Signeur apais-on, 
Mais chiuls qui mal a fait, ara maie maison. 

Taste dont que je veuc, moines, et bien t'avise. 
Li mors et nuit et jour se hache fort aguise, 
Anemis toutes eures en infier moult atise, 
Car par le mort attend des âmes moult grand prise. 

Trèstous convient morir, c'est cose moult certeine ; 
Mais on escape bien, quand on voelt, le demaine 
Del anemit perviers et de se forte kaine : 
Ch'est des peckiés morteuls, s'on y voelt mettre paine. 

Religieus cescuns boins eureus sera, 
Qui de nuit et de jour en tous temps pensera 
A chou qu'il a promis ; adont escapera 
Toutes peines promises cellui qui mal fera. 

A ches religions je voi le siècle traire ; 
Ch'est cose qui bien doit as preudhommes desplaire. 
Religions et siècles iestre doivent contraire ; 
S'il sont d'accort, nuls biens ne venra del affaire. 

Pau voy, mais j'oc bien dire : « Siècles est trop mués. » 
Tout estât, tout leur sens ont de mal acués, 
Et de toutes virtus est siècles desnués : 
Religieus, pour Dieu, che siècle respués. 

S'il fu, s'il est en vous, laissiés se compagnie, 
Comment qu'il vous promet, comment qu'il vous fiestie ; 
De li ne vous venra fors toute trequerie : 
Ostés-le hors tantost, car fols est qui s'i fie. 



196 U MAINTIENS 

Vous en iestes issut par grand dévotion, 
Quand fesistes jadis vraie profession 
Et de toutes vos meurs boine convertion ; 
Rémunérés serés selonc l'entention. 

Nuls preudhoms ne se doit, tant qu'il vit, esmayer. 
Sains Pois dist vraiement qu'on doit tout assayer, 
Au bien faire tenir et dou mal délayer. 
Pau vit-on, s'acroit-on : tous temps fait boin payer. 

Que plus biel paiement que de ses veus warder ? 
Se euer et se chine sens tous les jours rewarder ? 
S'il sont de riens au siècle, q'on les fâche tarder ; 
Ensi puet-on se fin sainement awarder. 

Dieus nous fist vraiement, nous ne nos fesins mie. 
Conscience de moine jà ne soit esmaïe, 
Mais se traiche dou tout à le Virge Marie, 
Et à mort et à vie trouvera sen aye. 

Se j'ai premiers parlet et dit de ces noirs monnes, 
Ch'est bien drois et raisons ; car toutes les personnes 
Qui Dieu crièment et ayment de consciences bonnes, 
As disiteus souvent partissent leurs aumosnes. 

Je voy religion en tel ordène cangier, 

Mais jadis l'ai veu iestre bien sans dangier; 

Le bien au mal je voy tous les jours escangier, 

Et nuls homs ne poelt vivre sans boire, sans mangier. 

Je vi qu'il souffissoient moult bien les pourvéances, 
Des vivres et des viestirs certaines ordenances, 
Prouvendes telles queles avoecques les pitances ; 
Mais à chiaus qui pourvoient, on leur va d'autres lances. 



DES MONNES. 197 

Abbet voelent avoir leur droit, ch'est de raison, 
Et li couvent aussi de point et de saison, 
Et dou sourplus on fâche pourflt à le maison : 
Tout le commun ensi, s'on le fait, apais-on. 

Mais il doivent penser comment il le désiervent, 
S'il font bien leur devoir et Dieu tous les jours servent. 
Anemis de leurs fais toutes oèvres entiervent, 
Car il de boines oèvres se doelent et s'en diervent. 

I! demandent toudis sur les boins grand hansage 
Et perçoivent tantost quand on a coer volage. 
Qui scet parler à point, on le tient homme sage ; 
Se chou qu'il est, disoie, je diroie le rage. 

De dire toudis d'une, bien anuyer poroit. 

J'ay dit de saint Benoit comment tous temps oroit, 

En se cielle tous seus comment il demoroit 

Et pour toute sen orde Dieu souvent déploroit. 

S'ai parlet des abbés, de chou qu'il doivent faire, 
Et des clostriers ausi ne me peuc mie taire, 
De ches officyers et de tout leur affaire : 
Si leur prie trèstout que ne leur voist desplaire. 

A chou que j'en ai dit, m'a méu carités ; 

S'il n'est ensi qu'il sieut, certes c'est grans pités, 

Et d'en dire le voir je me sui délités : 

Pour chou ne doit mes dis iestre jà despités. 

En l'ordène saint Benoit main-on bien sainte vie ; 
On y list, on y cante ; qui voelt, il estudie. 
S'on demorast es clostres et hors on alast mie, 
Pour voir, Dieus ameroit forment tel compagnie. 



198 LI MAINTIENS 

On vit jadis el ordène boins et anchiens preudhommes 
En ces clostres par tout des femmes et des hommes. 
Ch'est pités que si fait à présent nous ne sommes ; 
Dieus de boines parties scet faire boines sommes. 

Somme de men besoigne, c'est dire véritet ; 
L'ordène voi trop eangier, s'en ai moult grand pitet, 
Car elle m'a norit des ans grand quantitet ; 
Bénis soit mes boins Dieus quand tant m'a respitet. 

Assés dou temps passet de bien dire poroie ; 
Mais bien sai, se le voir de tout en tout disoie, 
Grand indignation de pluseurs encourroie : 
Se n'ose d'autrui cuir tallier large coroie. 

Tout li doit de le main yoewel, voir, ne sont mie ; 
Cuer anchien et cuer jovène diversent moult, le vie, 
Car li cuer anchien mettent au sens leur estudie , 
Et li jovène pensent toudis à légerie. 

Pour chou les souverains convient qu'il rewargent 
Chou que connus leur est, et leur subgis tous wargent, 
Et contre l'anemi d'exemples boins les targent : 
En ce fasant naront warde qu'en infier argent. 

Un ars qui toudis tent, il est tost afolés. 
Pensers de jovène coer, il est tos envolés, 
Et cuers anchiens par droit de sens est escolés ; 
Je vous di tous le voir, se croire me volés. 

A gouverner convient moult grand discrétion, 
Car de sos et de sages an rétribution. 
Il y convient souvent faire monition 
Et convient à le fois faire correction. 



DES MONNES. 199 

Signeur abbet, pour Dieu, premiers vous corrigiés 
Et pour rendre raison vos comptes abrégiés ; 
A le mort en sera vos fais moult alégiés, 
Et plustos en serés avoec Dieu herbergiés. 

Ostés à vo pooir toute maise coustume, 
Toutes désordenanches et le gésir sur plume. 
Sains-Espirs, si corn vens, trèstous visées escume, 
Et qui le siert, dou feu de sen amour l'alume. 

Trop milleur que le siècle fait siervir tel signeur ; 
On ne poroit trouver plus parfait ensigneur. 
Il ne resamble mie manestreur engineur ; 
Car qui le siert de coer, de tous le fait grigneur. 

Il dépent tout de vous, de vo seule personne ; 
Ramenés le vies temps ; si ferés grand aumosne. 
Li mors vient et se haste ; car jà se cloke sonne, 
Et, se vous commenchiés, il vous sievront vo momie. 

Iestre doivent par vous et conduit et menèt; 
Je di que c'est vo coulpe s'il sont désordenet. 
Chou qui n'est bien wardet, on dist, mal est penet ; 
Dont tient du tout à vous, se mal sont assenet. 

Biaus parlers plus pourfite que le rigeurs ne fâche, 
Et li coer qui sont jovène, ne voelent qu'on les hache. 
On warde lentelette que li vens ne l'abache : 
A ses subgis boins abbés toudis custode mâche. 

Abbet et li couvens est un corps, che me sanle ; 
Dont se doivent tenir par karitet ensanle. 
On voit appertement leur habit se resanle : 
En eaus toutes virtus doivent avoir Je canle. 



200 LI MAINTIENS 

Des couvens voel parler et ches abbés laissier ; 
Che n'est mie grans sens des gens tant exauchier 
Que, se raisons le donne, qu'on les puist abassier : 
Nuls ne doit ses'parolles fors à point encrassier. 

Nos temps or est malvais, Dieu bien l'amendera, 
Et sains Benois aussi quand temps et lieus sera. 
De cbest siècle cescuns déchut se trouvera 
Et de ses cuideries bien se perchevera. 

J'ay pardevant parlet de diverses matères, 
Des aucunes couvertes et d'aucunes bien clères ; 
S'ay dit de saint Benoit comment fu no fundères, 
Et de tous noirs monnes il doit bien iestre pères. 

Car cescuns par se rieule moult bien aprendera 
Comment en tous estas bien vivre devera, 
Et se rieule de vivre là dedens prendera : 
Qui chou fera tous temps, sages et boins sera. 

Sur toutes autres rieules est li mieuls ordenée ; 
Selonc complections fu sagement trouvée, 
En trouvant carités li fu dont assenée ; 
En tous les capitiaus fu doulce se pensée. 

Moult petit commanda, mais fist monitions; 
Cescun donna se part apriès professions ; 
As préias, as subgis mist ses intentions : 
Dieus doinst qu'il soit tenut en toutes régions ! 

En tous pays appert comment cescuns s'ordonne, 
Par maintiens dissolus quels exemples on donne. 
Moult petit j'en excuse blanc, ne gris, ne noir monne, 
Et de toutes les ordènes généralment personne. B 



DES MONNES. 201 

Rewardons mendians comment il se chevissent ; 
Il n'ont nient et s'ont tout, de toutes debtes iscent ; 
S'il estoient rentet, riens n'est qu'il ne fesiscent. ' 

Se cils sièeles malvais pooit tous temps durer, 
Un petit on poroit mieuls ses mauls endurer ; 
Mais il fault, che voit-on, se doit cescuns curer 
Q'anemis en infier ne le puist emmurer. 

Dieus nous en a gietet à point, se sommes sage ; 
Compagnier fait malvais toute bieste sauvage. 
Dou siècle compagnier attent-on grand damage ; 
Fols est qui foit li tient, ne qui li fait hommage. 

Mais warge bien cescuns qu'en sen coer ne le plante, 
Car il ne fait fors mal en tous les lieus qu'il ante ; 
Et, quand gens a déchus, il est lies et s'en vante : 
Ch'est un grand encantères, pries que tous il encante. 

Dieu lassier pour le siècle, c'est grans iniquités. 
Religieus siècleus doit iestre despités. 
Pour quoy ? Pour chou qu'il s'est ou siècle délités, 
Qui de li par promesse doit iestre despités. 

On dist : « Une bontés toudis l'autre demande. » 
Jhésu-Cris nos Salvères pour nous tous fist offrande. 
Or nos mortefions, car sains Pois le commande ; 
Rémunération en attendues moult grande. 

Laisçons che malvais siècle qui toutes gens déchoit, 
Qui nos cuers de ses visces nuit et jour aleçoit, 
Et à Dieu nos tenons, qui tous peckeurs rechoit : 
Ch'est chius qui boins voloirs tout errant apperchoit. 

• Un vers manque dans le manuscrit. 



LI MAINTIENS 

Dieus demande nos coers au moustier maiement, 
De tous yestre servis nuit et jour vraiement, 
Et voelt que ses services soit fais dévotement : 
Payer voelt les promesses de tous entirement. 

Car li moustier sont fait pour pryer et orer ; 
Là doit-on ses peckiés et dou peuple plorer, 
Et en dévotion as heures demorer : 
Là ne puet anemis coers dévos dévorer. 

Reposer ou dormir, Dieus le voelt et raisons. 
Pour chou sont ordenés toutes teles maisons. 
Se li corps dort par droit, bien nous en apaisons ; 
Dieus voelt que li coers velle par trèstoutes saisons. 

Le cloistre devons tous par espasse tenir ; 
Sans maises occoisons tout y doivent venir, 
Là sir, estudyer pour l'ordène soustenir : 
Moine noir maiement le doivent maintenir. 

En ches livres prent-on del âme le peuture, 
Qui des temptations n'est onques bien seure. 
Tous remèdes troèv-on souvent par escripture, 
Dont doivent en aprendre moine mettre grand cure. 

On doit trèstous les jours teair collations, 
Car estorées furent par grans dévotions ; 
Iestre trèstout y doivent sans excusations : 
Faire ne me convient autre monitions. 

Ou refrotoir doit-on prendre là se substanche, 
Prendre trèstout en gré sans nulle murmuranche. 
Li coers est plustos plains trop que ne soit li panche 
Nuls ne puet avoir peu, mais qu'il ait souffissanche. 



DES MONNES. 203 

Dans abbés doit songnier sur trèstout des malades, 
D'eaus visiter souvent ne doit-il yestre fades, 
Contre les anemis bien vigreus et bien rades, 
Si q'en nul de ses moines ne mâchent jà leur pades. 

Tout doit yestre commun, nuls ne doit riens avoir, 
Fors que, selonc le rieule, che doit cescuns savoir. 
Je di hardiement : « Chius qui tent al avoir, 
« A le mort il pora bien avoir à ravoir. » 

Quand li cbiés et li membre sont toudis d'un accord 
Et ne convient que nuls y fâche le raccord, 
Li boins coers as boins yoels toutes heures s'accord, 
On puet dire : « Tels gens n'ont dou cuer le sac ort. » 

Pour Dieu, trèstout noir moine, k'or aies perchevant, 
Pensés chou que j'ai dit es rimes pardevant. 
A malvaises coustumes qui se vont alevant, 
Pour l'oneur saint Benois, coures tost au devant. 

Ordènes, viestures li sage gent les prisent, 
Et les désordenanches moult de gent les desprisent. 
Pluseurs leur conscienches ge sui certains qu'il brisent, 
Quand conformer au siècle par leurs habis eslisent. 

Viestirs vieus est buriaus, noble viestirs brunette ; 
Viestirs monstre moult bien le conscience nette. 
Brunette le buriel au jour d'ui décokette ; 
Desous cescun voit-on à le fois amourette. 

Sains Benois nous aprent que le vil nons prendons 
Et q'à ches coses kières nullement n'entendons. 
Se viestirs curieus avoir nous y tendons, 
L'uns l'autre de mal faire certes nous aprendrons. 



204 LI MAINTIENS 

Brunettes, sauvegines les devons-nous porter ? 
Nenil, nuls ne se doit, voir, en chou déporter ; 
Mais nous pour Dieu servir nos devons cohorter 
Et al ordène warder tous les jours enorter. 

Tissus, tasces d'argent noblement clawetées, 
Doivent yestre tels coses de nos moines portées ? 
Nenil voir, car par chou voit-on bien leurs pensées ; 
S'en dient sage gent : « Che sont gent rassotées. » 

Habit estroit et court es-ce si grans plaisanche ? 
Je ne voy que nuls moines de tel cose s'avanche, 
Comment que jovènes coers le volenté en sanche : 
Uns jours venra que Dieus en prendra se venganche. 

Dieus voit tout, se scet tout, s'atent, s'est déboinaires ; 
Se voit de toutes gens tous les jours leurs affaires. 
S'il voet les mauls laiscier, à bien soit li repaires ; 
Dont nos donne s'amour, s'en fuit nos adversaires. 

On dist : « Quand Dieus ne voelt, sains ne puet. » C'est raisons. 
Dieus voelt que nous l'amons en trèstoutes saisons, 
Et chou que promesins, tous les jours nous faisons ; 
Autrement nullement se courouc n'apaisons. 

Aujourdui voy castois moult petit pourfiter ; 
Cescuns se voelt ou siècle, che voit-on, déliter : 
Hélas ! il est si fauls qu'on le doit despiter, 
Mais cescuns l'ayme tant qu'il l'estuet respiter. 

Je le voi si forment les aucuns embrachier ; 
Pour nul castoi q'on fâche, nel voelent encachier. 
Je ne m'en ferai plus ne bouter, ne sachier ; 
Puis qu'il plaist, or s'i voisent toutes gens enlachier. 






DES MONNES. 205 

Et quand Dieus voelt souffrir, nuls ne me puet reprendre ; 
Assés mieus me vauroit un boin taisir aprendre. 
On prise plus assés le doner que le prendre ; 
Des sciences vault mieus li retenirs que vendre. 

On se voelt conformer aujourdui, dont c'est hontes, 
A ches nobles signeurs, ces princeps et ches contes. 
Sathan prendera bien principal et les montes : 
Or s'avise dont bien, qui doit faire ses contes. 

Toudis dire le voir poroit bien anuyer. 
Or "wargent bien le siècle chevalier, escuyer ; 
Nos mestiers est orer, studyer, Dieu pryer, 
Et dedens et dehors partout humilyer. 

Nous fumes à premiers sur povretet fundet ; 
Or nous sont moult de bien, si q'on voit, habundet. 
Dieus voelt yestre servis de nait cuer et mundet, 
Quand là dou Saiat-Espirs voit le don redundet. 

Or ay dit et rimet longuement de noirs monnes ; 
De cel habit voit-on moult de boines personnes 
Et qui moult souvent ont pour mendians rampronnes ; 
A mes parlers voirai bien tos mettre les bonnes. 

Se nos ordènes estoit tout d'une volentet, 
Selonc chou qu'il y sont de boins engiens plentet 
Et q'on est en tous lieus bien dotet et rentet, 
De trèstoutes sciences seroient aventet. 

Mais envie malvaise qui tout bien contrarie, 
Met en coers envieus q'on ne s'accorge mie, 
Que nuls voist as escoles, ne que nuls estudie, 
Pour chou q'avoir volroient sur eau3 le signerie. 



206 



Ll MAlftTIENS 



Et che fait li maulfès, qui toudis bien empeiche ; 
Quand empeichiés les a, s'en maine grande leiche, 
Car il ne voelt que nuls à bien faire se maiche, 
Et chou q'on a promis, nuls preudbons ne l'empeiche. 

S'en sont li monastère tout partout desnuet 
De sens et de maintien, de tout conseil muet ; 
Car, se par le clergie fussent sens accuet, 
Tout mal et trèstout visce seroient respuet. 

Rewardons autres ordènes, mendians et rentes, 
Comment il sont trouvet de boins clercs grans plentés. 
He ! l'ordène saint Benoit tout sage lamentés, 
Quand ensi par envies desnués les sentes. 

On voit par no Saint-Père pape Clément sisime 
Comment par les escoles Dieus les boins clers sublime. 
Dou pourfit des escoles nuls ne scet le centime : 
Dont soient empeichant trébuschiet en abisme. 

Li papes Bénédic ses boins prédecessères, 
Qui fu, par devant lui, nos souverains Sains-Pères, 
Par se constitutions fu soutiuls ordenères, 
S'ordena des noirs moines et de leurs monastères. 

Et par ses ordenances sera tantost scéut 
Comment tout yestre doivent et pris et esléut 
Li moine studiant et comment pourvéut : 
Or en fâchent partout noir moine leur déut. 

Honneurs, tous biens, tous sens certes habundera 
En trèstous monastères là bien on le fera ; 
Se fardelet cescuns devant Dieu portera : 
Se concluch et fais fin. Chou qu'iestre doit, sera. 



DES M01NNES. • . 207 

Tout vient à boine fin, qu'on fait à boin entente ; 
Chou que j'ai fait devant, al ordène le présente. 
D'infier soient wardet et de toute tormente 
Tout moine qui sievront de saint Benoit le sente. 

Soyons trèstout certain que Dieus rémunéra, 
Soit le bien, soit le mal, chou que cescuns fera. 
Devant Dieu tous ses fais cescuns aportera 
Et selonc les désiertes li vrais Dieus jugera. 

Or s'avise cescuns et dont bien se regarde 
Comment trèstous les jours Dieus se taist et s'awarde 
Et montre par sanlant qu'il ait chière cowarde 
De punir les malfais, quand de jugier se tarde. 

Et che fait Dieus pour chou que peckeurs se retournent 
Et pour laissier le mal à bien faire sa tournent 
Et q'en leurs consciences boines virtus enfournent : 
Ensi puniscions et jugement séjournent. 

Dieus volroit tous salver, nullui ne voelt périr ; 
Trèstoutes boines oèvres près est de remérir. 
Dolans est quand justice les perviers fait férir : 
Trop mieuls que les punir, les volroit enchiérir. 

Hélas ! trèstout peckeur, pourquoy ne rewardés 
Le jugement que vous pour vos fais awardés ? 
Repentés-vous et tost, et de peckier tardés, 
Que paradis de vous jà ne soit escardés. 

Trèstout religieus, amés Dieu, crémés honte, 
Par quoy trèstous orgieuls humilitet sourmonte. 
Soyés en Dieu siervir trèstout roy, trèstout conte : 
Autrement ne pores à Dieu rendre boin compte. 



208 LI MAINTIENS DES MONNES. 

Laissiés cel malvais siècle ses oèvres maintenir ; 
Ne le souffres pour riens avoecques vous venir, 
Car, s'il puet vraiement, il se voira tenir : 
Le mal avoec le bien ne devés soustenir. 

Entre vous et le siècle doit avoir différense, 

Car tous chiaus qui Dieu servent, on porte révérense, 

Et li siècles trèstous à ses volontés pense : 

Pau crièment Dieu courchier, n'encourir en s'offense. 

Explicit des noirs moines ciel ordène saint Benoit. 



Ch'est des maintiens des nonnains. 



glorieuse Virgène, dame Sainte Marie, 
Apriès Dieu, vous avés sour trèstous signourie , 
Sur toutes créatures vous iestes exauchie ; 
Tout chou vous a fait Dieus pour humaine lignie. 

Trèstout estiens perdut, quand il vous envoya 
Par l'angèle le salut, et chou nous-ravoia. 
Li Sains-Espirs en vous se grasces ottria, 
Et vos cuers virtueuls toudis s'umiiia. 

Dont est humilités li virtus souveraine ; 
Ch'est celle qui peckeurs à Dieu souvent ramaine. 
Virge glorieuse, vous fustes premeraine 
Qui trouvastes doucheur de le vraye fontaine. 

Li Sainte-Trinités soutieument ordonna 
Que Dieus li Fiuls en vous nuef mois s'emprisonna ; 
Là prist le car humaine, dont salut nous donna ; 
A le fin pour peckeurs à mort s'abandonna. 

Virge mère, vo fil et vo père portastes, 
A trèstous les fojables leur salut aportastes, 
Et sans corruption virge vous enfantantes, 
Toudis virge devant et apriès demorastes. 



14 



210 LI MÂ1MIENS 

Dious est tout, Dieus fist tout, fors peckiés seulement ; 
Tous seus est boins sans fin et sans commenchement ; 
"Wardant virginitet par vous enfantement 
Fist vrais Dieus, et vrais hom en issi vraiement. 

Comparée vous yestes as précieuses gemmes ; 
Siervir vous devons tout, spécialment les femmes ; 
Devant estoient sierves, par vous sont ore dames : 
Bien se doivent tarder de trèstoutes diffames. 

Quand no rédemption Trinités mâchonna, 

Le personne dou Fil à le femme donna, 

Dou Saint-Espir conchut, onques riens ne sonna ; 

Sen corps pour les peckeurs Dieu li Fils aumosna. 

Tout coer dévot se doivent 4e pékiés descombrer; 
Nuls ne puet les virtus de le Virge nombrer, 
Car li virtus divine si le volt obumbrer 
Que peckiés ne le peut nullement encombrer. 

Humilités en li fu sur toutes trouvée ; 
Humle tous temps estoit en dis, fais et pensée ; 
Virgène, mère, fille, tele nous fu livrée 
De Sainte-Trinitet qui de li s*est parée. 

Esleute fu de Dieu pour prendre car humaine 
Le personne dou Fil en sen corps, qui le peine 
Souffri pour ses amis délivrer de le kaine 
Dou pervers Luciffer qui tout ot en demaine. 

Dont Dieus li Fiuls Jhésus, vrais hom et fiuls Marie, 
Délivra par se mort toute humaine lignie, 
Voir tous cheaus et celles qui sont de se partie, 
Qui vivant ou morant ont tenut sainte vie. 



DES NONNAINS. 2 11 

Paradis estoit wis d'umaine créature, 

Quand Jhésus y monta, qui dont li porta pure. 

Unie fu du tout à divine nature 

Ou Fil Dieu Jhésu-Cris qui de nous tous a cure. 

Or est lassus Marie souveraine royne, 
Ch'est drois, c'est li fontaine de tous biens et orine. 
Pour sen humilitet l'aime Dieus d'amour fine ; 
Onques pour tous peckeurs à pryer Dieu ne fine. 

Et s'est li souveraine de Dieu rapaiseresse ; 
De rapieller peckeurs est li droite maîtresse, 
Mais q'on li tiègne bien ses veus et se promesse ; 
D'empêtrer tous salus heure nulle ne cesse. 

Dont ont bien femmes toutes de li biei exemplaire ; 
Toutes celles qui voelent à leur créateur plaire, 
Toudis à li se doivent de dévos coers retraire : 
Bien seront receutes, car moult est déboinaire. 

Théophilus le sceut quand il se mésusa, 
A le Dame se traist et ses fais acusa, 
Et de tous ses meffais li Dame l'escusa 
Onques voir à nullui confort ne refusa. 

Or nous y traions dont peckeurs et peckeresses, 
Et cescuns et cescune li tenons nos promesses, 
Trèstout, religieus et abbet et abbesses, 
Spécialment nonnains puis qu'elles sont professes. 

Al estât des nonnains ay mise me pensée, 
Pour chou que je voy bien que cils estas agrée 
A le Virge Marie, car moult en est loée ; 
S'en dirai me pensée que lonc temps ay celée. 



212 



Ll MAINTIENS 



Bien me voel aviser comment j'en parlerai, 
Car je sui bien certains jà si peu n'en ferai 
Que rampronés moult fort de pluseurs n'en serai ; 
Selonc me petit sens si m'en aviserai. 

Religieuses dames, vous fustes estorées 
Pour chou t^ue vous fussiés dou siècle desseurées. 
Iestre doivent toudis nuit et jour vos pensées 
A le Virge Marie, dont yiestes honnerées. 

Toutes ne poés mie warder virginitet, 
Mais le caste de coer, de corps en véritet 
Commande li vrais Dieus qui de tous a pitet, 
Et se voelt que sur tout on ait humilitet. 

Che note vos habis ; se bien le remirés, 
Jamais d'orghilleus cuers ne seroit désirés. 
Rewardés Escriptures, tous les biens y lires ; 
Onques n'est bien sénés li coers quand est irés. 

Se vous volés un peu mes paroles entendre, 
Comment que petit sache, se pores bien là prendre 
D'eskiwer moult de coses, dont on puet gens reprendre 
Toudis fait boin un peu de qui que soit aprendre. 

Vous portés les noirs veus apriès professions ; 
Ch'est d'humilitet vraye significations. 
Li noir veu monstrent bien boines intentions, 
Car che sont les banières de vos religions. 

Li maintien monstrent bien s'elles sont bien aprises, 
Car dedens et dehors vestre doivent rassises. 
Tost voit-on s'elles sont en noviscetet prises ; 
On en voit au jour d'ui partout de maintes ghises. 



DES NONNAINS. 213 

Leurs deforains maintiens monstre bien leurs pensées, 
S'elles les ont au siècle, s'elles sont ordenées ; 
Les pensées de femmes ne sont mie celées : 
Onques nuls biens ne vint de nonnains embisées. 

Pour Dieu, toutes nonnains, pensés as ordenanches, 
Qu'on vous monstra novisses quand fustes en enfancbes 
Prendés en ches doctrines trèstoutes vos plaisanches ; 
Le siècle boutés hors et toutes ses baubancbes. 

Vous savés bien comment vous fustes maintenues, 
Et comment par lonc temps on vos tenoit en mues. 
Wardés vos consciences qu'elles ne soient nues 
De virtus : si serés à Dieu moult bien venues. 

Flere, loqiti, nere, statuit Deus in muliere. 

Plorer, parler, filer, femmes l'ont de nature ; 
Plorer devés peckiés d'umaine créature ; 
Parler devés toudis de biens et d'Escripture ; 
Filer devés souvent, s'arés boine viesture. 

Offisces de nonnains, c'est souvent Dieu pryer ; 
Parler doivent si peu qu'il ne puist anuyer ; 
Toudis d'aucun ouvrage se doivent sonnyer 
Et se doivent toudis partout humilyer. 

Dou bien doit-on souvent dire des boines notes ; 
Paroles véritavles valent mieuls que les sotes ; 
Le serment des boins moines ils virent par nos botes : 
Assés plus que cil homme, les femmes sont dévotes. 

Dieus et trèstout gent prisent le nonnain coie, 
Quand le cloistre bien tient et peu va par le voie ; 
Mais je les voie aler souvent, dont moult m'anoie ; 
Se plus closes estoient, moult joyans en seroie. 



214 



LI MAINTIENS 



Car che seroit par Dieu li pourfis de leurs âmes, 
Et s'en osteroit-on un grandment de diffames ; 
Mais trop malvaisement on puet castyer femmes, 
Car au jour d'ui partout se portent comme dames. 

Anchiènemenrestoit partout humilités, 
Li siècles et li mundes de nonnains despités ; 
Leurs cuers n'estoit en riens, fors en Dieu, délités ; 
Es abbéyes n'estoit nulle fécundités. 

Dévotes gent jadis les fisent estorer 

Pour nonnains en leurs clostres en leurs lieus demorer, 

Dévotement as heures canter et puis orer, 

Filer quand poins seroit, mains parler que plorer. 

Pour chou les boines gens leur enfans y mettoient, 
Et les anchiènes dames pour Dieu les rechevoient 
Et en grande crémour moult bien les aprendoient, 
Et les bien doctrinées, quand poins estoit, viestoient. 

Ensi furent fundées des nonnains ches abbéyes, 
Et de boines personnes et saintes raemplies, 
Qui vagant par parens souvent n'aloient mies, 
S'il n'estoit grans besoins, et c'estoit peu de fies. 

Hé ! gracieuse dame, Virge sainte Marie, 
Jovène fustes jadis moult saintement nourie ; 
Seule souvent estiés, par rues n'aliés mie : 
S'en fustes dou salut del angle plus marie. 

Gabryel vous trouva seule par nuit orant 
Et l'umaine lignie perdue déplorant ; 
Se fist avoecques vous un pau de demorant, 
Le salut vous noncha, dame vous décorant. 



DES NONNAINS. 215 

Hé ! très -douches nonnains, ensievés dont le sente 
De celle doulce dame, celle royne gente ; 
Car moult fait à crémir des anemis li tempte 
Et d'infier là desous li hideuse tormente. 

Or pleust au doue Jhésu nonnains ensi fesissent 
Que par jour et par nuit al orer se mesissent, 
Toute stabilitet promise bien tenissent, 
Leurs autres veus aussi tous jours acomplesissent. 

Or est tout autrement, je ne m'en puis plus taire ; 
Mais je prie pour Dieu qu'il ne voelle desplaire, 
Se je di chou que j'och dire de leur affaire, 
Et, se bien ne m'en vient, mal nuls ne m'en doit faire. 

Es maisons de nonnains aucun sont bien venut, 
Et as gens festyer n'a nul règne tenut ; 
On y va volentiers et souvent et menut, 
Mais mieuls sont festyet jovène que li kenut. 

On maine bien les gens es lieus de la maison, 
Par prendre le congiet les bieles apais-on, 
Et pour chou moult souvent on a bien occoison 
De dire chou qu'on voelt, mais qu'on fesist raison. 

Comment seront wardées femmes qui ruseront ? 
Souvent as gens rusés parront, responderont ; 
Des lainschiaus de blanc fil, plorois et chins denront ; 
En non Dieu, li coer chou apriès s'en senteront. 

Pour quoy ? Sachiés, de voir, amours en naistera. 

Quele ? Certes tele que jà bien ne fera 

Celli par aventures qui là s'aquointera, 

Car à le fin déchieute, je tieug, s'en trouvera. 



216 Ll MAINTIENS 

Doit-on l'amour de Dieu pour un homme laissier ? 
Ch'est de si haut si bas qu'on se voelt abassier ; 
De follement amer on se doit délaissier, 
Car tel cose se voelt moult souvent rafrescier. 

Tel amant font samblant de tenir leur convent, 
S'envoient messagiers et menut et souvent ; 
Tost sont nonnains levées, «'elles sont en couvent, 
Car leurs coers leur volette comme coches dou vent. 

A ches messagiers prendent lettres ou tavelettes ; 
Là dedens sont escriptes parolles d'amourettes. 
Hé ! très-doulces nonnains, vous toutes qui chou faites, 
Wardés que ne perdes del honneur vos florettes. 

De ces sotes amours les fréquentations 
Vous tollent moult souvent toutes dévotions, 
Et si vous font haïr vos lieus, vos mantions ; 
Là sont tous vo penser et vos intentions. 

Si prendés des congiés moult souvent sans raison ; 
Mais amours vous semont, qui toudis voelt saison, 
Que vous ayés souvent d'aler hors occoison, 
Et chou vous fait laissier à le fois vo maison. 

Au jour d'ui ces nonnains voelent yestre moult cointes ; 
Toutes sont loyemières, se font pluseurs accointes ; 
Se fait-on des amours des ordenances maintes : 
Hélas ! jadis estoient des nonnains pluseurs saintes. 

Car Dieus estoit amés et li siècles laissiés ; 
S'estoit orghieuls partout en toutes abassiés. 
Or a siècles les cuers à li fort sachiés 
Qu'en ses las les a tous, si qu'on voit, enlachiés. 



DES IN0NNA1NS. 217 

Se chils siècles présens deust durer longhement 
Et qu'on fesist ensi qu'on fait vraiement, 
Il vaulroit mieus assés à gens d'entendement 
Li morirs que li vivres, jel di certeinement. 

Religieuses dames, d'abis, de cuers volages, 
N'esse mie meskiés qu'il convient vos outrages 
Porter les autres dames qui sont boines et sages ? 
Vous monstres que soyés toutes de grans parages. 

Dames emparentées ont un pau d'escusanche, 
Mais que ne fâchent mie grande desmesuranche. 
Par les parens d'aucunnes li maisons en avanche ; 
En aucuns lieus sur chou vit-on en espéranche. 

Or avient à le fois en aucunnes maisons 
Qu'elles en sont kierkies, se n'est mie raisons ; 
Mais, puis qu'on ne s'emplaint, or nous en apaisons ; 
Jà de si faite cose partie ne faisons. 

Dames religieuses, blankes, noires et toutes, 
Vous donnés à parler à ches gens et des doubtes ; 
Car quand on voit de vous hors de vos lieus les routes, 
Li fol ont tautost dit : « Or rewardés che^ gloutes ! » 

Elles deussent sir quoies en maison et filer, 
Pour rekeudre leurs wimples eswilîes enfiler. 
Or yront par moustiers de piler en piler ; 
Les détailleurs feront leurs pilles despiler. 

S'acateront fins dras pour elles cointoyer, 
Puis vont à warcoles, si les font desployer ; 
Se vont en ces joyauls leur argent employer : 
Bien sèvent où boin fait aler esbanoyer. 



218 LI MAINTIEUS 

Li Papes feroit bien, se tost les enclooit ; 
Assés tost le feroit, se parler nos ooit. 
Clie samble que cescuns le feroit s'il pooit, 
Pour chou que d'yestre coie nonne jadis vooit. 

Les jovènes sont d'accort, se sont toutes maitresses ; 
Souvent pour leur congiés traveillent leurs abbesses, 
Se fallent au moustier as heures et as messes ; 
Hélas ! que souvent vont encontre leurs promesses ! 

A leur volenté voelent avoir le cellenière, 
Me dame le prévoste, me dame le boursière, 
Prieuse, soupprieuse, me dame l'ostelière : 
Chiertes je voy qu'il va tout chou devant derrière. 

En non Dieu, je les voy toutes à un fuer mettre, 
Celles qui riens ne sèvent, celles qui sèvent lettre. 
Si se voelent les jovènes de trèstout entremettre ; 
On voit bien blanke nive de caut soleil remettre. 

Or font prendre congiés père, mère, parentes ; 
Se voelent ces nonnains avoir cescunes rentes, 
Et s'elles ne les ont, se mainent graus toimentes, 
Et tant font que pluseur viènent à leurs eutentes. 

S'il dient : « C'e^t pour chou nos maisons apovrissent, 
« Li corps partout des gens moult forment aflbiblissent. » 
Non est, mais c'est pour chou qu'elles plus souvent issent; 
Les drois chou deti'endans soutieument avoulissent. 

Je cognoisc, et voirs est, nonnains ont mult à faire, 
Car, en leurs monastères, de gens a grand repaire ; 
Mais, s'on pooit ches frais sans damage ietraire, 
On poroit un petit amender leur affaire. 



DES NONNAINS. 219 

Toutes voies fait boin warder se conscienche ; 
Yestre propriétaire, c'est malvaise semenche ; 
Canon et li droit dient que c'est mult grans offense ; 
S'on puet avoir ces rentes, je n'en sai le sentense. 

Sil fust ensi qu'il sieut, autre cose diroie ; 
Renter religieus jà ne l'accorderoie, 
Car on voit tous les jours comment on s'en desroie : 
De bien warder les veus, che n'est mie li voie. 

On soeffre moult de coses pour leur nécessitet ; 
On a des povres gent moult petit de pitet ; 
S'on n'est honniestement, on est tost despitet, 
Mais il fait boin warder toudis stabilitet. 

Hé ! très-doulces nonnains, vos espeus s'apareille ; 
C'est chius qui ne dort onques, c'est cils qui toudis veille. 
Si message vous crient : « Or extendés l'oreille ! » 
Car il vos vont nunchant une doulche merveille. 

Or tost venés avoeques : del espeus et l'espeuse 
Yestre ceste nouviele vous doit moult amoureuse. 
Cescune boine nonne doit iestre curieuse 
Que là ne faille mie, s'en doit yestre songneuse. 

Pour l'amour del espeus vous yestes en prison, 
Et l'amour gracieuse de dévos cuers en pris-on. 
En fiestyer l'espeuse ne doit avoir muison 
Et en l'espeut prent-on toute boine puison. 

Une comparison fait Dieus en l'Ewangille ; 
As Evangilles sont tout cristien fiuls et fille. 
Souvent pour Dieu servir, dévos coers se corps sille ; 
Personne qui Dieu sert, toudis se tient pour ville. 



220 LI MAINTIENS 

Le royaume des cieus à dix virges compère ; 
Ceste comparison aucun tiènent amère. 
A le fois avient bien autrui fait qu'on compère, 
Et se débatent bien et les suers et li frère. 

Les chine de ces dix virges, Dieus sotes les appielle, 
Les autres chine senées, ch'est une grasce bielle. 
Virge sainte Marie de Dieu se dist ancielle ; 
Chius dis à trèstous fu pourfitable nouvielle. 

Les chine sotes leurs lampes prisent en laissant l'oie ; 
Le bien faire souvent oublie femme foie, 
Toudis a le cuer vain et le pensée vole, 
Se monstre quel pourfît elle fist à l'escole. 

Leurs lampes et del oie prisent les chine senées ; 
Toudis des sages dames sont maisons bien parées. 
Les sages en leurs fais sont souvent avisées ; 
Des sages et des sotes se font bien assanlées. 

Or avint des dix virges qu'elles sont endormies, 
Mais, se les sages dorment, leurs coers ne dormoit mies, 
Car elles sont soigneuses, se sont tost esvillies ; 
Les sotes sont prèceuses et mal appareillies. 

Tout droit à mie nuit ont haut cryet message : 
« Or tost esvilliés-vous et li sot et li sage. 
« Veschi l'espeus qui vient dou souverain parage. 
« Hastés-vous dou venir pour avoir l'avantage. » 

Tout errant ces dix virges se sont toutes levées, 
As lampes sont alées, si les ont aournées. 
Les lampes des chine sages estoient alumées, 
Et celles des chine sotes furent wides trouvées. 



DES NONNAINS. 221 

Or ont les sotes virges as sages supplyet : 
« L'oie, suers, nous avons nichement oublyet. 
« Nos lampes sont estintes et on a jà cryet ; 
« Or nous donnés du vo, ne nous soit dényet. » 

Les autres respondirent et bien et sagement : 
« Bielles suers, nous avons del oie voirement, 
« Mais à vous et à nous souffiroit maisement ; 
« Nous en avons pour nous assés petitement. 

« Mais aies as vendeurs, assés en trouvères ; 
« Dou boin argent avés, bien en acaterés. 
« Errant, se vous volés, revenues serés ; 
« Vos lampes alumées avoec vous porterés. » 

Tantost en sont alées trèstoutes esmayes. 
Veeschi l'espeus qui vient à grandes compagnies, 
S'a trouvet ces cbinc virges apareillies ; 
A noces sont entrées avoecques li moult lies. 

Li portier tout errant ont les portes fremées. 
Adont vinrent les sotes qui s'estoient bastées, 
Al espeus hautement et fort sont escriées : 
« Sire, faites ouvrir, car nous sons oubliées. » 

L'espeut a respondut : « Alés-vous ent, amies ; 
« Soyés toutes certaines, je ne vous cognois mies. 
« Amet avés autrui ; cil vous fâchent ayes. 
« Fallit avés chassus avoir nos compagnies. » 

Religieuses dames, pensés al exemplaire 

Que Dieus par l'Ewangille vot à nous et vous faire. 

Combien qu'on ait meffait, on se doit à lui traire, 

De peckiet li warder et de tous mauls retraire. • 



2±2 



LI MAINTIENS 



Tous nos convient morir, et si ne savons l'eure. 
Nos juges dissimule, s'atent et si demeure. 
Hélas ! je doubte tant que l'eure ne soit meure 
Que li mors viègne tost et trèstout nos fourkeure. 

Mes pensées me font souvent avoir martire, 
Car je pierc men walesch, se bien l'osoie dire. 
On ne s'amende riens ; ch'est chou que je remire ; 
Se voy que tous les jours attendons de Dieu l'ire. 

Ches virges devant dittes deux estas senefient, 
Unes les sages dames qui toudis à Dieu prient, 
Et les autres les sotes qui tous jours se cointient ; 
S'en parolent les gens et moult de coses dient. 

Ches lampes au jour d'ui sont-elles allumées ? 
Oïl en aucuns lieus selonc les renommées. 
Pluseurs en sont extintes par diverses contrées ; 
As maintiens voit-on bien les foies, les senées. 

Dames, toutes vous yestes à vo Saulveur espeuses, 
Lui servir et amer soliés yestre songneuses 
Et de s'amour warder moult forment curieuses, 
Et Dieus vous tenoit toutes amies prescieuses. 

Or est tout autrement, Dieus est mis par derrière ; 
Se sont li coer cangiet, endurchit comme pière. 
Femmes ont par nature le pensée légière ; 
Se desplait au jourdui moult de gens leur manière. 

De prédications et des gens castyer, 
Dont on voit les boins clers souvent ensonnyer, 
Comment cescuns doit vivre, Dieu servir et pryer, 
On n'en fait nient plus compte que de kiens abayer. 



DES NONNAINS. 223 

Sour toute gent d'église li séculer parollent ; 
On ot bien tous les jours comment li parler volent ; 
Le boin renon d'aucuns à leur pooir retollent ; 
En mesdisant d'autrui leurs armes moult afollent. 

Aucun se vont disant : « Oés ces sermonneurs. 
« Il nous voelent trèstous du no faire donneurs ; 
« Il n'aiment fors les dons et avoir les bonneurs ; 
« S'en voit-on des pluseurs grand avoir reponneurs. » 

Dames religieuses, se vous souvent oyés 
Chou qu'on dist des pluseurs, certaines vous soyés, 
Li cuers des boines dames en seroit esmayés ; 
Li siècle de pluseurs se tient mal apayés. 

Et pour quoy ? C'est pour chou qu'on les voit tant aler 
Et qu'on voit en ches kars ces coses enmaler 
Et par mons et par vaus monter et avaler ; 
Se souhaid-on souvent leur visage haler. 

Vous n'iestes mie seules, qui soyés déparlées ; 
Trèstout en ont leur part en trèstoutes contrées. 
Les gens de Saint-Église petit sont déportées : 
On plaint chou qu'il ont tant, que si bien sont rentées. 

Le cause nuls ne scet, fors que Dieus seulement ; 
Mais j'ose moult bien dire pour voir certeinement 
Que, s'on faisoit ensi qu'on fist anciennement, 
Les coses en tous lieus yroient autrement. 

Plus pourfite exemple que ne fâchent parolles ; 
S'on dist et on ne fait, che sont coses frivoles. 
Pour chou li séculer en tiènent leurs escoles ; 
S'en murmurent aussi gens sages et gens foies. 



224 LI MAINTIENS 

Petit voy, mais j'och bien à le fois des rampronnes, 
Parler sur tous prélas, sur priestres, sur canonnes, 
Sur abbés, sur abbesses, sur nonnains et sur monnes, 
Généralment sur toutes del Eglise personnes. 

Au coer me vient souvent un grandment de pensées ; 
Je tieng que ces personnes sont pour chou déparlées 
Qu'on les voit enrikir, s'en sont envies nées ; 
Jadis n'estoient mie si forment rampronnées. 

Si voit-on aujourd'ui ces maintiens, ces beubanches, 
En viestirs et en tout ches gratis desmesuranches ; 
Che sont de vanitet grandes sénéfianches : 
Pour chou li séculer vont ore de tels lanches. 

Bien penser, pau parler, che doivent faire sage, 
Mais on voit tant de coses qu'on devient tout ramage. 
Qui le kien voelt tuer, on li mait sus le rage : 
De parler sur autrui fait-on souvent outrage. 

On dist, qui de boins est, que toudis souef flaire. 
Assés plus que le fiel on ajme déboinaire. 
Che dist-on, c'est grans bien3 qui puet peckeurs retraire 
Il n'est si grans honneurs tous temps que de bien faire. 

Trèstoute gent moult prisent le boine renommée ; 
Ch'est drois, car boins renons à toute gens agrée. 
Les boines femmes ont tous temps boine pensée ; 
Il n'est si bielle cose que de femme senée. 

Ho ! trèstoutes nonnains, or souvent rewardés 
Que selonc vos dessertes loyer vous awardés. 
Vos ordènes, vos estas soigneusement wardés ; 
D'aler, de vous monstrer, d'acointier gens tardés. 



DES NONNAINS. 



225 



Tout avons à warder nos honneurs et nos âmes ; 
Bien doivent moult songnier religieuses dames, 
Car il n'est si grans hontes que kéir en diffames. 
En aucuns abbéyes, si com dist, en vient blasmes. 

Mais che n'est mie voirs tout chou que les gens dient ; 
De hoines gens souvent li malvais en mesdient. 
Se sont foies persones qui de tels gens se fient, 
Qui tous temps mal pour bien as autres sénéfient. 

Pour chou ne doit-on mie croire légièrement 
Les parolles qu'on ot, les gens d'entendement, 
Car mesdisant parolent toudis malvaisement ; 
S'en sont en grand péril, TEcripture ne ment. 

Comment que je ne sache les gens bien doctriner, 
Se puis-jou bien mes sens à tous bien encliner, 
Les biens en mi tenir et les mauls décliner : 
Toudis doit-on le mal de li dou tout miner. 

Se je di des nonnains chou que j'och d'elles dire, 
Pour chou ne doi-ge mies encourir en lor ire ; 
Car m'entente n'est mie que de riens les empire, 
Mais je ne puis celer chou que mes cuers ot dire. 

Ch'est voirs, li cuer de femmes sont légier comme plume, 
Et li tisons assés légièrement alume. 
Boins keus se poisson piert, quand à point ne l'escume ; 
Chiens est tost escaudés qui caude cose hume. 

Quand je remir ces coses, je ne me puis tenser 
Que de chou que j'en senc, je n'en di men penser. 
Toudis fait boin le bien, qui le set, dispenser, 
Mais on se doit warder de gens trop offenser. 

13 



Ll MAINTIENS 

Les coses devant dittes sont toutes véritables ; 
A cheaus qui les entendent, sont un pau délitables, 
Mais à me petit sens sont-elles pourfitables : 
Or enteng se c'est voirs ou que che soient fables. 

Femmes sont tost décbieutes, se paroles ascoutent ; 
Sage, que ne se brûlent, ensus dou feu se boutent ; 
De pierdre leur honneur, si com keus signeurs, doubtent ; 
Se ne wardent sur elles, toutes grasces dégoûtent. 

On se doit disposer pour grasces recevoir ; 
Par pleuseurs escriptures en scet-on bien le voir. 
Nuls bom ne puet le femme, s'elle voelt, décevoir ; 
Cescune le puet bien tous les jours perchevoir. 

Ne tenés à ces hommes seul à seul parlement ; 
Amours sotes se font assés légièrement, 
Et leur3 parolles sont toutes d'accointement ; 
Déchieutes vous serés, se les crés vraiement. 

Mais amés Dieu de coer et le religion ; 
Se tenés les promesses de vo profession ; 
Ostés de ce fauls siècle le fréquentation ; 
Fabrikiés tous les jours es cbieus vo mantion. 

Pour chou fustes-vous toutes en ces abbéies mises 

Et au commencement del ordène bien aprises ; 

Wardés que ne soyés de vanitet reprises : 

On piert tout sen boin los moult tost par maintes ghises. 

Soyés toutes certaines, quand aies par cauchies, 
Que les gens vous rewardent comment yestes cauchies, 
Comment de vos habis vous yestes coyntyes ; 
Des paroles malvais en ont tantost lanchies : 



DES NONNAINS. 227 

« Rewardés ces nonnains comment resamblent fées. 
« Assés mieuls qu'autres femmes, elles sont acemées. 
« Or yront par ces rues, si seront rewardées ; 
« Ch'est chou qu'elles convoitent que bien soient beées. 

« Dieus ! k'elles sèvent bien ces hommes fiestyer ! 

« Or ont laissiet le cloistre, se vont esbanyer. 

« Mieuls leur vausist pour elles, pour le peuple pryer, 

« Que d'aler leur amis d'elles ensonnyer. » 

Or feront des tintins gens de pluseurs manières, 
Des autres esbanois dont elles sont mesnières. 
Mieuls vaulroit qu'elles fussent un petitet plus fières 
Que chou que vont monstrant leurs manières légières. 

Aucun qui les compagnent, à le fois s'en mespaient, 
De chou qu'on leur voit faire, un petit s'en esmaient ; 
Se les vont conjoiant et mult bien les assaient, 
Mais de parlers sauvages en derière les paient. 

Se doit-on rewarder comment on s'esbanie, 
Et se fait boin cognoistre toudis se compagnie, 
Maiement qui ne voelt ne mal, ne vilenie : 
Moult de gens ont à non que fols est qui s'i fie. 

Ch'est grans meskiés s'on laisse l'amour Dieu pour ce monde; 

S'est pités que li mauls plus que li bien habunde ; 

On doit moult redoubter le dure mort secunde : 

Se doit cescuns warder sen corps et sen coer munde. 

Mundes, cars, anemis font des temptations. 
Ches trois coses souvent tollent dévotions ; 
S'on ne résiste fort es préliations, 
Consciences et coer en aront lésions. 



228 LI MAINTIENS 

Se j'ai de riens mentit, as gens je m'en raporte ; 
D'autre cose parler à présent m'en déporte, 
Car on diroit tantost que j'ay tieste trop forte : 
A Jhésu men Sauveur de tout me réconforte. 

En toutes régions sont fundées abbéies. 
Là femmes sont rendues à bielles compagnies ; 
Pluseurs sont enrikies et pluseurs apovries, 
Selonc cbou qu'elles sont, yestre doivent servies. 

On doit faire partout selonc le temps temprure ; 
Car cose qui se fait par sens et par mesure, 
Ch'est cose qui se tient et qui longement dure : 
Se doivent avoir toutes le conscience pure. 

Ces maisons des nonnains tient-on pour ordenées, 
Quand ordènes est tenus et que bien sont rieulées, 
Et que les dames sont sages, coies et senées ; 
Li bien leur multeplient, s'en sont moult honnerées. 

Al encontre de celles qui vont souvent par rue, 
Qu'on voit bien qu'elles sont de maison dissolue 
Et qu'en leurs lieus n'est mie le rieule bien tenue ; 
Pluseurs gent qui les voient, les souhaident en mue. 

Certes, c'est grans honneurs de tenir ses promesses, 
D'obéir les subgis as abbés, as abbesses, 
D'iestre toudis, s'on puet, as heures et as messes : 
Dévotes doivent yestre toutes nonnains professes. 

Sainte-Église par tout en est moult bien parée ; 
Toute religions est en pluseurs trouvée, 
Car en maintes maisons est ordènes bien wardée ; 
S'en est Dieus gracyés et as gent moult agrée. 



DES NONNAINS. 229 

S'en troèv-on bien partout de diverses manières,' 
Les aucunes dévotes, les aucunes légières, 
Aucunes déboinaires et les aucunes fières ; 
On voit moult bien fallir par anées pesières. 

Les gens de tous estas y mettent leurs parentes, 
Leurs filles, leurs mecbains ; si leur donnent des rentes, 
Mais boin fait eskieuwer d'aler par fauses sentes ; 
Toutes n'adierchent mie par ces entis les entes. 

Se tout bien adierchoient, ce seroit aventure. 
On dist : « En pluseurs coses fait moult li noreture. » 
On troève de ces nois tous temps l'escorce sure ; 
Assés plus que cent buef puet traire li nature. 

On troève de ces nois des fausses et des vraies ; 
A ces nois sont toudis malvaises les essaies. 
Maistres puet bien navrer, qui set warir les plaies : 
Sages, de chou que vois, pour Dieu, ne t'en esmaies. 

S'ensi n'est qu'il doit yestre, se Dieu plaist, si sera, 
Que cescuns et cescune viers Dieu retournera, 
Et les désordenanches qu'on fait, on laissera : 
Toudis les boines oèvres enorter boin fera. 

S'il sont en ces abbéyes aucunes dissolues, 

Aucunes jovenaiches de nouviel or venues, 

Que soient hors alées, et soient revenues ; 

Ch'est pour chou qu'elles sont en crémeur pau tenues. 

Abbesses ont grand coulpes en ces désordenanches, 
Par leur congiés légiers et par leurs grans souffrances, 
Pour chou que convenir les laissent dès enfances : 
Nonnains en congiés prendre font moult de décevances. 



250 L[ MAINTIENS 

Et se chieus voelt souffrir, qui tout amenderoit, 
S'il voloit et tantost se jugement feroit 
Et selonc les dessiertes à cescun renderoit ; 
Qui tel signeur volroit reprendre, fols seroit. 

Toutes portent noirs veus, et li veu senefie 
Humilitet de coer et mener sainte vie. 
Blanke couleurs le noire, che voit-on, contrarie ; 
Ch'est que li coers soit neis et li cars castye. 

Ensi que cescuns voit blanc et noir opposer, 
Doivent boins ncnnains en Dieu seul reposer, 
Oster les vanités qu'on ne les puist coser : 
Ensi par boines oèvres se feront aloser. 

Veni, Sancte iïpirilus, impie superna gratia qum tu créas tipec- 
tora. Reple tuorum corda fidelium, exemplar et spéculum 
totius sanctitatis. 

Nonnains religieuses, orés tous temps ou temple ; 
Que li Sains-Esperis de ses grasces vous emple ; 
Qu'il osche trèstout visées et de ses biens remple ; 
Et as boines personnes prendés toudis exemple. 

Cil boin clerc, en preicbant, monstrent les Escriptures, 
Et chou qu'il ont trouvet par livres, par lectures ; 
Peckeur ont, al oïr, au coer grandes pointures, 
Mais tost est oubliet, autre part ont leurs cures. 

Escriptures ensengnent le manière de vivre, 
Mais on voelt des sermons tantost yestre délivre ; 
On ayme mieuls les coses dou fauls siècle le quivre, 
Mai3 che n'ensengnent mie li boin clerc, ne li livre. 

On poroit tous les jours à ches nonnains praiechier, 
Et poroit-on user une langhe d'achier, 



DES NONNAIKS. 231 

Anchois qu'on puet les cuers d'aucunes resachier 
Dou siècle : là se vont, quand pueient, enlachier. 

Uns jours venra que Dieus Sains-Espirs ouverra ; 
Des pensers, des dis et des fais enquerra ; 
Tout chou que couviert est, adont descouverra : 
Dieus li Fiuls à sen Père vengement requerra. 

Or dou siècle siévir et ses grans vanités, 
Là, toute gent voiant, si fort vous délités, 
Uns jour venra, par Dieu, qu'il sera despités, 
Et qu'on verra trèstoutes ses graDS iniquités. 

Dieus est trèstout poissans, qui tout amendera ; 
Quand voira li douls Dieus et temps et poins sera, 
Tout chou devant derrière, s'il voelt, retournera, 
Religion warder en tous lieus bien fera. 

Dieus est tous endormis, aucune gent le dient, 
Quand il ne fait tantost chou que les gens li prient ; 
Mais pluseurs de le bouke souvent mierchit li crient, 
Qui tantost en leur cuer tous ses bienfais oublient. 

Hé ! trèstoutes nonnains, bien vous devés retraire ; 
Dieus vous a pourvéut un très-biel exemplaire : 
Ch'est chou que les princesses viènent avoec vous traire ; 
Plus saintement ne sèvent amender leur affaire. 

Ch'est voirs, en pluseurs lieus, pluseurs s'i sont viesties, 
Car Dieus li Sains-Espirs les a bien ensignies. 
Par veus et par promesses sont avoec vous lyes ; 
Toutes possessions ont au siècle laissies. 

Prendre devés exemples toutes à ces grans dames 

Qui viènent avoec vous pour mieuls sauver leurs âmes ; 



23:2 li uaintiess 

Oster devés trèstous, s'il y sont, les diffames : 
Autrement à vous toutes en venroit moult grans blâmes. 

Me dame de Valois, li suer du roy de Franche, 
Mist à religion toute sen espéranche, 
Et en sen Créateur eut moult grande fianche ; 
Dieus monstra quele fu toudis très sen enfanche. 

Une maison eslieut qu'on dist à Fontenielles. 
Là puet-on bien oïr cans douls comme vielles ; 
De Dieu troèv-on laiens et filles et ancielles : 
Le Royne des Cieuls en a souvent nouvielles. 

Comment que soit petite, s'est-elle bien servie, 

Et si mainnent les dames tous temps moult sainte vie ; 

Et comment qu elle fust de le royal lignie, 

En ches rikes abbies pour vivre neslieut mie. 

Celle gentils contesse de Hainau, de Hollande, 

Et qui fu souveraine des Frisons, de Zellande, 

Fist de sen propre corps à Dieu laiens offrande ; 

Car bien estoit instruite de chou que Dieus commande. 

Dou boin conte Guillaume fist des bielles portées ; 
Deus filles eut qui fuient roynes coronnées, 
Et un fil qui fu contes, filles autres senées : 
Par li sont toutes ordènes de femmes honnerées. 

Plus humle, ne plus sage ne peuist-on trouver ; 
Riens ne seut refuser qu'on li vausist rouver ; 
De meskiés, de tristeiches le volt Dieus esprouver : 
Par le pierte d'amis le puet-on bien prouver. 

En autres abbéyes se sont pluseurs rendues 
Dames de noble sanc, que Sathan a perdues ; 



DES NONNAINS. 235 

S'ont laissiet tout le siècle, se sont mises es mues, 
Acatet l'amour Dieu, leurs plaisances vendues. 

Pleust à Dieu qu'ore fussent toutes nonnains sifaites, 
Qui tenissent leurs coers, leurs consciences naites ; 
En le Virge Marie fussent leurs amouraites, 
Et en boines virtus fussent toutes parfaites. 

Dames nonnains trèstoutes, retenés bien ces notes, 
Et pensés comment furent ces grans dames dévotes, 
Quand laissièrent le siècle, se prisent blankes cotes ; 
Moult de gent, quand les prisent, les en tiènent pour sotes. 

Mais le boines gens monstrent en tous temps leur bontet ; 
Boins eureus sera qui se corps a dontet, 
As boneurs de ce siècle n'ara riens acontet ; 
Remunéret seront quand il aront comptet. 

Se je suis trop bardis et que j'ay trop parlet, 

Et plus que sus les vielles sur les jovènes marlet, 

On va bien par kemins par estroit ou par let ; 

Se dient cbou qu'il voèlent, gent qui sont emparlet. 

Se je di baudement les coses que je pense, 
Che n'est mie m'entente que cbe soit par s'entense, 
Car à chou que je di, moult petit me pourpense ; 
Se ne di mie tout, mes parlers souvent tense. 

Quand on a tout parlet, à fin convient venir ; 
De parler sur autrui se fait boin abstenir, 
Mais au plus biel qu'on puet, se doit-on maintenir, 
Qui voelt honneur avoir et qui voelt bien finir. 

Je voie aucunes gens : qui fiert, l'un l'autre boute ; 
Pour chou certeinement un petitet me doubte 



254 LI MAINTIENS 

Que des jovènes nonnainsje n'aie grand chascoute, 
Pour chou q'en dire voir ay mis m'entente toute. 

Tost m'aroient dit : « Beaus sires, parlés par caritet ; 
« Toudis bien ne plaist mie, quand on dist véritet. 
« Voirs est, vous nous avés toutes bien encitet, 
« Mais de nous ne vous caille, de vous ayés pitet. 

S'ai mestier que je fâche boine conclusion, 
Par quoy cescune sache toute m'entention. 
Des anchiènes voel bien avoir correction ; 
Se me maich en leur main, en leur protection. 

Tout devons honnerer le Virgène glorieuse, 
Le royne des cieuls, le gemme précieuse. 
Sour toutes femmes est à Dieu plus gracieuse ; 
Pour chou li Trinitet l'a pris et fait s'espeuse. 

Ch'est celle qui tout puet, car Dieus li Pères l'ayme. 
Dieus li Fiuls, quand li prie, tous temps mère le claime, 
Et Dieus li Sains-Espirs qui l'eut en se demaine, 
Exauche ses pryères, et nulle n'en est vaine. 

Douche dame, de vous je pris commenchement ; 
En men oèvre présente s'en fay définement. 
Pour ches religieuses vous pri dévotement ; 
Grasce leur empêtrés et boin amendement. 

Et leurs coers atrayés, royne débonaire, 
A chou qu'elles se puissent dou fauls siècle retraire ; 
Car, se vous ne le faites, nuls ne le pora faire : 
Vous yestes aymans qui fier puet à li traire. 

Hé ! très-doulces nonnains, q'or ayés ramembranche 
De le mortalité qui fu par toute Franche 



DES NONNAINS. 235 

Et par trèstous pays : s'ayés en Dieu fianche, 
Et en le douce Dame qui ses amis avanche. 

Considérés de Dieu les grans corrections 
Par tempiès et par wières et par dissentions. 
Si tenés les promesses de vos professions : 
Es cieuls, ne mie chi, faites vos mantions. 

Puis que morir convient et que là convient tendre, 
On se doit repentir, qui merchi voelt attendre. 
Dieus nous doinst si nos vies et nos peckiés reprendre 
Que le glore sans fin nous puissons tout attendre. 

Dames religieuses, ne tenés pour pointures 

Mes dis et mes paroles qui sont un petit sures. 

Par Dieu, j'ay tout chou dit pour chou que mettes cures 

D'escaper l'anemy, d'infier les peines dures. 

As abbés, as noirs moines, as nonnains ensement 
Se j'ay dit véritet selonc men sentement 
Et j'ay passet les mètes, tout cil d'entendement 
M'aient pour excuset, je leur pri doucement. 

Au penser et au faire je me sui délités ; 

A chou qui est escript, m'a méu carités, 

Et on dist que nul angle ne quiert li vérités : 

Moult de malvais pensers ay pour chou despités. 

Car, quand on est wiseus, tost viènent au devant 
Les malvaises pensées qui vont l'arme grevant ; 
Et tantost qu'anemy les vont aperchevant, 
Consauls raalvais, s'il pueient, vont errant alevant. 

As blans, gris et tous autres religieus rentes, 
Dont il a par le munde de maisons grans plentés, 



236 LI MAINTIENS DES NONNAINS. 

Un petit faire d'iaus fui moult entalentés, 
Mais par cause, cangie m'en est li volentés. 

Car raisons doit souffire, s'est bien m'entendons ; 
Chou que j'ai dit, comprent toute religions. 
Or prengent là, s'il voellent, boines corrections : 
D'autres coses penser m'est pris dévocions. 



Ch'est des maintiens des Béghines. 



Or sunt en moult de lieues couvent de béghinages, 
Demisielles senées, religieuses, sages ; 
De tous estas y sont et de pluseurs linages ; 
Pour leurs enfans aprendre leur font gent avantages. 

Mantiaus et warcoles et simples abis portent ; 
Entr'elles à bien faire trèstous les jours s'enortent ; 
Par couvens, par maisons, par numbre se cohortent ; 
Es biens q'on leur voit faire, moult de gent se déportent. 

S'eslisent souverain pour toutes castyer ; 

Se se doivent à li toutes bumilyer 

Et hors aler ne doivent sans sen congiet pryer : 

Tout chou religion doit bien sénéfyer. 

Par filer, par ouvrer quèrent pluseurs chevanches ; 
Par tempore souvent font des grandes penanches ; 
En leur lieus sont veues des bielles ordenanches ; 
Là pluseur gent au vir ont pris moult grans plaisanches. 

S'aucunes se meffont, tantost on les castie ; 
Les malfaisans, sachiés, on ne les y laist mie, 
Car elles n'ont que faire de nulle compagnie 
Avoec elles avoir, qui n'est de boine vie. 

On leur praiche souvent et dist les Escriptures, 
Par quoy leur consciences "wargent naites et pures. 
Li confiessers souvent oste bien les pointures 
Quand on fait les peckiés, et là mettent leurs cures. 



238 LI MAINTIENS 

Et, se li souveraine set nulle renommée 
Qui desbonnieste soit, tantost est amendée ; 
On en sufferroit nulle, combien fust eslevée, 
Que par l'accort de toutes ne soit tost bors boutée. 

On les tenoit plus courtes toutes ancbiènement, 
Qu'on ne fait à présent, sacbiés certeinement ; 
Et se soloient vivre trop plus dévotement, 
Et closes se tenoient en leurs lieus vraiement. 

Li boin prélat jadis souvent les visitoient 
Et des boines doctrines bien leur administroient ; 
Et adont au bien faire trèstoutes se mettoient : 
Plus volentiers paisieules et closes se tenoient. 

Des jovènes les ancbiènes estoient honnerées, 
Des ancbiennes les jovènes estoient déportées ; 
Par les couvens estoient toutes entremellées, 
Les jovènes demisieles avoecque les senées. 

Comment qu'elles ne facbent mie professions, 
Se sont et nuit et jour en grand dévotions 
Et leur fait-on souvent des prédications 
Boin clerc et qui leur font boines monitions. 

Antées les ay pau : pour chou ne sa-ge mie 
Raconter de leur biens et de leur boine vie. 
Prélat doivent avoir sur elles signourie ; 
Sans leur congiet ne puet yestre tels compagnie. 

D'elles est-on paret, li temps bien le demande ; 
As corps et as services moult souvent on les mande ; 
Là vont moult volentiers tantost q'on leur commande ; 
As messes vont partout darraines al offrande. 



DES BÉGHINES. 239 

Li feu dou Saint-Espir li dévot cuer atisent ; 
Les lieus là li bien sont, trèstoutes gens les prisent ; 
Orghilleus cuer souvent humles oèvres les brisent, 
Et pour chou boines oèvres les bégbines eslisent. 

Les anchiènes as jovènes parollent de jadis 
Et pour oïr s'asanlent, chà six, chà wit, cbà dix. 
Nuls boins cuers de bien faire n'est onques enfadis : 
Par faire boines oèvres vient-on en paradis. 

Qui mesdist de béghines, moult petit s'en avanche ; 
Dieus leur doinst en bien faire boine persévéranche 
Et pour avoir leur vivre boine multepliancbe, 
Par quoy partir puissons trèstout à leur penanche. 

Moult de gens dient pro, pluseur le contra dient, 
Et se sont qui parolles sans raison moulteplient ; 
S'on dist d'autrui le bien, il s'en trufent et rient, 
Et s'on dist le mal, il sont liet et l'otrient. 

Pour chou fait boin ioer toutes gens par raison ; 
Vitupérer autrui n'eut onques se saison. 
De loer, de blâmer par amours se tais-on ; 
Tous temps par pau parler moult de gens apais-on. 

J'ay parlet des bégbines de vir et d'oïr dire ; 
Or me die aucun que trop mal les remire. 
Li siècles est cangiés et cescun jour empire : 
En ches estas partout che n'est fors tire tire. 

A chou dont il m'enforment, ne me puis assentir ; 
Dou premier point del ordène ch'est soutieument mentir. 
Trop plus qu'on ne soloit, on se soeffre sentir ; 
Tant dient bien que c'est sans nul mal consentir. 



240 LI MAINTIENS 

Je vie en men enfanche festyer de chistolles 
Les clers parisyens revenant des escolles, 
Et que privéement on faisoit des karolles : 
C'estoit trèstout reviaus, en riens n'estoient folles. 

S'on Favoit tout juret, joveneiche convient rendre. 
On puet bien l'arc tendut afoller à trop tendre, 
Et se voyent trèstout, rendre convient ou pendre ; 
Le contraire nuls hom ne me feroit entendre. 

Or doit en tous couvens avoir une prieuse ; 
C'est celle qui doit yestre li plus religieuse. 
S'avient bien que sur toutes c'est li plus amoureuse ; 
Pour li couvrir, as jovènes est un petit crueuse. 

Tout ensi que les jovènes, volroit bien révéler ; 
Car amours l'en semont, qui ne se puet celer. 
Trop bien diroit ses heures avoec un bacheler, 
Un jolit clerc qui bien le saroit escholer. 

On vient, pour récréer, bien vir ces demisieles. 
Li tahon, en filant et séant sur leurs sielles, 
Dient : « Vous savés bien espyer les plus bielles ; 
« Cures n'avés de celles à ces brunes massielles. » 

Dites hardiement, vous serés ascoutés ; 
Jà de no souveraine ne serés hors boutés, 
Et nos boins visitères sera pau redoubtés ; 
Aies querre les autres et chi vous aroutés. 

Quand riens il n'i pensoient, on les met en le voie ; 
Sachiés as jovenettes cheste cose n'anoie ; 
S'avient que l'uns al autre des lettres en envoie : 
Bien volroit hors aler, qui devant estoit coie. 



DES BÉGUINES. 241 

Or avisent et pensent comment aront congiés ; 
Paour ont que ne soit leurs amis eslongiés, 
Et, quand elles sont hors, se dient : « Or songiés ; 
« Cils congiés nous sera, si poons, ralongiés. » 

Or de pluseurs besoignes se vont ensonnyer ; 
Se vont avoec leur gens partout esbanyer ; 
Se viènent pluseur gent canter et fiestyer : 
Adont fait-il trop boin d'amourettes pryer. 

Se vous me volés croire, j'ai moult bien en convent, 
Desous les warcoles ont souvent l'oeil au vent, 
Et cil jolit vassal les rewardent souvent : 
Tels coses et pluseurs font laissier le couvent. 

Se je disoie tout, je seroie tenchiés ; 

Mais vous qui les antés et qui les congnissiés, 

De parler des anchiènes pour Dieu recommenchiés ; 

Dou bien que soloit yestre, tout partout semenchiés. 

Caste puet moult bien yestre, que nuls hom n'a rouvée. 
Amours d'ommes, de femmes, voelt yestre bien celée ; 
Amours de Dieu voelt yestre tous les jours révélée : 
Li parlers en commun à sages gens agrée. 

As frères mendians boins clers vont confiesser, 

Et pour elles oïr les vont moult appriesser ; 

Des alers, des venirs les font souvent chiesser : 

Che sont cil qui tout sèvent, nuls ne les doit priesser. 

Si ne sèvent-il riens, car c'est conflessions ; 
Se leur kierkent souvent grandes afflictions, 
Et emprivet leur font boines monitions ; 
Si leur font par doctrines avoir dévotions. 

16 



242 



LI MAINTIENS DES BEGH1KES. 



On troève bien encore des boines demisieles, 
Religieuses sages séans en leur cambrieles ; 
Et se troèv-on ossi moult bien des soterieles, 
Qui n'ont cure de sir pour filer sur ces sieles. 

Pour chou que les anchiènes leur dient des paroles 
Dou temps qui fu jadis et des boines escoles, 
Et elles tiènent tout et réputent frivoles 
Et les laissent aler ensi que palevoles. 

Mais toudis vaint li biens de cheaus qui le feront. 
Li boin des boines oèvres remuneret seront ; 
Li malvais en le fin déchieut se trouveront : 
Jà le punition de Dieu n'escaperont. 



Dieu pri que béghinage se puissent soustenir 
Et es boines coustumes anchiènes bien tenir, 
Boines oèvres dedens et dehors maintenir, 
Qu'avoec elles puissons en paradis venir. 



Ch'est des ordènes qui ne sont mie rentées, qu'on 
appelle Mendians, Augustins, Jacobins, Frères-Meneurs 
et toutes les autres ordènes mendians. 



On dist que tous temps fait boin dou bien le bien dire, 
Et que boin fait tous temps le bien dou mal eslire. 
Quand Jhésus nos Sauvers souffri pour nous martire, 
Ensievir le devons et tenir pour no sire. 

Et tous cheaus qui l'ensievent, devons nous tout amer, 
Sages, discrès et boins et preudhommes clamer. 
En sen vrai Dieu siévir ne poet avoir amer ; 
A ses besoins cescuns le doit bien réclamer. 

Ch'est chieus qui poet peckeurs leur peckiés relaiscier, 
Les visces amagrir, les virtus encrascier, 
Et qui poet sublimer et se poet abascier : 
Pour nul autre signeur on ne le doit laiscier. 

Il descendi chaius pour no rédemption ; 
Pierdut estièmes tout, s'en eut compation. 
Amours nous fist amer par grand affection, 
Et lassus et chaius volt faire mantion. 

Vray Dieu, vray mortel homme, le devons nous tout croire ; 
Pères, Dieus, "Virge, Mère, c'est cose toute voire. 
Nuls ne puet tant peckier, ne vivans tant accroire, 
Que tout il ne pardonne, quank'on dist à prouvoire. 



244 LI MAINTIENS 

Rewardons tout partout, en toutes régions, 
Comment pour Dieu siervir sunt ces religions 
Et d'hommes et de femmes ces bielles légions : 
Che fait Dieus qui leur met en coer dévotions. 

Religions premiers hermite le trouvèrent, 
Tout le siècle laissièrent, es désiers s'en alèrent, 
Et vie très-austère par nuit, par jour menèrent ; 
A tous cheaus qui venroient, boins exemples douèrent. 

De leur vie li livres est bien authorisiés, 
Et de le court de Rome créus et bien prisiés. 
Qui savoir le vorrés, en che livre lisiés ; 
Es estudes des sages n'est mie desprisiés. 

i 

Moult de biaus exemples par dedens trouvères ; 
Amer et crémir Dieu moult bien apprenderés ; 
Toutes pompes dou siècle par chou respuerés ; 
Dieu courchier par peckiés forment redoubterés. 

Sains Augustins apriès une rieule dona, 
Les manières de vivre dedens bien ordena, 
A cheaus qui le voiront, promettre l'assena, 
Tous biens en Sainte-Eglise par escrips amena. 

Il fu des grans docteurs, se fist des escriptures ; 
En estudes partout en fait-on des lectures. 
En savoir ses doctrines pluseurs mettent leur cures ; 
Par prédications sont consciences pures. 

Le rieule saint Benoit noir et gris l'ont voet, 

Moine qui tout se sont au bien tenir noet ; 

S'ont le siècle laissiet là furent emboet : 

Dieus doinst qu'il persévèrent, car bien ont inchoet. 



DES ORDÈNES MEND1ANS. 245 

Très-bien est ordenée, se n'est pas trop penaule ; 
De grans et de petis de tous est bien tenaule. 
Tout chil qui le tenront, ne le tiègnent à faule ; 
Ch'est li voie d'aler en vie parmenaule. 

On tient arcbeveskiet le citet de Melans 
Messires sains Ambroses ; ne fu mie célans 
Le don dou Saint-Espir, qui li fu révélans 
Que ses offisces yèrent as dévos medelans. 

En chel archeveskiet est tenut seulement , 
Et les autres offisces fait-on communément 
Par toutes les églises, sachiés certeinement ; 
No mère Sainte-Eglise l'ordena sagement. 

Le Fil Dieu Jhésu-Crist qu'amours tout enyvra, 
A le Virge Marie Sains-Espirs le livra , 
Qui de le morte secunde trèstous nos délivra ; 
Humanités adont salut bien recouvra. 

Celle Virgène de tous yestre doit honnerée. 

Dou Saint-Espir sans homme fu tantost fécundée ; 

Al entrer, al issir remest porte frumée. 

Hé ! Dieus ! comme se fu pourfitaule portée ! 

Dieus et hom de li nés, quand li pleut, il praicha ; 
Se prédications moult de gens eslaicha, 
A povretet se tint, les rikaices laisça; 
Onques se déitet en riens il n'abasça. 

Déités ministroit, humanités ouvroit ; 
Par miracles souvent déités descouvroit ; 
Humanités tantost déitet recouvroit ; 
Petit fors pour salut déités s'aouvroit. 



246 LI MAINTIENS 

Au peuple doctriner commencha très s'enfanche ; 
A toutes gens monstroit le foit et le créanche. 
Li maistres des Juys en fisent défianche, 
Car fil Dieu se disoit par tout en se monstranche. 

A ces maistres avoit grandes disputisons ; 
Toudis tendoit as armes délivrer de prisons. 
Es vraies Escriptures en pluseurs lieus lisons 
Qu'il li mettoient sus moult de grans méprisons. 

Or appella disciples dont li pluseur peskoient, 
Et cil avoecques li mangoient et buvoient. 
En ses oèvres par tout toudis le compagnoient, 
Et leur vivres pour tous sagement requéroient. 

Ewangille sont quatre, k'on list en Sainte-Eglise ; 
Li vie Jhésu-Crist est par dcdons emprise. 
Celle vraie scienche soubtil clerc ont aprise ; 
Li saint expositeur l'ont subtieument exquise. 

Et cil et li docteur ont fait livres plentet, 
Dont li subtil engien en sont entalentet ; 
D'estudver, d'aprendre s'en sont souvent tentet : 
Par estude set-on de Dieu le volentet. 

Or dient aucun fol, qui ne sèvcnt bien dire : 
« Par le plenté de cler? tous li siècles empire ; 
« Il nous convient wagnier, et il ne font fors lire. 
« Yestre voelent li maistre sur toutes gens et sire. » 

Mescant gent, vous monstres de vos coers les malisces ; 
Vous ne pensés à riens, fors à tous avarisces, 
Qui vous feroit cognoistre les virtus, ne les visces, 
Et chou dont li corps font as âmes préjudisces. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 247 

Par les clers avés-vous trèstous vos sacremens ; 
Il vous preichent et client tous les boins documens, 
Et vo curet vous font des boins ensengnemens, 
Que des visées ostés tous vos consentemens. 

Augustin, Jacobin et li Frère-Mineur 
Et toutes gens d'église li grand et li mineur, 
S'il estoient trèstout ou faukeur ou feneur, 
Ariés-vous enviers Dieu tantost un rameneur ? 

S'il vous dient le bien et il font le contraire, 
A vous n'en monte riens, Dieus set tout leur affaire. 
On doit parler dou bien, dou mal on se doit taire, 
Qui ne voelt ascoutans au dire mal attraire. 

Or les laissons trèstous et parler et mesdire ; 
Il-meismes en ont plus k'autre le martire. 
Chou k'on leur dist de bien, leur deveroit souffîre, 
Car qui d'autrui mesdist, pour certain il s'empire. 

Parlet ay par devant des abbés et des monnes, 
Des nonnains, des béghines, de moult d'autres personnes, 
Pour mi du tout oster d'autres malvaises sonnes ; 
Mais à chou que dirai, metterai boines bonnes. 

Qui voelt parler des sages, il se doit aviser, 
Et toutes ses paroles moult très-bien préciser ; 
Car on poroit bien d'eaus telles coses deviser, 
Qu'il convenroit par forche de rekief reviser. 

Certes, c'est grans honneurs de savoir et d'aprendre ; 
A savoir bien et mal cescuns sages doit tendre, 
Le mal pour eskiéver, le bien pour à Dieu rendre 
L'àme qui maint ou corps qui tous temps tend à cendre. 



248 LI MAINTIENS 

Li beautés de cel munde, c'est li diversités ; 
Se tout estoient boin et régnast équités, 
Ou tout fusset pervers, tout plain d'iniquités, 
Ou trèstout sot ou sage, dont che seroit pités. 

Trèstout ou fort on fueule pour les drois soustenir, 
Trèstout ou biel ou let pour siècle maintenir : 
Il vault trop mieuls assés chou que Dieus fait venir ; 
Al arbitre del homme doit tout apertenir. 

Ch'est cose déduisans de vir prêt qui verdoie. 
Fleurs de pluseurs couleurs, s'il avient k'on les voie, 
Li regars et li coers plus forment s'en esjoie ; 
S'i vont souvent esbatre cil qui passent le voie. 

Dieus a bien pourveut no mère Sainte-Eglise 
Universel scienche qui tous jours est acquise. 
Le naturel scienche convient bien qu'elle luise 
Pour toute bougresie k'à l'Eglise ne nuise. 

Jhésu-Cris no Sauvères eslieut le povretet ; 
Si disciple se sont d'ensiévir enfretet. 
Li maistre des Juys sont encontre cretet ; 
Toudis furent rebelle dou temps d'antiquitet. 

Jhésu-Cris leur monstroit toute salvation 
Et dou père lassus de li le mi«sion ; 
Par miracle fasoit grand confirmation, 
Mais petit leur ostoit de leur intention. 

Car de chou qu'il fasoit, forment s'esmervilloient ; 
Selonc humanitet cognoistre le cuidoient ; 
Délaissier de leur loy nullement n'accordoient 
Et qu'il fust fiuls de Dieu ce li contredisoient. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 249 

Li saint éwangéliste trop bien ont ordenet 
Tout le temps Jhésu-Crist et par escrïpt denet. 
Là doivent estudyer tout crestyen senet ; 
Li pluseur pour savoir s'en sont bien formenet. 

Toutes coses complies, dont fu divisions 
Des desciples partout en toutes régions ; 
Là nuncièrent le foy par prédications ; 
Miracle leur fasoient grans affirmations. 

Il souffrirent trèstout pour leur Signeur martire, 
Pour le foy qu'il preichoient et tenoient entire. 
Martir sont souverain de tous, qui les remire ; 
Toute perfections est d'ensiévir le Sire. 

Sains Pières vint à Romme, se fu crucefyés, 
Et sains Pol ses compains y fu martiryés. 
Symons Magus estoit là moult magnifyés ; 
Par yaus fu craventés et tous mortefyés. 

De toute Sainte -Église martirs et confiesseurs, 
Et de toutes les virges et de tous oppresseurs, 
Frères Vinchans a fait livres as successeurs 
Et trop bien ordenés de tous prédécesseurs. 

Sainte-Eglise rentée partout est dilatée, 
Enrikie de biens, d'édefisces parée ; 
De partir à leur biens cescuns séculers bée : 
On s'en sent bien par tout en cescune contrée. 

On leur laist, mais c'est chou k'on ne leur puet tollir, 
A tous lés ne puet nuls les signeurs amollir 
Qu'il ne prengent dou leur pour leur estas pollir : 
On leur donnoit jadis : temps vient de retollir. 



250 



LI MAINTIENS 



Religions se pierd, c'est chou qui trop m'anuie. 
Prélat honnissent tout ; subgit n'ont qui les guye. 
Par faute de monnier art bien par l'entremuie 
Uns moulins, se convient que li monniers s'enfuye. 

Nos Sains-Pères li papes et li cours souveraine, 

Qui de tous crestyens ont tout en leur demaine, 

Là mettent tous les jours et grand sens et grand peine ; 

L'amen deroient bien, mais il n'est qui s'en claime. 

Pluseur font aujourduy conscienche légière. 
Pourquoy ? Pour chou qu'il voient le nouvièle manière. 
On voit que moult de gent font chou devant derrière, 
Trèstous visces régner, tous biens bouter arière. 

Jhésus à Dieu le Père nous volt tous achater, 
De sen sanc précieus d'infier tous racater, 
Le mort et l'anemy pendans en crois mater ; 
Che mat fist-il moult grand et partout dilater. 

Divines Escriptures sont fortes à despondre ; 
Je n'en saroie riens, s'on m'arguoit, respondre. 
Se Dieus tout dissimule, qui tout poroit confundre, 
Maistres est : quand li plaist, se fâche sen eifundre. 

Or viènent à darrains li frère mendiant, 
En habis, en maintiens sur tous humiliant, 
Le règne de lassus par fais senefyant, 
Et par humilitet leur pain pour Dieu pryant. 

Comment vivent premiers, ne par quelle manière, 
Che n'est pas assavoir à mi cose légière ; 
Car j'entenc registrer toudis cose plenière : 
Se voel savoir le voir de chou dechà derrière. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 251 

Sagement ont eslieut povretet voluntaire, 
En dis, en fais monstrer as gens boin exemplaire. 
Tous les biens qu'il ont fais, qui les volroit retraire, 
On poroit de leur fais une grande bible faire. 

Car c'est trop grand mervelle que gent qui riens n'avoient, 

Et pour avoir leur vivres et pour tout mendioient, 

Et encore letret yestre bien le pooient, 

A chou k'on voit des ordènes, comment venir pooient. 

Avoec chou n'estoit mie si grans dévotions, 
Qu'il estoit à premiers d'autres religions, 
Desquels fu forte cose d'avoir leur mantions 
Et d'avoir hors du munde leur habitations. 

Prince, conte, baron, ces primerains fundoient, 
Et pluseur gent leur corps et le leur y rendoient ; 
S'espargnoient aussi, tous les ans accatoient ; 
Ensi partout faisant, tous temps mouteplioient. 

Tant ont mouteplyet qu'il reposent en l'umbre ; 
Des avoirs, des thésors nuls n'en saroit le numbre ; 
Dieus les voelle warder que peckiés nés encumbre : 
Tous temps les dévos coers li Sains-Espirs obumbre. 

Tout sont thrésor acquis, si les puet-on destruire ; 
Se li corps en vault mieuls, al arme pueent nuire. 
Saches, là tu veras le religion luire ; 
Empeichant n'oseront sur yaus ruire, ne nuire. 

Jhésus un document toukant nous pronuncha ; 
Li sains évangélistes par escript le nuncha ; 
No mère Sainte-Église partout le dénuncha : 
Mains preudhons par ces mos au siècle renuncha. 



252 LI MAINTIENS 

Thesaurisate vobis thesauros in celo, ubi nec erugo nec tinea 
demolitur, et ubi Jures non effodiunt, necfurantur. 

Thésors es cieuls lassus, signeur, thésaurisiés, 
Là n'est enrunnyés, ne de nul vier rongiés ; 
Pour fosseurs, pour larons n'iert jamais eslongiés : 
Chil thésor de chiaus sont ensi que songniés. 

Che document oyrent les ordènes mendians, 
Les premerains vit-on aler leur pain prians 
Et en leur povretet esjoyans et rians, 
Nunchans le pais partout et à tous ottrians. 

Moult errant commenchièrent es cieuls thésaurisier, 
Le munde, les avoirs, les honneurs desprisier, 
Scienche, povreté sur tous thésors prisier : 
Sur chou li cours de Romme les volt auctorisier. 

Or sont mouteplyet et tous jours mouteplient ; 

Le séculer pour yaus sur tous les rentes dient : 

« Mendiant se chavissent et li rentet mendient ; 

« Pités est qu'il ont tant : pour le mains Dieu supplient. » 

Sapience, science, che sont doy biel joyel ; 
Ches deus coses avoir pueient bien gent mujel ; 
Ches deus fontaines fait grand rieu, petit ruiel ; 
Tous temps as boines pûmes troèv-on bien boin tuyel. 

On voit qu'il sont espars par trèstoutes contrées ; 
S'ont des bielles églises, des grans maisons fundées 
En divers lieus, partout moult très-bien ordenées ; 
Pour riens ne voelent yestre de ces avoirs rentées. 

Che sanle que n'ont riens, voire dou temporel, 
Mais on dist qu'il ont tout voire spirituel, >» 

Et toudis se chevissent partout, que d'un, que d'el : 
On puet bien dire d'iaus qu'il sont du tout réel. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 233 

Aucuns des rentes client, et ce sanle raisons : 

« On nous tôt et nous art en trèstoutes saisons, 

« Et prent-on moul dou no, comment que nos taisons, 

a Mais mendiant de dons vivent et font maisons ». 

Sagement commencb-ièrent, si leur pert et parra ; 
Tous temps sur toute gent parlet-an et parra ; 
Li biens fais et li mauls en le fin aparra, 
Là caritet ara ; jà nuls biens n'i faura. 

Foit avoir et savoir, avoir humilitet, 
Moult de gent l'ont penset et s'i sont délitet. 
Par ces trois coses sont li visce despitet ; 
Se noriscent par tout pais et tranquilitet. 

Jhésus praicha premiers et s'aprist à praicbier ; 
A povreté se tint onques, nel volt laissier ; 
Pour no salut voit-il déitet abassier, 
Oster de nous tous visées, de virtus rencrascier. 

Or avons exemplaire Jhésu no créateur, 

No prouveur, no docteur et no boin promoteur, 

Del bumaine iignie le boin réparateur, 

Pour boine bouche faire no seul vrai racateur. 

Bien doit yestre punis, qui ne l'ensievera, 
Le siècle fauls malvais qui ne le laiscera, 
Foit, espoir, caritet en li ne prendera ; 
Dampnés pora bien yestre, qui tout chou ne fera. 

Sur tous siévir le doivent trèstoute gent rentet 
Des biens de Sainte-Église, dont il sont grand plentet. 
Leurs estas par raison eus à volentet, 
Don sourplus retenir soient destalentet. 



254 LI MAINTIENS 

Au retiDer fait- on as povres préjudice ; 
On le dist, et voirs est, tout est par avarisce. 
Cuer dévot amant Dieu doivent oster tel visce, 
As séculer laissier, car c'est de leur offisce. 

Je tieng pour gent rentet tous prélas quel qu'il soient, 
Tous bénéficjers et qui leur temps emploient 
En leur boin Dieu servir, là tous temps il s'apoient 
Qui peckeurs dévoyés par exemple ravoient. 

Religieus trèstous, hors mis chiaus qui mendient, 
Car il n'ont rien fors chou k'à boines gens supplient, 
Leurs corps par abstinences trèstous les jours castient, 
Les justes sacrefisces en tous temps sacreûent. 

Espoir, foit ont en Dieu par li sont pourvéut, 
De Dieu viènent tout bien, tous temps l'ont perchéut. 
Grasces et don de Dieu partout sont bien séut ; 
Partout cil qui le servent, sont pour li cognéut. 

On acquert paradis par povretés honniestes, 
Trop mieus que par rikaices qui sont reviaus et fiestes. 
S'on ne sçavoit sciences, on vivroit comme biestes ; 
De toutes pars venroient à toutes gens moliestes. 

Povretés et aprendre moult sagement les prisent ; 
Chou qu'il convient au siècle par chou prendant aprisent 
L'amour de leur boin Dieu par povretet acquisent ; 
Pour iestre plus sachant, les sciences exquisent. 

Omnis qui se exaltât, humiliabitur, et qui se humiliât, 
exaltabitur. 

Les saints évangilles qui bien les exquerra, 
Chou que dist Jhésu-Cris, là dedens trouvera. 



LES ORDËNES MENDIANS. 255 

Qui se voelt exauchier, tost on Tabassera ; 
Celli qui s'umilie, tost on le haucera. 

Pensons que c'est grand cose d'avoir humilitet ; 
Vrais humle de vrai cuer quert le transquilitet, 
Es trèstoutes besoignes ne dist fors véritet, 
Pour tout l'avoir du munde ne feroit faussetet. 

Toutes grasces en bomme Dieus le3 met et nature ; 
Dieus voelt k'en ait tous temps le conscience pure ; 
Lui servir et amer, là voelt k'on macbe cure ; 
Près est d'infier oster le vilaine pointure. 

Et que donne nature, beauté, savoir, santet, 
Tout cil qui les escoles antent et ont antet 
Sèvent pour bien aprendre comment sont encantet, 
Et des dons de nature s'il s'en sont nient vantet. 

Li roi ne des cieus li virge Maria 

Fist mult humle response quand sierve se cria. 

Li Sains-Espirs de Dieu le Père se fia, 

Le per3one dou Fil en li tout envoia. 

Par sen humilité a conchéu Marie, 

Remplie se senti, s'en fu toute marie ; 

En chou k'on li proumist, moult grandement se fie, 

Et se virginités à Dieu tant ne pleut mie. 

Foit, espoir, caritet devons-nous tout avoir, 
Ces trois coses amer sur or, sur tout avoir. 
Tout cil et toutes celles certes font grand savoir, 
Humilitet avoec qui se peinent d'avoir. 

Dieus nous a pourvéut de noble pourvéanche 
Pour soustenir se foit et toute no créanche : 



!2. u )(j LI MAINTIENS 

Ch'est de tous mendians qui donnent espéranche 
K'on soit en caritet, k'on ait en Dieu fianche. 

Il vont à toutes gens en tous pays praichier, 
Dévotes consciences par sermons relaichier ; 
Se font de grans peckeurs des peckiés délaiscier ; 
Se font coers orghilleus souvent moult abascier. 

Sour tous autres soustiènent le foit li mendiant, 
Par cités et par villes, partout le vont criant ; 
En dis, fais et habis sont moult humiliant, 
Encontre les dyables et peckiés préliant. 

Il loent les virtus et se blasment les visces ; 
Se condempnent orghieuls et toutes avarisces, 
Luxure, gloutremie et si faites espysces, 
Qui tollent moult souvent de lassus les délisces. 

Or rewardons comment humilités sublime, 
Comment humilités attrait l'amour divine. 
Le virge glorieuse fist es cieus le royne, 
Luciffer cra venta ses orghieuls en abime. 

A premiers esleirent mendiant'sagement 
Pauvreté d'esperit qui fait entendement, 
Escriptures aprendre pour savoir document 
Donner à toutes gens et boin ensengnement. 

Pour chou ne volent mie, ch'apert, iestre rentet, 
Qu'il fussent d'escriptures savoir entalentet, 
Et s'ostassent dou siècle toute leur volentet 
Et peussent souscourir à leur grand povretet. 

Or ont mouteplyet, sont si bien mendyet 
K'en toutes régions il ont édifyet. 



DES ORDÈNES MENMANS. 257 

Et par humilitet tous temps leur pain pryet ; 
En trèstoutes estudes sont moult magnifyet. 

En toutes leurs maisons ont partout leurs escolles ; 
Souvent par studyer dures tiestes font molles. 
Il font des beaus services, s'ostent toutes frivoles ; 
Tout ont wagniet et wagnent par leur bielles paroles. 

Par leur sens naturel, par l'acquise science 

Sèvent-il bien semer partout tele semence 

Qu'il convient que leur ordène des dons des gens se senche ; 

Autrement ne poet-on d'iaus avoir le présenche. 

Li signeur et les dames les prendent conôesseurs, 
S'usent de leur conseil, s'en font leurs accesseurs. 
Je pri Dieu qu'il castient si bien les oppresseurs 
Que d'or mais empuist yestre mieuls à tous successeurs. 

Se Dieus voloit donner qu'il peussent réparer 
Tout chou k'on poroit bien, s'on voloit déclarer, 
Et s'en vousissent bien pener et embarer, 
Des gens honnis poroient moult bien desbedarer. 

On prent bien en ces ordènes, quand poins est des Sains-Pères, 
Quand on les cognoist sages, expers et boins doctères, 
Pour tous les crestyens yestre li boins rectères, 
Avoec les cardinaus qu'il tient et nomme frères. 

Ensi sont-il montet et montent par clergie, 
As rentes s'esquipollent en toute signourie. 
Or voelle Dieus warder de toute grand envie 
No mère Sainte- Eglise qui de tous est servie. 

Entrues que je pensoie les coses devant dittes, 
Et en men cuer venoient moult et diverses luites 

17 



258 LI MA1NTIEKS 

Se je diroie voir ou je querroie fuites, 
Dont me vinrent avant ces paroles eslites : 

Scientia inflat, spiritus edificat. Qui stat, videat ne cadat. 

On voit bien qu'il meskiet sages gens à le fie, 
Car les sciences enflent, s'engenrent bien envie. 
En coers bien disposés Sains-Espirs édifie. 
Qui bien stat, ne se move par quoy ne kièche mio. 

Pour chou que je ne sçai qui m'ot, ne qui m'ascoute, 
A mi bien aviser maic-jou m' entente toute. 
Quand on ne dist fors bien, s'est boin k'on fâche doubte, 
Car il sont moult de gent, qui fiert, l'un l'autre boute. 

En ordène mendians troèv-on toute clergie, 
Docteurs expers et sages en le théologie ; 
De toutes facultés troèv-on là le maistrie, 
Car trèstout en aprendre mettent leur estudie. 

Il tiennent leur escoles partout en leur maisons ; 
Là pourfit-on et list en trèstoutes saisons. 
Or sont li mieuls letret, c'est bien drois et raisons ; 
De dire chou qu'il est, n'est drois que nous taisons. 

Thésors n'est nuls si boins que thésors de savoir. 
Celli ne peut-on perdre, mais che fait-on avoir. 
Quand avoirs est perdus, moult fort est dou ravoir : 
Savoirs toudis demeure, che tiègnent tout à voir. 

Or est li fors comment il pueient avoir livres, 
Car en livres avoir convient et sauls et livres. 
Argens k'ont moult de gens, n'est mie à délivres ; 
Je tieng que leur convient espargnier de leurs vivres. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 259 

De chou me vaurai taire, moult bien s'en chaviront, 
A leurs fiuls, à leurs filles humlement prieront ; 
Aucun bien leur donront, aucun s'escondiront ; 
Chou qu'il troèvent souvent, jà nullui ne diront. 

Or dient moult de gent, s'est parole commune : 
« Quand on est haut montet en roe de fortune, 
« Boin se fait aviser, car tous temps n'est pas une ; 
« Elle mue souvent ensi que fait li lune. » 

Enflure de scienche, c'est cose moult doubtable, 
On en devient tout fier, s'en est-on mains afable, 
Se s'en port-on plus gros entre gens et à table : 
Humilités tous temps c'est cose pourfitable. 

Non pour quand se dist-on des humles eslevés 
Qu'il n'est cose tant aspre, ce savés qui le vés, 
Gent de discrétion qui bien le perchevés : 
Che mot die- j ou pour bien en mal ne soit levés. 

On voit toutes personnes, quand en tout s'umelient, 
Pour iaus en toutes heures toute boine gent prient. 
S'il sont hautain et gros, toutes gens s'en varient 
Et trop plus que les humles en tout les contrarient. 

Or disons par escot de ces religions, 

A premiers fasoit-on moult grans afflictions, 

Pour leurs oèvres les gens dévotions, 

Et pour chou furent fait leur lieu, leurs mantions. 

Or est moult autrement ; pour yaus est mieuls tournet, 
Car de boin fourniers furent à premiers enfournet. 
Estas de poveretet ont un pau retournet ; 
Espoirs de grans estas pluseurs a bestournet. 



260 LI MAINTIENS 

Amours de signouries, ce n'est pas hiretages. 
Al amour Dieu se tiènent et sont tenut gens sages ; 
De che siècle refusent avoir les avantages, 
Par virtus sur peckiés cachent avoir hansages. 

Ensi soloit-il yestre, mais or est autrement, 
Cescuns tent as honneurs, as estas grandement ; 
S'en acquert-on sciences trop plus légièrement, 
Pour chou que cescuns tent avoir avanchement. 

On soloit studyer pour instruire le peule. 
Or sont-il mieuls veant trestout li plus aveule ; 
Il laissent l'yretage et se tiennent au meule ; 
Trestout pensent dou corps, se laist-on l'arme seule. 

Escriptures parlèrent, mais or sont amuyes ; 
Consciences en el se sont ensonnyes ; 
Les grasces Dieu se sont de pluseurs eslongies, 
Pour ensegnier le peule qu'il avoit offryes. 

On troève trois estas partout en Sainte-Eglise : 
Les séculers rentes qui bien viestent kemise, 
Religieus rentes qui vivent d'autre ghise : 
Premiers furent fervent, mais ferveurs amenuise. 

Li tiers estas, che sont les ordènes qui mendient, 
Qui souvent en preichant saintes parolles dient ; 
Mais pluseur en leur dis, mains k'on ne sieut, se fient. 
Pourquoy ? Pour chou qu'on voit que pluseur haut ambient 

Comment est refroidie, si com voit, carités, 
Et tous visces pululent, dont c'est moult grand pités. 
Qui n'a nient ou ne scet, dou tout est despités, 
Dont n'est mie mervelles s'il vient adversités. 



DES ORDËNES MENDIANS. 261 

S'on faisoit tout k'on dist, on seroit mieuls créut. 
Dévot cuer à bien faire seroient esméut, 
Mais peckiet et tout visce croiscent et sont créut : 
Se cescuns s'en taisoit, s'estoit-il par tout scéut. 

D'une cose souvent me vois apercevant : 
Pluseur gent as sermons vont les mos recevant ; 
Aprïès quant tout est dit, on fait pis que devant ; 
C'est chou qui me va trop au coer souvent grevant. 

On soloit les préceurs doucement ascouter 

Et les biens qu'il disoient, dedens le coer bouter, 

Dieu courcbier et ses proismes moult forment redoubter ; 

Mais or entendent trop as buffes ascouter. 

Dévos et plains sermons jadis on soloit faire 
Si k'on fasoit peckeurs de malisce retraire. 
S'amendoient adont moult de gent leur affaire : 
Or les fait-on soubcieus se vont aucun desplaire. 

On voet avoir sermons un pau substantieus 
Et qui ne soient lonc sans ces mos précieus 
Et k'on reprengne bien trèstous les viscieus, 
Des virtus commender k'on soit bien curieus. 

Tout prélat et canonne dou temps passé praichoient ; 
Li curet à leur peule des biaus sermons fasoient, 
Le foit et Sainte-Eglise tout par tout soustenoient, 
Et par leurs boins exemples toutes gens ravoioient. 

S'estoient les persones de tous moult honnerées, 
De grans et de petis crémues et aimées. 
Il pert par tout le munde par églises fundées ; 
On les voit et puet vir très-noblement doées. 



262 LI MAINTIENS 

On donnoit bénéfisces à chiaus qui le voloient, 
Clers letrés, clers gentieuls qui les drois soustenoient, 
Clers dévos qui tous temps au moustier se tenoient ; 
Pais et tranquilités les églises avoient. 

On mettoit as escolles les enfans pour aprendre, 
Et de cbiaus k'on veoit au pourfiter entendre 
On fasoit les aucuns bénéfisses attendre ; 
Les autres fasoit-on en religion rendre. 

Les églises adont estoient bien servies, 
Car de vaillans personnes estoient raemplies, 
Qui toudis en aprendre mettoient estudies : 
Plus pensoient à Dieu k'avoir les signouries. 

Religions rentées en grans estas estoient ; 
Leurs promesses trèstout soigneusement wardoient ; 
Dieu par nuit et par jour dévotement scrvoient, 
Et li bien temporel par tout leur babundoient. 

Sifais estoit li temps quand on vint d'Arragone. 

En che temps trouvast-on mainte boine personne. 

Boins renons ne se puet celer, que Dieus ne sonne : 

À tous chiaus qui li servent, Dieus tous temps grasce donne. 

Les tempores de dont, qui bien les enquerroit, 
Moult tost seroit trouvet se nuls se mésesroit, 
Avoecques caritet amours si s'enserroit 
Que nuls présens vivans pour voir ne le kerroit. 

Les estudes partout estoient fréquentées, 
De grand plentet de clers en divers lieus antées ; 
Primitives sciences tous les jours disputées, 
Sciences lucratives de pluseurs déboutées. 



DES ORDËNES MENDIANS. 265 

Grand plentet se tenoient à le philosophie ; 
En trèstoutes sciences mettaient estudie. 
Souveraine de tout, c'est li théologie, 
Des parfais en sciences est moult auctorisie. 

En estude partout ensi clerc aprendoient ; 
Nature leur donnoit que savoir désiroient ; 
Remunéret de Dieu yestre bien entendoient ; 
Bénéfisces avoir tous les jours attendoient. 

On honneroit partout les clers et leur clergie, 
Et cil qui plus savoient, ne s'eslevoient mie, 
Mais taudis l'uns al autre tenoient compagnie : 
Estude maintenir, il n'est si boiue vie. 

On s'en congnoist et Dieu, mal et bien congnoist-on ; 
Pour résister as visces trop mieuls s'en pourvoit-on, 
Et nullement l'avoir d'autrui ne convoit-on ; 
A le fin sen Sauveur trop mieus recognoist-on. 

Or vont partout estudes un petit déclinant, 
Car dons de bénéfisces vont ensi que finant ; 
Pour les estudians s'en vont déterminant : 
Se provisions fallent, toutes s'iront minant. 

Séculer leurs enfans as mestiers metteront, 
Les boine's marchandises aprendre leur feront, 
Car s'il vont as escolles, petit pourfiteront : 
Selonc chou qui appert, pau pourvéu seront. 

S'estoi-che bielle cose de plenté d'escoliers ; 
Il manoient ensanle par loges, par soliers, 
Enfans de riches hommes et enfans de toiliers ; 
On leur portait leurs coses par chevaus, par colliers. 



264 Ll MAINTIENS 

De chou que j'ay veu n'est raison que me taise ; 
De Tournay seulement j'en vie siscante-saise 
Eseoliers à Paris, cescuns bien s'en apaise, 
Car toute li cytés en estoit adont aise. 

Avoit-on les congiés adont légièrement? 

Dieus le set, ossi font pluseur clerc vraiement. 

On les examinoit et fort et longuement, 

Tout par les fiers passoient sans point d'avanchement. 

Les ordènes mendians qui sont darrains venues, 
En lor lieus Ips estudes ont moult bien maintenues ; 
Se n'en attendent-il rentes, ne revenues : 
S'il n'estoient sciences, pluseurs seroient mues. 

Il n'est si grans noblaiches que vir ces assanlées 
Partout en ces escolles quand elles sont parées 
De docteurs et boins clers de diverses contrées ; 
Là sont toutes sciences, quand poins est, disputées. 

Docteur soverain sont li théologyen, 
Decrétiste, légiste sont et phisiesyen, 
Maistres lisant natures et trèstout artyen ; 
De tous sont honneret li boin docteur anchyen. 

Clerc viènent as estudes de toutes nations 
Et en yvier s'asanlent par pluseurs légions ; 
On leur list et il oent pour leur instructions ; 
En estet s'en retraient moult en leurs régions. 

Séculer, réguler sont tout un en doctrines. 
Théologyen lisent Escriptures divines. 
On list des philosophes sciences intérines ; 
Toutes autres sciences list-on à leur tiermines. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 265 

Ensi jadis estudes ordenées estoient. 
D'estudyer, de lire, li maistre ne cessoient ; 
Les lichons li disciple songneusement ooient ; 
Trèstoutes facultés li boin clerc aprendoient. 

Mais j'ai dit par devant : « Chou qui est, sera. » 
Le provisions fallent, aprendres ciessera ; 
Dieus qui tout voit et scet, se volenté fera, 
Et, quand il li plaira, trèstout amendera. 

On perchoit tost personnes enflées de sciences, 
Car s'il n'ont chou qu'il voelent, il ont impatienches. 
S'autre sont exauchiet, il n'en font pas silences ; 
Tantost seiment paroles et sauvages semences 

Quand il sont as estas, dont se vont gros porter, 
Trop plus k'autre signeur familes cohorter, 
A tenir leurs estas les autres enhorter : 
Toudis à leurs sciences se voellent resorter. 

Qui vient de bas en haut et dont il s'humulie, 
De tous est commenciez, perdroit se signourie ; 
Aimés est et prisiés, et pour li cescuns prie ; 
Se ne sunt orghilleus, sur li n'a nuls envie. 

Honneurs monstrent les meurs, quand gent sont surmontet ; 
Oudeurs de boines fleurs démonstrent leur bontet ; 
Cheval sunt estahieu, se bien ne sont dontet ; 
Nuls hom n'est à mésaise, quant il a bien comptet. 

Du temps jadis disoient maintes boines personnes 
Que gent de Sainte-Eglise vi voient tout d'aumonnes. 
Trèstout li prébendet, toutes ordènes de momies, 
Sur tous li mendiant en ont eu rampronnes. 



266 LI MAINTIENS 

C'est voirs : sur povretet à premiers sont fundées, 
Des dons des boines gens sont toutes estorées 
Ches ordènes qui mendient par sciences montées ; 
Toutes pour Dieu servir ensi sont ordenées. 

A premiers, boines gens pour Dieu les estoroient ; 
Noble gent et non noble grandement leur donnoient ; 
En tous lieus avoec chou sagement acquéroient ; 
Religieuse vie tout partout démenoient. 

Sains-Espirs, quand li plaist, les dévos cuers inspire ; 
Sains-Espirs fist souffrir les premiers sains martire ; 
Sains-Espirs les confiés fait tenir foit entire ; 
Sains-Espirs soeffre chou que tous les jours empire. 

Ch'est li siècles perviers qui trèstout retorroit, 
Che voit-on à tout lés, qui croire le vorroit ; 
As églises petit, s'il pooit, demorroit ; 
Des dons et des acquès petitement goiroit. 

Mais loés en soit Dieus, églises sont fondées, 
Très-bien édifyes et rikement rentées, 
Et, s'on fait de leurs biens à le fois grans levées, 
Li wason leur demeurent, fort et bien sont dotées. 

Or viègne pais ou guerre, toudis escaperont 
Tout cil qui leur promesses faites bien warderont ; 
S'il perdent en un temps, en l'autre wagneront : 
Remunéret seront tout cil qui bien feront. 

Ch'est bien certaine cose, là Dieus servis sera, 
Et honneurs et tous biens pour voir habundera. 
Jour viènent et venront que comptes se fera, 
Et selonc les mé; ites Dieus cesoun rendera. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 267 

Dieus est drois biretiers, tout n'ont fors que viages. 
Dieus pourvoit tous les jours et les sots et les sages, 
Toutes gens de commun, toutes gens de parages, 
Mais sur les gens d'église voet avoir grans hansages. 

Pour hyretiers les tient, les séculers pour meule, 
Et à le véritet tout vivant sont si peule, 
Mais peckiés les pluseurs trop grandement aveule : 
Hélas ! quand li corps faut, l'âme se trouve seule. 

Je tieng que Sains-Espirs a tout édifyet ; 
Très le commenchement sont moult multeplyet. 
Se Dieus ne le fesist, jà ne fust ottrjet 
Que bien pour les églises fusent ainsi tryet. 

Dou patremonne Dieu puiscent si bien user, 
Tout cil qui rentet sont et sans riens abuser, 
Que tout par devant Dieu s'en puiscent escuser, 
K'anemis ne les puist d'abus nul accuser. 

Des ordènes qui mendient, je ne sai que j'en die, 
Car je voy moult de gens avoir sour yaus envie ; 
Je ne sai pour quoy c'est, se ce n'est pour le vie 
Qu'il maintienrent premiers, kon dist qu'il ont cangie. 

Je vie que toutes gens partout moult les amoient ; 
A messes, à siermons, à leurs maisons aloient ; 
Des pitanebes souvent li pluseur leur fasoient, 
De toutes leurs besognes par leur conseil usoient. 

Il estoient partout en tous lieus bien venut 
Preudbomme, sage clerc et boines gent tenut ; 
On disoit que par iaus estoient soustenut 
Tout bien, et ce tenoient li grand et li menut. 



268 Ll MAINTIENS 

Il fasoient et font des prédications ; 
C'est trop dévote cose de voir lor légions 
Quand il vont à ces corps, à ces processions : 
On y prendoit jadis grandes dévotions. 

Nuls ne set les travaus qu'il ont au studyer 
Et par nuit et par jour pour toutes gens pryer, 
Les angousces qu'ils ont souvent au mendyer : 
Pour iestre soustenut convient moult otryer. 

S'ont ausi moult grand peine souvent au confiesser ; 
Là font à leur pooir pluseurs visces ciesser ; 
Les peckeurs en privet peut-on bien opriesser, 
Mais nuls ne voelt k'on voist contre voloir priesser. 

On les tenoit et tient thrésors de Sainte-Eglise, 
Lumière qu'il convient que partout elle luise. 
Retraire les pécheurs poet-on par mainte kuise : 
Ce font-il par science qu'il ont moult bien aprise. 

Il soutiennent les fais de trëstous les rentes, 
Séculers, régulers, et c'est leur vollentés, 
Et par pryères font des siermons grans plentés : 
On les treuve toudis de bien entalentés. 

On voit, quant il vont hors, aucune gent disant, 
Qui taire ne se pèvent, ce sont gens mesdisant : 
« Rewardés là ces frères comment il vont bisant ; 
« Il deuscent sir tout koit, studiant ou lisant. » 

Le cause qui les muet d'aler, ne sèvent mie, 
Se c'est pour visiter les gens en maladie 
Ou pour disputisons pour monstrer leur clergie : 
Tout chou que tel gent dient, tout dient par envie. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 269 

Toudis si vaincut biens et tous temps vaincera, 
Et Dieus en coers de nous ses grasces maitera, 
Mesdisans, malfaisans moult bien corrigera, 
Et cheaus qui bien feront, tous temps exauchera. 

Or n'ont rentes, ne fiés, se convient qu'il mendient, 
Pour leur vivres avoir à toutes gens qu'il prient. 
Je doubte moult que trop en pluseurs ne se fient, 
Car chil qui pau les ayment, en derière d'iaus dient : 

« S'il estoient rentet, il feroient mierveilles ; 

« Jamais autre rentet ne feroient pareilles. 

« Le vies, le nouviel sèvent par estudes, par veilles, 

« Par les secrès aussi k'on leur dist es oreilles. 

« Et puis qu'il sèvent tout, il ont tout surmontet ; 
« En estas par clergies pluseurs y sont montet, 
a Et par confiesses ont moult de gent bien dontet : 
« Leur pourcbac pour leur ordènes vallent une contet. 

C'est bien de bas en haut qu'il montent par clergies. 
A premiers ne volloient avoir les seignouries ; 
Pour chou dient pluseurs qui sour yaus ont envies ; 
Quant qu'il dient et font, toutes sont plakeries. 

Pour les confiesses sont signeur des grans signeurs, 
Et avoec yaus les tiènent pour iestre consilleurs. 
On les vit bien jadis des honneurs avilleurs : 
Or se portent partout souverains ensigneurs. 

Orgieuls en grans estas souvent est et envie ; 
Convoitise d'onneur leur fait grant compagnie. 
Humilités de coer avoec ne se tient mie ; 
Pour chou refusoit-on jadis le signourie. 



270 LI MAINTIENS 

Humilités maintienent li vray religieus, 
Car li siervice Dieu leur est trop précieus ; 
Des besoignes dou siècle ne sont riens curieus : 
Sour povreté troèv-on pau de gens envieus. 

Il eslieurent trop bien à prumiers, ce me sanle, 
Povretet et science, ces deus cose3 ensanle ; 
De le povretet ont ostet priés tout le canle, 
A science se tiènent, qui rikeices resanle. 

On dist k'on s'en pierchoit partout es asanlées, 
C'on fait de ces docteurs pour yestre disputées 
Besongnes c'on leur a devant yaus proposées ; 
Leur oppinions voellent sour tous iestr-e portées. 

On dist bien k'à prumiers autrement disputoient, 
Car leur oppinions sagement proposoient, 
Humlement, doucement, et bien les soustenoient, 
Les rigeurs, les grandeurs de tout en tout ostoient. 

Autrement s'arrivast-il k'il fuscent li grigneur, 
De tous autres docteurs li maistre, li signeur, 
Dans toutes les sciences souverain ensigneur ? 
Aucun par esbanoit dient : frère migneur. 

L'onneur et le pourfit de savoir cescuns ayme ; 

S'i mettent, si k'on voit, cescun jour moult grant paine ; 

Il studient et lisent trèstoute le semaine, 

Car as estas avoir li science les maine. 

En ordènes mendians a docteurs grant plentet ; 
D'iaus contre tous défendre sont bien entalentet, 
Et tout li couvent ont d'aprendre volentet ; 
Trop bien se chaviroient s'il estoient rentet. 



DES ORDÈNES MENDIAKS. 271 

Or est temps : tout ainsi que poullons mainent glines, 
Mestiers est de mener le peuple par doctrines, 
Car on voit aparant de tous mauls moult grans signes ; 
Penser d'oster des visées deveroient les mines. 

Il dient, et c'est voirs, k'il ne sèvent que faire, 
Comment à l'amour Dieu puiscent peckeurs atraire, 
Des visces qui pululent à leur pocir retraire : 
Nuls pour leur preichement n'amende sen afaire. 

Avoec chou leur convient des boins et malvais vivre; 
Jamais leur gouvrenanche ne donroient leur livre ; 
D'iaus ne voelt nuls avoir, se petit non le quivre, 
Et de chou qu'il despendent petit on les délivre. 

Tous leurs fondemens est sour volloirs des personnes ; 
Souvent quand il demandent, leur dist-on des rampronnes. 
Petit sont visitet de doyens, de canonnes : 
Un pau de regrait ont à le fois à ces monnes. 

Trèstous les convient vivre des dons de sépultures. 
Biestes convient avoir en estet les pastures, 
Et en ywer prent-on es granges leur peutures : 
Pour iestre soustenut convient qu'il mâchent cures. 

A prumiers furent pau, mais or sont grand plentet. 
Adont avoient gent de donner vollentet ; 
Or ciessent partout ; dou tout sont destalentet : 
Pour chou sont à seur tout chil qui sont rentet. 

Docteur et li grand maistre qui les signeurs enchitent, 
Pryeus et gardyen qui boines gens visitent, 
Discret et confiesseur qui les visces despitent, 
Chil ont gratuités et de debtes s'aquitent. 



272 



U MAINTIENS 



Mais li povre convient et tout estudiant, 

Lesquels convient aler par amis mendiant 

Et souvent pour les autres dou pain pour Dieu priant ; 

Chil ont souvent disiètes par le mieu ensiant. 

Tout sont voirement frère, mais toutes ne sont mie 
Escuilles seroers ; on faut bien à le fie. 
Li couvens boit goudalle, li signeur vin sans lie ; 
En unitet souvent caritet contrarie. 

Avoec chou se refroident trèstout li séculer. 

On les voit tout partout de leur dons reculer ; 

Il mettent leur ententes à leurs biens avuiler, 

A leurs femmes commandent tous leurs dons anuler. 

On soloit moult amer leur visitations ; 
Or voelent pau de gent leur fréquentations, 
Car il sont redoubtet pour les confiessions ; 
Ensi vont anullant partout dévotions. 

signeur mendiant, vous vés bien le besongne 
Comment li siècles va, comment on vo resongne ; 
Quant vous dites tout voir, on en feroit mecongne 
Moût de gent, s'il pooient, pour vous faire viergongne. 

Lumière de science moult bien trèstout avés ; 
Secrès de toutes gens par confiesse savés ; 
De chou k'on dist sour vous, soutieument vous lavés ; 
De chou faire convient que vous vos en blavés. 

Pluseurs ont grant mervelles là vous prendés vos vivres, 
Trèstous vos biaus joyaus et trèstous vos biaua livres, 
Et s'avés à le fois de pluseurs gent grans cuivres, 
Et toudis finés-vous et de saus et de livres. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 273 

Vous iestes tout boin clerc, si estes et boin et sage. 
Pluseurs client que vous vives tout d'avantage, 
Se demandent sour vous pluseur gent grant hansage : 
Aujourdui moult petit vault li pains de lignage. 

Vous savés Escriptures, et se vés tout le monde 
Comment généralment tous malisces abonde. 
No mère Sainte-Église, se par vous ne féconde, 
Tout sont priés en le voie d'aler en mort seconde. 

Laissiés les gens parler ; si faites vo devoir ; 
Faites que tout li siècles se puisfc apierchevoir 
Que vous monstres le bien et leur dites le voir : 
Bien serés acquités, s'on vous voelt rechevoir. 

Est-chou si grans mervelles se li siècles parolle ? 
Il pueent bien parler, tous jours sont à l'escolle 
De parler sur cescun et s'ont pensée folle 
Des défautes d'autrui registrer un grand rolle. 

Praichiés toudis le bien, et qui voelt, se le fâche ; 
Vous ne les poés mie prendre par le harache. 
Dieus connoit tous les coers, vous ne vés fors le fâche ; 
Souffres pour dire voir que faus siècles vous hache. 

Jhésu-Cris souffri moult et fu petit créus, 
Et pour trèstous sauver s'estoit-il pourséus, 
Mais iestre ne volt mie si tost apierchéus. 
Se mors tout acompli, car dont fu connéus. 

Trèstout chil qui l'ensievent, ont persécution, 
Et ont eut toudis très le fondation 
De le foit crystyene depuis l'Asention : 
Dieus set se je di voir et set m'entention. 

18 



274 LI MAINTIEISS 

On parolle sour tous, sour grans et sour petis ; 
Li siècles est trèstout de peckiés iretis. 
De mesdire d'autrui leur prent tous apétis : 
On voit et ot-on tout, cescuns est frénetis. 

On me dist et me corne tous les jours en l'oreille 
Comment li siècles va, s'en ay grande merveille, 
Car oye ne fu onques mais se pareille ; 
Au penser grandement à le fois me traveille. 

Fin de conte, je tieng que vous iestes li voie 
Par quoy no vrais Sauvères tout se peuple ravoie ; 
Mais petit on s'amende : c'est chou qui trop m'anoie : 
S'autrement ne retourne, vivre mains amerôie. 

Je poroie bien tant mes dis multiplyer, 
As docteurs, as preudommes poroit bien anuyer. 
Une cose leur voel pour Jhésu-Crist pryer ; 
Pardon, se j'ay trop dit, me voelent otryer. 

Car c'est présumptions de parler sur les sages, 
Et qui mal en diroit, ce seroit grant outrages. 
Nuls ne doit sour docteurs querre ses avantages : 
Souvent, pour sauver âmes, mettent les leurs en gages. 

Des ordènes mendians ay dit me vollentet ; 
Li dit des séculers m'ont un pau tourmentet, 
Et de parler sur iaus m'ont moult entalentet ; 
S'ay penset et viset et sur iaus carpentet. 

Parler voray dou siècle petit, qui keurt ore, 
Car il n'est mie dignes k'on en fâche mémore ; 
Mais je volray parler dou boin anchyen tempore, 
Cheli ramenra Dieus, si li plaist, bien encore. 



DES ORDÈJNES MENDIANS. 275 

Chou k'on voit à présent, c'est tout abusions ; 
Tout chil qui les maintiènent, en font dérisions, 
Dont n'est mie besoins que nous ensonnions, 
Fors de chou que désirent boines intentions. 

Toute gent monstrent bien comment ont coer voilage ; 
En maintiens, en abis font trèstout abusage. 
Par oëvres deforaines voit- on tost le corage ; 
Che sera grans meskiés, s'ensi vient en usage. 

Quant k'on fait aujourdui, ce sont tout singeries ; 
Chil singot asanlet font plentet de soties ; 
On les voit, s'en rit-on de leurs grans mokeries : 
A le fois, quant il kiet, font as gens felenies. 

Or rewardons comment cescuns se deffigure, 
En adinvontions comment mettent leur cure. 
On voit bien par les oèvres le conscience pure ; 
Tout abit aujourdui tendent tout à luxure. 

S'on fait riens de nouviel, cescuns voelt ensi faire ; 
Je ne voy sos, ne sages, k'on les en puist retraire. 
Les praicheurs convenra de sifais maintiens taire, 
Car nuls pour praichemens n'amende sen afaire. 

S'on voit nouvielles coses, on voelt telles avoir ; 
Pour chou voellent pluseur avoir le grant avoir. 
Il ayment mieuls savoir que leur boin Dieu savoir : 
Dieus se taist, se donra telles gens à ravoir. 

Des adinventions naiscent souvent envies, 
C'est quant on voelt porter sour tous ses singeries ; 
S'en font l'un contre l'autre souvent des grans parties 
Et s'en viennent discordes entr'amis et amies. 



276 Ll MAINTIENS 

Se cescuns et cescune véoit se nuditet 
Ou k'autre le veissent k'on seroit despitet, 
Tout chou despiteroient là se sont délitet ; 
De leurs âmes aroient li pluseur grant pitet. 

Nuls ne voelt aujourdui de riens k'on le reprenge ; 
Trèstout leur sanle boin ; nuls riens ne lor aprenge, 
Et s'on a riens dou leur, il voellent k'on leur renge : 
On tient bien pour honneur à le fois le blastenge. 

Chil singot, quant il ont asés esbanyet, 
Et chiaus qui les rewardent, ont asés fiestyet, 
S'ont trépet et salit tant qu'il sont anuyet : 
Putes enfanches sont, s'il ne sont tost lyet. 

Soutil sont nés ; leurs sens tend toudis à malisces ; 
Aujourdui tendent gent priés que tout à tous visées. 
Li sept pékiet mortel font moult bien leur offisces ; 
On aconte mais riens à faire préjudisces. 

Or sont venut avant fraudes et tout peckiet ; 

En ces coses se sont moult de gent alekiet. 

Se voit-on tous les jours k'en peckiés on rekiet ; 

Pour dons plus que pour Dieu moult de gent sont flekiet. 

Quant on ala praiehant prumiers foit catholike, 
On set que Sainte -Eglise n'estoit mie dont rike ; 
Mais on troève moult bien par teuxte, par rubrike, 
Que tout temps mouteplie, qui sen coer en Dieu fike. 

Sissante-dix desiple prumiers l'ont anonchie ; 
Martir par leur souffrances noblement l'ont hauchie ; 
Confiés et li docteur l'ont apriès exauchie ; 
Dévotions dou peuple toute l'ont acomplie. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 277 

Or est dont Sainte-Église moult noblement fondée, 
D'apostles, de martirs, de confiés honnerée, 
De justes, de peckeurs est ausi fécondée, 
Et des estas trèstous est noblement parée. 

Or sont gent séculer et gent de Sainte-Eglise ; 

Leur non sont clerc et lay, mais chis nons les devise. 

Li clerc doivent avoir es églises l'antise, 

Et se doivent deffendre tout par tout le frankise. 

Séculer doivent clers honnerer et porter ; 

Es églises par tout se doivent cohorter, 

Pour oïr les siervices là doivent resorter ; 

Li clerc doivent les lays d'iaus, dou leur conforter. 

S'il sont d'accort, c'est boin, tous biens leur avenra ; 
Et s'il sont en descort, adversités venra, 
Qui persécutions sur iaus tous amenra : 
Jamais accors, ne pais entre iaus ne se tenra. 

Clerc ont les bénéfisces et s'ont les signouries ; 
Li bien de Sainte-Eglise sont tout en leur baillies, 
D'aucun pour Dieu siervir, d'aucun pour leur clergies : 
Tous temps ont laye gent sur clergies grans envies. 

Li clerc à Dieu siervir doivent bien mettre cure ; 
Des bénéfisces ont cescun an l'aviesture. 
Des clers et lays ensanle c'est prilleuse mesture ; 
Toudis dient entre iaus l'uns à l'autre pointure. 

Laye gent, ascoutés et s'entendés raison : 
Li bien que Dieus vous preste, vo sont en vo maison ; 
Li bien de Sainte-Église sont tous temps en saison ; 
De donner as boins clers pluseurs en apais-on. 



278 LI MAINTIENS 

S'on en fait autres coses et qu'il soit autrement, 
Dieus puet tout amender, ce sachiés vraiement, 
Et quand il vaulra bien, trèstout iert ensement 
Que boin clerc pourvéut seront légièrement. 

Toudis li cours de Romme se volenté fera ; 
Quand Jhésu-Cris vaulra, trèstout amendera, 
Se fera que fortune du tout retournera, 
Et de chiaus qui s'abusent, venganche prendera. 

Vo parent, vo cousin en poront bien avoir, 
Mais que studyer voellent, et s'ayment le savoir, 
Et s'aiment les sciences asés plus que l'avoir : 
Li bien sont pour les boins, or le tenés à voir. 

On a bien veu papes de petis lieus venus, 
Cardinaus et prélas d'aumoines soustcnus, 
Bénéfisces donner à nobles, à menus : 
Boins temps, quand Dieus voira, sera tost revenus. 

Laissiés le murmurer et si vous apaisiés ; 
D'onnerer Sainte-Eglise jamais ne redaisiés; 
Laissiés Dieu convenir, pensés et vous taisiés : 
Dieus est de trèstous biens pour tous les boins aisiés. 

Se geut de Sainte-Eglise ne font chou qu'il vous dient, 
Laissiés Dieu convenir, c'est chius dont il se fient. 
Dieus reçoit tous les jours tous chiaus qui s'umelient, 
Pardon donne peckeurs qui de vrai coer li prient. 

Se vous jugiés autrui, Dieus tost vous jugera, 
Car tels est hui malvais, qui demain boins sera. 
Des boins et des malvais Dieus bien ordenera, 
Et selonc les mérites cescun rémunéra. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 279 

Il dist en l'éwangille, de li le retenés : 
« Chou que vo maistre dient, faites et le tenés. » 
Et, s'il vont mal faisant, le mal ne soustenés : 
Il sont tout aveulet, d'iaus ne soyés menés. 

Se li bien des églises amortit si n'estoient, 
Et hoir et successeur tost ravoir les volroient ; 
11 est bien apparant que moult s'en peneroient 
Et que plus li signeur ne les amortiroient. 

Jadis li boin preudomme pour grant bien les donnèrent, 
Et les boines personnes tous temps bien en usèrent, 
Les bielles légions tout partout assanlèrent, 
Et biens spiritueus partout récompensèrent. 

Or est tout li clergies en grant prédicament, 
Religieus rentet asés soufissaument, 
Ordenet est de Dieu qui le voelt ensement, 
Pour chou que siervis soit de tous spécialment. 

Or ont mestier d'avis trèstout chil qui mendient, 

Qui vivent des aumoisnes, qui leur pain pour Dieu prient. 

Aujourdui pluseur gent moult petit leur offrient, 

Et si leur sont moult dur et rampronnes leur dient. 

Leurs mestiers est que praichent, se doivent tous reprendre 
Et le salut des âmes à toute gent aprendre, 
S'on a riens del autrui, que trèstout convient rendre ; 
Mais li siècles deffent à tels coses entendre. 

Que feront li preudomme ? morir convient ou vivre. 
S'il vont en tour le pot, seroient-il délivre ? 
Il doivent bien savoir chou k'en dient li livre ; 
Pour cose k'on leur doinst, moult petit seront yvre. 



280 LI MAINTIEHS 

Il ne sèvent fouir, hauver, batre, vaner, 

Ne faire nul mestier, draper, taindre, laver, 

Ne vignes cultiver, ne tières ahaner ; 

Mais on leur dist que sèvent trop bien les gens taner. 

Demander sèvent bien et iaus humilyer, 

Car il n'ont de quoi vivre, si leur convient pryer ; 

Les gens par biel parler sèvent enollyer ; 

Par force leur convient donner et ottryer. 

Leurs maistiers est praicbiers, oïr confiessions, 
Canter et dire messes, avoir dévotions, 
Durs coers amollyer par prédications, 
A toute gent respondre qui leur fait questions. 

Tout chou dont gent "wiseus qui font si faites coses, 
Ou moustier, au canter petit ont boukes closes, 
Toutes boines parolles ont en leur coer encloses, 
Et, quant dire les voellent, oudeur ont comme roses. 

Dont sont fol chil qui n'antent souvent tel compagnie ; 
Avoec iaus ne convient nés une signourie ; 
Honnieste sont trèstout et mainent boine vie : 
On ni voit nul courouc, ne nulle felenie. 

Il soustienent le foit et font des grans penances ; 
Povretés moult souvent leur va de grosses lances ; 
Sour vollentet de gens sont toutes leurs chavances, 
Mais il mettent en Dieu trèstoutes leurs fiances. 

Toutes leurs rentes sont chou k'on leur voelt donner, 
Chou k'on leur voelt laissier, k'on leur voelt aumonner. 
Pour cors et pour siervices font leur cloke sonner ; 
Leurs biaus siervices vont à tous abandonner. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 281 

On poet dire qu'il sont li fleur de Sainte-Église. 

Leurs cans, leur biaus siervices partout moult on les prise ; 

Dévotion souvent monstrent par mainte guise, 

En amer leur vray Dieu moult de boins coers atise. 

S'il se sont eslargit plus k'au conmenchement, 
Ne le demande mie li siècles ensement ? 
S'il ne voellent morïr, il convient autrement 
Vivre, comme faisoit à prumiers vraiement. 

Les gens vont refroidant et li dons amenuisent ; 
Des guerres, des tempiès, trèstoutes gent s'en quisent ; 
En tous estas tout visce partout aujourdui nuysent ; 
S'est mestiers que partout vraies lumières luisent. 

Et quant il vont praicliant partout boine doctrine, 
Comment on doit amer sen boin Dieu d'amour fine 
Et les visces baïr et toute leur rachine, 
Je tiengs que c'est des âmes toute li médecine. 

Dieus les a pourvéus pour les gens adrecbier, 
Et il est bien mestiers, car on voit trop péchier, 
Les gens de tous estas en visces alechier : 
Par drois ne se doit nuls contre tels gens drechier. 

Il dient, et s'en font le plus grande partie ; 

A. prumiers avoit-on sur iaus petit d'envie, 

Mais pour chou que leur ordènes partout si mouteplie, 

On doubte qu'il ne montent en trop grant signourie. 

Des gens de Sainte-Eglise sont petit visitet ; 
Jadis leur soloit-on donner par caritet, 
Mais don des gens rentes sont par tout respitet : 
Cescuns pense pour li, d'autrui nuls n'a pitet. 



282 LI MAINTIENS 

Li séculer feroient bieles baceleries, 

S'il aidoient à vivre ces bielles compaignies. 

Remunéret seront à le fin de leur vies ; 

Je croj k'en leur vivant ausi n'i fauront mies. 

Praichier vault moult petit aujourd'ui, ce me sanle ; 
Il se sont atoukiet trèstoute gent ensanle, 
Les virtus boutent hors, visce tout ont le canle ; 
Quant j'oc ces douleurs dire, trèstous li coers me tranle. 

Mais chou que n'en voit oex, au coer ne dieut, sachiés ; 
Mais coers de mes deus oex est trèstous resachiés. 
Nulle riens ne li nonchent, s'en est tout relaichiés ; 
Moult de vilains pensers sont souvent encachiés. 

Or ne puis registrer fors que par oïr dire ; 
Se convient que dou coer chou que j'oc je remire. 
S'en tent à chou li coers pour oster sen martire, 
Mais à bien registrer ne doit mie souffire. 

Mestier ay que je euisce de tout grant patience. 
Un petit m'a laissiet mes dous Dieus de science ; 
Son courouc moult redoubte, s'en faisoie scilence : 
On doit sour tout amer le pais de conscience. 

Je remir très m'enfanche tout chou que j'ay veut, 
Comment Dieus d'ans, de sens, d'estat m'a pourvéut ; 
Mais las ! j'ay tous les jours mes peckiés acréut : 
Confusion aroie se tous fusent séut. 

Mais li boin clerc nous dient que Dieus trèstout pardonne, 

Tout chou que li requert li contrite personne ; 

En tels coers avoec chou ses grasces abandonne, 

Et, pour avoir leur vivres, biens temporeus leur donne. 



DES ORDÈNES MENDIANS. 285 

Dont sont et fol et folles, qui n'ont en Dieu flanche, 
Qui ne painent d'avoir le vraie repentanche 
Et qui n'ont tous les jours d'amender espérance ; 
Car à le mort convient avoir reconnisance. 

Chil preudomme souvent es siermons le vous dient , 
Pour les vis et les mors moult songneusement prient ; 
Si convient pour leurs vivres que tous les jours mendient, 
Dont font moult grand peckiet, qui de tels gent mesdient, 

Boines prémisses font boines conclusions ; 
Boines parolles font avoir dévotions ; 
Li biens aprendre fait avoir perfections ; 
Les boines oèvres font es ciuls ascentions. 

Dieus nous doinst si warder no conscience pure, 
Que dou siècle puissons du tout oster no cure 
Et de ce coer oster du tout en tout l'ordure 
Que puissons à le fin boine vie conclure. 



C'est en général de tous estas. 



Dieus est li Tous Poissans ; tout set, tout dissimule. 
Il voit tout chou k'on fait et le mal qui pulule, 
Comment tous visées rengnent, comment tout bien recule, 
Comment en toutes gens visces virtus anulle. 

Chils siècles est malvais, ce dient tout et toutes ; 
J'en oc trèstous les jours ces gens parler par routes. 
En chou que j'en oc dire, prenc souvent si grans doubtes 
Que de peur en men vis senc à le fois des goûtes. 

Or me di que cest siècles, par amour je t'en prie, 
Est chou sauvage bieste, cescuns moult sour li crie. 
Or c'est uns si grans maistres kïl a tel signourie 
Sur toutes gens vivans en ceste mortel vie. 

J'oc dire : « C'est tous siècles de toutes avenues. » 

Je pense se ce sont meut li biestes cornues 

Ou que ce soient gent passant parmi les rues, 

Qui sont trop plus sauvage que ne sont biestes mues. 

Je tieng que siècles est des femmes et des hommes ; 

Ce sont celles et chilqui font trèstous abomes, 

Qui tous les jours assanlent de peckiés ces grans sommes ; 

Je ne say se c'est boin que plus avant lisommes. 

De ce siècle présent ay-jou dit par devant ; 
En chou que j'en oc dire, voie bien apierchevant 
Les grans désordenances kc tout vont alevant : 
Se je les racontoie, tost m'iroie grevant. 



LI MAINTIENS DE TOUS ESTAS. 285 

Avoec chou, che seroit as signeurs préjudisces, 
As prélas, as praicheurs, car c'est de leurs offisces 
De praichier, quant il kiet, des virtus et des visces, 
De reprendre les gens de tous leurs grans malisces. 

Mais j'entenc que trèstout li grant et li menut 
Ore sont à che point par coustume venut 
Que virtus sont banies et visces soustenut : 
Toutes ses vollentés cescuns a retenut. 

Ciertes, c'est à boin droit, se je l'osoie dire. 
Où sont chil biel miroir là li peuple remire ? 
Priestre, clerc, si kon lay, trèstout sont d'une tire ; 
Leur maintiens et leur vie trèstous les jours empire. 

Pour chou dist-on que siècles va tous jours empirant. 
Tous clergies as honneurs va partout aspirant, 
As avoirs, as délisces de toutes pars tirant ; 
Se donnent ocquoison as lais d'iestre tirant. 

Des tempores anchiens j'ay dit que j'en parroie, 

Car du siècle présent parler je n'oseroie ; 

De trèstous à tous lés tost asalis seroie, 

Ss contre chou qu'il voellent, de riens je m'oposoie. 

Tout chou qu'il voellent faire, che leur sanle raisons, 
Mais encore n'est mie de contrester saisons. 
Au mieuls que nous poons, se nous en apaisons ; 
Se pais voilons avoir, c'est boin que nous taisons. 

Le pais voilons avoir, mais leurs dis pau en agrée 
Dou vies et dou nouviel que j'en face mellée 
Et que de tous estas je die me pensée ; 
Ce seroit une cose qui moult seroit loée. 



286 LI MAINTIENS 

Nuls sages hom ne doit dire coses frivolles ; 

Se me voel apenser de dire tels parolles 

Que tout li grant signeur ne les tienent pour folles : 

Ensi trèstout mi maistre m'aprisent as escolles. 

Trèstout boin registreur doivent examiner 
Tout chou que faire voellent, et trop bien scrutiner ; 
Car nuls ne doit le faus pour voir déterminer : 
Autrement ne poet-on chou k'on fait, bien finer. 

Dou temps de maintenant, dou boin anchyen tempore, 
Qui le voit, qui le vit, mais qu'il en ait mémore, 
En un petit volume le poroit bien enclore : 
A chiaus qui le liroient, plaire poroit encore. 

C'est honneurs de savoir bien lire, bien canter ; 
Pourfis est de savoir toutes plaies tanter ; 
Les gens qui les biens sèvent, il les fait boin anter : 
Nuls sages ne se doit de chou qu'il fait vanter. 

Siècles vies et nouviaus se sont du tout contraire ; 
Chou k'on faisoit jadis, nuls ne le volroit faire ; 
Dou temps anchien ne voelt nuls avoir l'exemplaire ; 
Nuls, ne nulle ne tent amender sen afaire. 

Comment poroi-ge dont sainement registrer 
Tout chou que me mémore me poroit ministrer ? 
J'en poroie moult bien tout men fait sinistrer, 
Et c'est chou que je doubte plus que fort esclistrer. 

Aventurer convient ; non pourquant bacelers 
Nuls ne vault riens, s'il n'est un petit séculers. 
On doit aler avant, riens ne vault reculer : 
Toudis a se saison tous peckiés auullers. 



DE TOUS ESTAS. 287 

D'une cose voel faire me protestation. 

Parler de court de Romme n'ay riens d'entention, 

Ne de bien, ne de mal, faire jà mention ; 

De deus ans en deus ans doy Visitation. 

Folie me seroit iestre dont registrères 

Dou pape no Saint-Père, des cardinauls ses frères. 

Papes Jehans tous seus jadis fu mes créères ; 

Pour ces signeurs voel iestre contre tous deffensères. 

Papes loie, desloie, se poet tout ordener, 
Bénéfisces trèstous, là mieuls li plest, donner, 
Les biens de Sainte-Eglise par conseil asener ; 
Rassore poet de tout, tous peckiés pardener. 

Pour chou de leurs estas, en non Dieu, me tairai, 
Et ensi par raison me pais à tous arai, 
A celi que tout poet, no boin Dieu, les lairai ; 
D'autres estas porai dire chou k'en saray. 



C'est des estas des princes et des nobles. 



De tous estas dou monde vollentiers parleroie, 
De cescun un petit, se parler en osoie ; 
Mais je sui mes tous vielles, se m'en revoy me voie ; 
On doit tenir radot s'en riens me meffaisoie. 

De princes, de prélats parlerai prumerains, 
Excepté chiaus de Romme que je tieng souverains, 
Des poisçans et des nobles portans frains et lorains, 
Que tout li peuples tient leurs signeurs aforains. 

Prince poissant, tout noble soloient maintenir 
Leurs subgis tous en pais, justice soustenir, 
A leurs boins hiretages laiscier tous revenir, 
Pais et tranquilitet à leur pooir tenir. 

S'on le fasoit ainsi, cescuns s'en loeroit, 
Et trèstous li communs obédiens seroit, 
Et li siècles partout bien s'en amenderoit : 
Toute crestyentés s'en aperchevroit. 

Mais li signeur partout font tant d'opressions 
Et tout leur conseil treuvent tant d'adiventions, 
Et li drois a souvent des retardations 
K'il en naiscent et viennent ces grans rébellions. 

Sains Loys, li boins roys, ainsi ne faisoit mie, 
Sour mescréans mena moult bielle compaignie, 
En Thunes transféta li grans bachelerie, 
Pris et ranchonnés fu, ce treuv-on en se vie. 



LI ESTAS DES PRINCES ET DES NOBLES. 289 

Li boins Caries ses frères Seeille conquesta, 
Tant qu'il eut tout conquis, oncques il n'ariesta, 
Se conseil et le sien à ses frères presta, 
Sour trèstous ses contraires sagement enquesta. 

Philippes li boins rojs, li fiuls saint Loeys, 
Se rengne gouvrenans comme boin posteis, 
Ou pais d'Arragonne sen devoir bien feis, 
Mais li mors l'avancha, pour chou ne parfeis. 

Chou que chil troy fisent fu dou commandement, 
Dou gret de court de Romme trèstout ciertainement, 
Se tout roy cristyen fasoient ensement, 
En tous pays iroient les coses autrement. 

Adont couroit par tout boine loyaus monnoie ; 
C'est chou qui tous communs d'obéir bien ravoie. 
Les biens qui dont estoient, raconter ne saroie, 
Et, quant il n'est ainsi, c'est chou qui trop m'anoie. 

Dont estoit Edouwars li boins roys d'Engletierre ; 
Il transfréta, s'ala droit en le Sainte-Tiefre, 
Contre les mescréans meut par tout grande guerre. 
Coustume de tous princes est : or waignier, or pierdre. 

Des fais de ces boins roys fist-on adont histores, 
Car de tous nobles princes doivent iestre mémores ; 
Se toudis eut duret depuis chis boins tempores, 
Toute cresty entés s'en sentist bien encores. 

Li saint siège de Romme toute gens honneroient, 
Prince, noble, non noble, trèstout obéissoient ; 
Les personnes adont très-bien le désiervoient, 
Saintement, humlement partout se maintenoient. 

19 



290 LI ESTAS 

Or vieunt uns grans diluves par le rébellion 
Dou conte Guy de Flandres qui portoit le lyon. 
Philippe le roy cras manda s'entention ; 
Sen homage rendit devant tabellion. 

Tous li consauls de Franche le tiunt à grant outrage ; 
Au roy tout par accort esmeurent le corage 
Pour corregier le conte mandast sen fort harnage, 
Sour le pays fesist kayr sen grant orage. 

Tantost fu commandet, tost messagier alèrent, 
En Franche tout partout lettres dou roy portèrent ; 
De nobles, de non nobles grandes hos assanlèrent, 
Au tienne k'on leur mist, au roy les amenèrent. 

Tantost par deviers Flandres li roys les enmena, 
Et par sen fort conseil trèstous les ordena, 
Viers Lille, viers Douay pluseur en asena ; 
Le vollenté dou roy trèstous on leur dena. 

Lan mil trois cens rabatés trois 
Asissent Lille li Franchois ; 
En Van mil CCC et chiunquante 
Fis registrer ceste gretanche. 

Dou débat de ces princes sont tout li mal venut, 
Qui tous les jours aviènent et qui sont avenut, 
Et par les guerres sont partout mal soustenut, 
Tout malisce, tout visce de trèstout maintenut. 

Moult lonc temps a duret, encore n'est finée, 
Par trièves, par respis, par pluseurs ans minée, 
Par les pais mal tenut moult lonc temps démenée : 
Dieus doinst que dou tout soit en brief temps terminée ! 



DES PRINCES ET DES NOBLES. 291 

Un autre grant diluve devés tout bien savoir. 
Li roys moru prumiers, si troy fil sans avoir 
Hoir masle de leur car, ce tenés tout à voir ; 
C'est chou qui les Franchois a donnet à ravoir. 

Car li roys d'Engietière, princes moult renoumés 
Si com dist court de Romme, Franchois a moult soumés 
K'iestre doit de sen droit roys de Franche nommés : 
Ches parlers par mesages a partout censommés. 

Mais li Franchois respondent au conseil des Anglois : 

« Approuvée coustume s'est dou règne franchois 

« Que masles nés de masle le doit avoir anchois, 

« Comment que par un point soit acquis aucuns drois. » 

Comment il en doit iestre, ne comment doit finer, 
De tout en tout j'en voel men parler décliner ; 
Dieus et li cours de Romme le facent terminer : 
C'est pités que tel règne vont l'uns l'autre miner. 

On art villes, maisons et moustiers et capielles ; 
On destruit marchandises nécessares et bielles ; 
On tôt les rikes gens avoir siergans, ancielles ; 
On fait desous les bans maitre gens leurs vielles. 

Li grans destructions est quant signeur werient ; 

Malvais ert dont leur lieu, car des guerres se fient 

Et tous chiaus qui desreubent : « C'est tout de guerre. » dient, 

Et trèstout chil qui pierdent, tous les signeurs maudient. 

Li débas dou royaulme ces deus règnes moult griève ; 
On se pierchoit moult bien comment tous jours agriève. 
Cescuns en sen royaume grans exations liève ; 
Dieus y mâche conseil, cose ne voy plus briève. 



292 LI ESTAS 

Trèstoutes marchandises se pierdent et se ciessent ; 
Tempiès, fautes de biens toutes gens forment pressent ; 
Li signeur tout partout leurs subgis trop oppriessent ; 
Créditeur les debteurs à payer fort en priessent. 

Gent sont tout abaubit, se ne sèvent que faire ; 
Li poiscant des menus voellent trèstout atraire ; 
Li temps se desnature, se doit à tous desplaire : 
Che sanle que li siècles doit tost à se fin traire. 

Princes tout sont poiscant, qui sèvent gouverner 
Leurs subgis desous iaus et douchement mener, 
Justice bien tenir, dons par raison donner, 
Qui sèvent leurs besongnes sagement ordener. 

Princes principaument doit amer Sainte-Eglise, 
Messes oïr tous jours et que vollentiers lise, 
Conseil sage loyal avoeckes li eslise : 
Dieus et cescuns en prince si faite cose prise. 

Princes à toutes gens doit iestre moult afables, 

Ses responses donner sages et raisonnables, 

Et tenir ses parolles à trèstous véritables ; 

Se dira-on qu'il est princes à bien gouverner ables. 

Princes loys et coustumes doit faire bien tenir, 
Chiaus k'on voit avoir droit, en leur droit soustenir, 
Justice de trèstous en tous temps maintenir : 
Autrement ne poet princes à l'amour Dieu venir. 

Princes ses justieauls ayans les signouries, 
Quant devant iaus en court se débatent parties, 
Face que toutes soient à leurs raisons oïes 
Et que soient rostées trèstoutes trequeries. 



DES PRINCES ET DES NOBLES. 293 

Princes sur ses visins ne doit riens convoitier, 
Ne leurs gens, ne le leur en nulle riens quoitier, 
Ne, se che n'est ses drois, sour iaus riens esploitier : 
Soufflr li doivent bien si bien et si rentier. 

Jà princes convoiteus bien ne gouvenera ; 
Se ses consaus est teuls, trèstout honnit sera, 
Car leur gouvernement li peuples doubtera : 
Se communs est priessés, moult tost révélera. 

Princes doit soustenir marchans et marchandises, 
Monnoyes loyaus faire qui partout soient prises, 
Que toute gent rentet et toutes gens d'églises 
Puiscent avoir leurs vivres des coses bien acquises. 

Princes qui voelt ses gens là li plaist députer, 
Par ses lettres les doit souffissans réputer, 
Et qu'il ne voisent mie contre droit disputer, 
Mes, ensi que les rikes, voisent povres tuter. 

Princes se doit warder de parolles voilages, 
Car il doit gouverner et les fols et les sages ; 
S'il est bien amés d'iaus et qu'il ait leur corages, 
Demander leur pora, si voelt, des avantages. 

De le labeur des gens sont signeur soustenut ; 
Iestre doivent bien dont en leur drois maintenut 
Et en leur boins usages tout partout bien tenut : 
Quant on leur a falit, maint mal en sont venut. 

Pays sans gouverneurs sont en grant aventure, 
Car li boin gouverneur mettent tous temps leur cure 
Que toutes leurs gens aient chevances et peuture 
Et toutes leurs biestailles aient boine pasture. 



294 LI ESTAS 

Et quant fallent d'avoir si fait gouvernement 
Et que sans avoir kief, se tiènent ensement 
Et en si fait estât se tiènent longuement, 
Chevances et tout bien leur fallent vraiement. 

Princes de boin conseil et loyal doit user, 
As gens leurs boins usages ne doit jà refuser. 
Nuls dou contraire faire, ne le puet escuser ; 
Ames sera de tous, quant ne voelt abuser. 

Princes doit labourer de pais à tous avoir, 
Car mieuls doit amer pais que ne facbe l'avoir. 
Quant li prince guerrient, c'est moult bien assavoir, 
S'il pierdent hiretages, moult fort est dou ravoir. 

Tout chou qu'il faut as princes, vollentiers leur diroie, 
Et chou k'il leur convient, se dire le savoie ; 
Mais il ont grant conseil qui tous temps les ravoie : 
Che seroit grans outrages se plus avant parloie. 

Tant ose-jou bien dire que tout li gouverneur, 
Qui le peule gouvernent et qui sont leur meneur, 
Doivent iestre dou tout si loyal aseneur 
Que s'en sentent dou tout le grant et li mineur. 

Boin fait connoistre princes et leur conditions ; 
Aucun sont d'iretages et par successions ; 
Aucun, quant siège vagent, sont par élections : 
Dieus doinst que trèstout aient boines intentions ! 

Li boins et sages princes se fait de tous amer, 
Boin signeur et loyal de ses subgis clamer, 
Des coers de ses visins hoste pour chou l'amer : 
Prince qui font ensi, nuls ne les doit blâmer. 






DES PRINCES ET DES NOBLES. 295 

Boins princes et hardis n'iert ja suppédités ; 
De le pierte don peule toudis li prent pités ; 
Malvais pour nul argent n'iert de li despités ; 
Es boins usages tient ses gens et ses cytés. 

Dieus doinst avoir les princes tous boin gouvernement, 
Boin conseil et loyal et boin entendement ! 
Dieus rémunéra chiaus qui feront ensement, 
Car les gens prieront pour iaus dévotement. 

Or sont, desous les roys, duc, prince, baron, conte 
Et li chevalerie : tous doivent avoir honte 
Se nulle convoitise l'oneur en riens sourmonte : 
A Dieu tous à le fin convenra rendre conte. 

S'aucun sour leur pays volloient entreprendre, 
Ensanle par accort se doivent tous deffendre, 
Subgis tenir en pais et petit sur iaus prendre : 
Mieuls que dou laiscier quoit, ne poet-on jamais rendre. 

Tout prince les roys doivent loyaument consillier ; 
Par leur conseil li roy se doivent esvillier, 
Les boins en droit tenir, les malvais escillier : 
De chou tous ses contraires feroit esmervillier. 

S'il aiment leur signeur et leurs sires les aime, 
Cescuns à sen pooir deffenge sen demaine, 
Contre ses anemis ses gens loyalment maine : 
Cose faire ne pèvent milieur, ne plus ciertaine. 

Roys qui de hardit coer boine chière fera 
Et à toutes ses gens tost et bien payera, 
Cescuns à sen besoing de boin coer l'aidera, 
Et ainsi li pays partout wardés sera. 



296 LI ESTAS 

Roys qui voelt guerroyer partout, doit payer vollentiers ; 
Autrement ne poet-il les coers avoir entiers. 
Aviser se poet bien, s'il voelt, entrementiers ; 
Gent li venront assés par voies, par sentiers. 

Chevaliers qui leurs fiés désiervent loyaument 
Et en toutes besongnes se portent féalment, 
Rémunérer ii roys les doit abondaument, 
Senon partout iront, c'est drois, récréaument. 

Chil qui siervent auteus, des auteus doivent vivre, 
Che dient moult de gens, ausi le dient livre. 
Roys qui toutes ses gens apertement délivre, 
Ciesser fait poursievans et s'oste de grant quivre. 

Uns roys n'est k'uns seuls hom, mais tout doit gourverner ; 

S'aucun encontre li se voellent révéler, 

Dou conseil de ses princes doit trèstout ordener, 

Iaus et tous ses subgis doit meismes mener. 

Fianche doit avoir roys en chevalerie. 
Fols est roys qui d'autrui que de prince se fie ; 
Che sont chil qui li doivent partout porter aye, 
Et falir ne li doivent, tant qu'il ont ou corps vie. 

Biestes bien affoures font des boines essaies. 
Sainte-Église norist et clergiet et gens laies. 
Peckières qui tant peckes, pour Dieu, que ne t'esraaies : 
Tu ne poes tant peckier, se voels, que mierchit n'aies. 

Comment ? Or m'enteng bien, et jou le te diray. 
L'autrier en un miroir me tache remiray, 
Lait et hideus me vie, biautet trop désiray, 
De chou que je pensay un pau te partiray. 



DES PRINCES ET DES NOBLES. 297 

Remirons qui nous sommes et de quelle matère, 
Tout noble, tout non noble, toute gent net de mère. 
Ou siècle présent vivre c'est cose moult amère, 
Et tous convient morir, il n'est cose si clère. 

Peckiés âmes oeist ou trop les deffigure, 
Et Dieus pardon de grasce les retrait et les cure, 
SY-claircist et s'- lume chou que peckiés obscure ; 
Mai& avoir en convient le coer dure pointure. 

Contris, confiés, créans, tantost Dieus les piercboit, 
Leurs satisfations tous temps en gret rechoit. 
Quant peckières laist chou là devant s'alèchoit, 
A l'amour Dieu revient et l'anemy déchoit. 

Je remire tous signeurs qui gouvernent le peule, 
Comment grans convoitises et orgieus les aveule, 
Comment à ces thermines l'uns l'autre keurent seule, 
Se destruisent partout hiretages et meule. 

On soloit tournyer, juster et faire fiestes ; 

Se n'avoient les gens dou leur mille moliestes. 

Or me sanle que sont si kon cornues biestes : 

Chil qui fort sont, fort hurlent et font ces grans tempiestes. 

Non pour quant tout et toutes ne voellent fors galler ; 
Il n'est nulle nouvielle sur mescréans aler. 
Cescuns voelt iestre sires, nuls ne voelt avaler ; 
En Tort bétun dou siècle tout se vont empaler. 

Onques mais en tel point ne fu crestyentés ; 
Anchienement estoit de sages grans plentés. 
Or sont priés que tout jovène, se font leur vollentés ; 
Del anchien temps savoir nuls n'est entalentés. 



298 LI ESTAS DES PRINCES ET DES NOBLES. 

Guerres ont tout honnit et trèstout bestournet, 
Trèstous grans et petis en tel estât tournet ; 
Et par chou k'on leur sueffre, si se sont atournet 
Que, se Dieus ne le fait, jamais n'iert retournet. 

Carlemaine moru, tout si prince morurent, 
De leurs bielles victores registre fait en furent, 
De leurs fais bon renon ont duret et se durent ; 
Mais las ! li fait de dont les présens trop obscurent. 

Pour le foit soustenir li prince transfrétoient, 
Encontre mescréans souvent se combatoient. 
Bien est voirs à le fois aucun se débatoient, 
Mais, par boins mariages, par moyens s'acordoient. 

Or est orgieuls si grans, cescuns voelt haut monter, 
A nullui ne souffist, tout voelent sourmonter. 
Les fais de dont et d'ore s'on volloit raconter, 
On verroit que fort prince voelent febles donter. 

Roy, prince, trèstout noble, le foit de Sainte-Eglise 
Devés ferme tenir, car vous l'avés promise, 
Les gens de tous estas tenir en leur frankise : 
Chil qui ce font, sont noble sans avoir convoitise. 

Riens ne faut à nullui, mais qu'il ait souffisçance. 
Laisciés gens desous vous avoir leur cavisance 
Et que dou leur goïr tout aient espérance : 
A vo besoing en eaus [porrés] avoir fiance. 



Ch'est des papes. 



Accomplit et fînet un traitiet des noirs monnes, c'on dist 
l'ordène Saint-Benoit, volentés me prist de registrcr briefment 
aucune cose des Papes no Sains-Pères, qui ont esté de mon 
temps, et commenchai dou Pape Célestin, qui fu sainte per- 
sonne, car des autres devant ne saroie-jou parler, pour chou 
que jou estoie uns jovènechiaus et pensoie pau à tels coses. 

Assavoir est que j'ay eut les papes figurés et le lettre de 
prénostications et sénéfiances de figures, mais li lettre est si 
occulte et confuse que je n'ay trouvet personne qui m'en ait 
scéut de riens enfourmer ; car tant que li pape sont créet, on 
ne set que dire, ne que jugier. Si ay pierdut ou prestet les dittes 
figures que jou avoie. 



C'est prologes pour ce qui ensievra. 



Des Sains-Pères parler, il se fait boin tarder, 
Peser chou k'on dist d'iaus et très-bien rewarder. 
IN os âmes et nos corps, il ont tout à warder : 
Qui le contraire tient, on le doit bien larder. 

Parler de ses signeurs, c'est une grans sotie, 
S'on ne s'avise bien quelle cose d'iaus on die. 
S'on fait bien, s'on fait mal, as subgis ne tient mie ; 
Se doit-on aviser que partout est envie. 



300 LI ESTAS 

Trèstout ont le pooir que Diex donna saint Pière ; 
Se doit-on obéir à tous de lie chière. 
A darrains donra Diex cescun sentense fière : 
Or s'apaise dont bien conscience légière. 

Maint sont jugeant signeurs. Qui bien les jugeroit, 
De leurs fols jugemens tost taire les feroit. 
Sages et boins seroit, qui les castieroit ; 
Li sires seroit grans, qui tout amenderoit. 

Se je fay mes pensées aucunes registrer 
Et Dieus me voelt pluseurs matères ministrer 
Pour voir à men pooir dire sans sinistrer, 
Se n'est mie m'entente de nul homme tristrer. 

Blâmés ne doit nuls iestre de dire véritet, 
Et, se, pour dire voir, a nuls adversitet, 
Quant pour chou ne l'a nuls enrikiet, ne ditet, 
Patiens soit, et Dieus ara de li pitet. 

Trop boin fait des anchiens toudis faire mémore, 
Pour savoir k'on faisoit et savoir k'on fait ore, 
Des dis saint Augustin et des dis saint Grigore 
Et des autres docteurs qui, se Dieu plaist, ont glore. 

Sains Pois et li docteur nous aprendent à vivre, 
Et riens ne seuissiens se ne fussent leur livre. 
Leur document nous font d'infier iestre délivre, 
Mais que de l'amour Dieu soyons tous les jours yvre. 

Parler d'anchienetés sont coses récréables ; 
Paroles d'Escriptures sont trop plus pourfitables. 
Or sont pluseur au dire personnes moult afables ; 
Aucun plus volontiers oroient dire fables. 



DES PAPES. 301 

Anchienement partout on nommoit par coustume 
Apostolles ou papes, c'estoit cose commune, 
Tout ainsi c'on faisoit le soleil et le lune : 
Or dist-on les Sains-Pères, cose qui n'est pas une. 

S'es-ce par Dieu tout un à chiaus qui bien l'entendent, 
Qui de toutes les coses véritet dire tendent. 
Ce sont chil qui les gens dire tels mos aprendent ; 
Che samble plakerie quant des bienfais atendent. 

Li non ne sont pas tout, mais li parfaite vie. 
Honneurs monstrent les meurs, quant on a signourie ; 
Leur entente doit iestre que cescuns pour iaus prie, 
Et c'est chou qui bien pense, que li nous sénéfie. 

Apostles envoyés vault et papes tant que pères ; 

Li non sont trèstout un de diverses matères. 

Chius qui dist : « Nos Sains-Pères, » mes qu'il soit boins cantères 

Et qui soit qui l'avance, tost est reçus confrères. 

Cest dou Pape Célestin quifu quins, qui religieus transmon- 
tains, etfuesleus pour le sainte vie que il menoit, et fu 
créés l'an MCCXC1V. 

Dou Pape Célestin volentiers parleroie, 

Mais bien ciertainement parler je n'en saroie ; 

Car, au temps qu'il fu papes, uns jovenchiaus estoie : 

S'en seroie blâmés, se jou riens affremoie. 

Tout chou que j'en dirai, c'est par relation. 
On l'esliut et créa pour se religion ; 
Solitaires estoit en grant dévotion, 
Dolant fu c'on li fist laiscier s'entention. 

Riens ne savoit dou siècle, toudis voloit orer, 
A consistores volt toudis pau demorer ; 



502 LI ESTAS 

Mieus amoit sen boin Dieu pryer et exorer, 
Car de Sathan crémoit forment le dévorer. 

Li cardinal se sont tenut pour déchéut 
Quant de se sainte vie se sont apierchéut. 
Dolant furent trèstout, quant il l'ont rechéut ; 
Jà n'en fust esleus, se dont l'euscent seéut. 

Li sains hom en se cielle tendoit à revenir : 
Chil penser le faisoient moult forment desenir ; 
Le pappet ne savoit, ne voloit maintenir, 
Mais comment le lairoit, voie n'en sot tenir. 

Une vois, ce dist-on, li vint tout en vellant : 
« Célestin, tu te vas de pryer travillant. 
« Je sui venus à ti, tes pryères queillant ; 
« Résigner te convient, saches en consillant. » 

Lies fu moult et joyans, en se coer marcanda 
Et à ses gens privés tout errant commanda, 
A tous ses cardinauls que venissent manda 
Et sour se vision conseil leur demanda. 

Pluseur en furent liet, qui Testât convoitoient ; 
Pour iestre souverain cardinal aspiroient. 
Sour tous de Bénédic les gens le déparloient ; 
A le fin avéri çou que les gens disoient. 

Leur conseil li donnèrent, si com soutil ralle, 
Que tost instituast nouvelle décrétalle, 
Pappes puist résigner sans conscience malle : 
Hontes n'est, quand Dieu plaist, se personne s'avalle. 

Apriès pluseur parolles, li consaus termina ; 
Bénédic Célestin moult soutieument mina. 



DES PAPES. 303 

Le décrétalle fist et puis si résigna, 
Tant qu'il vint en cielle, d'aler il ne fina. 

Célestins li boins papes moult bien à Dieu pria 
Que dou fais fust délivrés, et Dieus tost l'otria ; 
En se cielle revint, là endroit dévia : 
Bien se saintime vie se fins ségnefia. 

Li pappes Bonifaces l'a puis canonisiet ; 

Tout si fait dou colége furent auctorisiet, 

Et, quant Dieus et l'Église l'ont ensi tant prisiet, 

Iestre doivent no coer de s'amour attisiet. 

Ou canon est-il mis sains Pières confiessères ; 
Ses nons estoit ainsi, quant il fu fait Sains-Pères ; 
Sainte vie mena, se fu boins enortères ; 
Liement résigna comme boins exemplères. 

Parler saroie pau de nul prédécesseur 
Liquel morurent pape, ne qui furent cesseur, 
Liquel bien gouvernant, ne liquel oppresseur ; 
Mais chou que seuc, diray dou pape successeur. 

Bonifasces fu papes VIII e apriès Célestin, qui fu nés â la 
Rengne l es Zatium, il y mist se siège et en fist une cyté, et 
fu créés Van MCCXCIV, tantost apriès que Célestins eut 
résignet. 

Apriès Célestin fu li papes Bonifasces, 
Sages hom et hardis, moult eut de bielles grasces ; 
Trèstous les apiellans tenoit-il en ses nasces ; 
Des promotions fist, hautes, moyennes, basses. 

* La Rengne : Anagni. 



304 



LI ESTAS 



C'est chius qui de me temps fist réservations ; 
En son temps il donna des grans prélations, 
Non pour quant consentoit partout élections '. 

Quant il fu cardinauls, Bénédic fu nommés, 
De clergie, de sens naturel renommés ; 
Et ses sens partout fu moult très-bien asommés : 
Il ne pert pas qu'il fust des frères abomés. 

Adont fu de li dit tout chou k'en avenroit, 
Ou siège com houpuis vraiement enteroit, 
Et si com lions vivans il régneroit, 
En apriès à le fin comme kiens il morroit. 

De sen élection ne saroie voir dire ; 
Mais à Romme le grant on le tenoit pour sire. 
S'il se fist, autrement qu'il ne deuist, eslire, 
Sen âme plus que nuls en ara le martire. 

A Romme grans pardons en se temps ordena, 
Par le relations d'anciens k'on li dena, 
De cent ans en cent ans jadis en basena 
Et de l'atollisier moult douchement pena. 

Bien le puis tiesmoignier, car là pérégrinay ; 
Tant que je vinc à Romme, d'aler je ne finay ; 
Ou bourc devant Saint-Pière quinze jours me dignay ; 
Par foit tieng, mes peckiés là bien médicinay. 

Aucune gent adont au contraire disoient : 

« Li pardons n'est pas teuls que pèlerin tenoient. » 

Et li papes le seut qu'ensi le déparloient ; 

Se dist : « Nous ottroions quanques les clés poroient. » 

4 Un vers manque ici. 



DES PAPES. 505 

Mil et trois cens, venoient tout en tour à reonde 
Pèlerins à grans routes de toutes pars dou monde ; 
Trèstous les empaichans Dams Dieus les confonde : 
Çescuns en reportoit, si qu'il tenoit, coer munde. 

Li pappes Bonifasces gouverna sagement, 
Le roy fist moult de grasces, je le di sainement, 
A premiers recevoit Franchois bénignement ; 
Par malvais consilleurs fu puis tout aultrement. 

Le conte Guy de Flandres et Flamens enama, 
Car li quens au collège du roy moult se clama, 
Et li pappes par lettres au roy moult le Marna : 
Che fu chou qui descort entr'iaus deus entama. 

On dist, et s'est bien voirs, coers irés n'est sénés ; 
Cescuns le poet savoir, des sages le tenés. 
Li plais de ces signeurs fu longement menés ; 
De mandemens fissent assés désordenés. 

Si caput infirmum, cetera memlra dolent. 

Chil doy signeur estoient sour crestyens signeur. 
Le pappe li clergies le tiènent ensigneur, 
Et le roy tient li peules le corrigeur grigneur : 
Chil doy deuscent bien iestre de pais faire ligueur. 

Par leurs grandes discordes s'en lisent les parties. 
Pappes disoit avoir trèstoutes signouries, 
Et chou li roy des Frans à li n'otrioit mies, 
Car tous biens temporeus tenoit à ses baillies. 

De leurs descors seroit moult lonc à reconter ; 
Adont de plus en plus on les véoit monter. 



506 LI ESTAS 

Le roy volloit li pappes par se forcke donbter : 
Or voisent devant Dieu de leurs débas conter. 

Un jour droit à la Raigne fist pappes consistore, 
Franchois y comparurent, si com j'ay de mémore. 
Com y fist, qui le set, s'en raconte l'istore ; 
Adont on en parloit trop plus c'on ne fait ore. 

Li pappes escapa, tout à piet vint à Romme ; 

Là fina, là moru, che dient pluseur homme,- 

De se mort, si c'on dist, eut-on moult grant abomme ; 

El ore n'en diray, c'est chou k'en sai li somme. 

Ch'est dou pappe Bénédic XI e qui fu apriès Bonifasce, del 
ordène saint Dominicke et transmontains, et fu esleus et 
créés Van MCCCIV. 

Nuls ne doit registrer cose qu'il n'ait véue 
Ou qu'il ne l'ait oi't de personne créue. 
S'autrement nuls ne fait, c'est cose non déue, 
Car folie laissie vault mieuls que maintenue. 

Quant pappes Bonifasces eut se vie finet 

Et on eut chou k'on deut, fait et entérinet ; 

Cardinal sont enclos en lieu déterminet, 

De pourveoir dou pappe nuit et jour n'ont finet. 

Au pape Bénédic XI e s'asentirent, 

Pour chou k'en boin accord trèstout boin se remirent, 

Et pour commun pourfit pappe si fait eslirent ; 

« Vive pappe 1 » clamer tout apertemeut firent. 

L'ordène saint Domenike forment s'en est joy , 
Quant pappe de leur ordène fait et créet oy ; 



DES PAPES. 307 

Des grasces qu'il lor fist, ont puis se temps goy, 
Car à le court de Romme tous jours ont obéj. 

Des ses gouvernemens parler je ne saroie, 

Car as coses dou siècle moult pau dont entendoie, 

Et de faire registres adont ne me mesloie : 

Se m'en vault miuls taisirs que repris de riens soie. 

Je ne voel que pour li riens me soit reprouvet, 
Ne mi dit, ne mi fait en soient espuet, 
Par divers Jacobins seront moult bien trouvet ; 
Tout son gouvernement tantost l'aront prouvet. 

Pappes moult pau vesqui, moult petit gouverna ; 
Mors qui n'espargne riens à le fin l'amena, 
D'avanchier Sainte-Eglise trèstout le temps pena, 
Et Dieus, selonc ses fais, guerredon li donna. 

C'est dou pappe Clément V e , qui estoit archevesques de Bour- 
diaus quant ilfu esleus, sefu créés Van MCCCV- 

Puis le mort Bénédic se fist élections, 
Mais le cardinal furent en grans discentions. 
Cescuns voloit tenir fort ses opinions ; 
Iestre vosissent bien espars par régions. 

Mais gens par boin conseil armet et achemet, 
Selonc le décrétalle les ont fort enfremet. 
De là nuls est issus tant qu'il eurent nommet 
Pappe pour gouvrener, bien en furent sommet. 

De nullui dou colége ne se peut accors faire, 
Car envie' régnoit, qui menoit leur afaire ; 
Cest celle qui les coers toudis de tous mauls maire. 
A Bourdiaus sur Géronde s'acordèrent dou traire, 



308 LI ESTAS 

S'eslieurent l'archevesque qui fu Clémens chincquimes ; 
Le droit siège saissirent Romme, rentes et dimes ; 
En Gascongne se misent, pour chou fait en aj rimes, 
Car ii Romain disoient que c'est uns drois abimes. 

A Lions sur le Rone fu chis pappes bénis ; 
Là li tiunt compaignie li roys de Saint-Denis. 
Philippes, li rojs cras, moult bien t'i maintenis ; 
Charles quens de Valois, avoec li tu venis. 

Là furent de prélas, de princes grant plentet ; 
D'onnerer le Saint-Père sont tout entalentet. 
Quant tout ont acomplit et fait se vollentet, 
Trèstout s'en sont partit, rentet et non rentet. 

Or est à l'archevêque grans honneurs avenut. 
Pappes est à Bourdiaus, se court a là tenut ; 
Là sont de toutes pars les boines gens venut, 
Qui vorrent besongnier, li grant et li menut. 

Gascoing les courtisiens à le fois fourmenoient, 

Et les plaintes au pappe moult souvent en venoient ; 

Li cardinal meismes de là partir penoient, 

Pour chou que leurs familles souvent se complaingnoient. 

Ordenet adont fu k'à Poitiers on venroit, 

Pappes et cardinal et li cours s'i tenroit. 

Espoir eurent que Franche plus biel les maintenroit, 

De toutes pars ses vivres moult bien on amenroit. 



On dist que nuls fiers n'est si boins que fiers de rose. 
Cescuns qui lassés est, volentiers se repose. 
De pais avoir, qui poet, il n'est si bielle cose ; 
Chius n'est mie bien aise, qui voelt parler, se n'ose. 






DES PAPES. 309 

Au temps pappe Climent avînt une grans luite, 
Del ordène des Templiers, quant elle fu destruite ; 
Soutieument furent pris, petit valli leur fuite ; 
Pour pierdre tout le leur ne furent mie quite. 

Pour leur meffait savoir on a moult travilliet, 
Enquis en tous pays et partout consilliet. 
Pluseur en furent ars et pluseur escilliet ; 
Moult de gent de che fait se sont esmervilliet. 

Quan k'on met sur le kar, tout revient à traitoire, 

Chou que fait cours de Romme, nous le devons tout croire ; 

Enquerre se c'est faus ou se c'est cose voire, 

A nous n'apiertent riens, fols est qui se despoire. 

A l'Ospital donnet sont leurs possessions, 
Tières, fief, revenues, capelles, mantions, 
Dont il orent plentet en toutes régions ; 
De chou sont amendées pau les religions. 

Li pappes et li roys pour voir bien s'entramoient ; 
L'uns à l'autre souvent messages envoioient ; 
Li pappes, li collèges vollentiers otrioient 
Les requestes dou roy, petit li refusoient. 

Le condempnation des Templiers concordèrent, 
De créer empereur par accort ordenèrent, 
Dou boin conte Henri de Luscenbourc parlèrent ; 
Li roys, ne ses consaus de riens ne s'opposèrent. 

De che conte Henri ne me puis, ne voel taire. 

Hé ! Dieus ! toutes ses grasces qui les poroit retraire ? 

Toute chevalerie prendre doit exemplaire 

A chou qu'il fu loyaus ; c'est chou qui souef flaire. 



510 



LI ESTAS 



Dieus l'amoit, c'estoit drois, pour se grant loyautet ; 

As petis et as grans tenoit se féautet ; 

Nature le pourvit de si grande biautet, 

On ne peust trouver hommes plus biel, ne plus patet. 

Si boins prince n'estoit, mie dilicieus, 
Convoiteus d'autrui biens, ne de riens envieus ; 
De tous estoit amés et à tous grascieus ; 
Vollentiers compaignoit les gens religieus. 

Moult amoit Sainte-Eglise, servoit et honneroit, 
Et de tous racorder moult souvent labouroit ; 
As povres disiteus de ses biens souscouroit ; 
Messes ooit tous jours et Dieu moult aouroit. 

Sour toutes riens amoit le souvent confiesser ; 
C'est chou qui les peckeurs fait des visses ciesser 
Et les signeurs ausi leurs subgis oppresser : 
Mieuls vault à chou penser que ces biestes biesser. 

Quant accors fu fremés d'un empereur eslire, 
Qui fust roys des Rommains et tenist tout l'empire, 
Au boin conte Henri qui le foit tiunt entire, 
Se sont tout accordet, si com dont oy dire. 

Li papes l'a mandet par ses lettres bullées, 
Et y vint sans délay, si mist pau de journées. 
Pappes des cardinaus fist pluseurs assanlées 
Et de tout le collège dist à li leurs pensées. 

Li quens trèstous premiers Dieu moult regratia, 
Le pape, le collège sagement mierchia, 
Al honneur et au fait emprendre s'otria 
Et absollution au Saint-Père pria. 



DES PAPES. 

Li pappes li donna sen absollution 
Et sour tous les Rommains le juridition, 
D'onnerer Sainte-Église li fiât monition, 
Et li quens reçubt tout en grant dévotion. 

Tantost seut-on partout del empereur créet 
Dou conte qui n'ot onques à tel estât béet ; 
Mais, quant li sains collèges l'a vollut et gréet, 
Cescuns le conseilla que jà ne fust véet. 

De tous fu congoïs, de grans et de menus. 
Li contes s'est si biel et si bien maintenus 
Que de trèstous hardis et sages est tenus ; 
Quant puet avoir congiet, s'est de chà revenus. 

Mais tout li cardinal à leur tour Tonnerèrent ; 
Biaus diners, biaus soupers et joyaus li donnèrent ; 
A li chou qu'il poroient, sagement présentèrent, 
Et, quant il eut congiet, à Dieu le commandèrent. 

A Luscenbourc revint, si s'est aparilliés, 
As princes, as prélas s'est moult bien consilliés. 
Li pays del emprise s'est moult esmervilliés ; 
A li porter ayde s'est trèstous esvilliés. 

Par toute l'Alemaigne fu de li grant nouvelle ; 
Se couronnement prist à Ays à le Capielle. 
Geste cose ne fu mies à trèstous bielle ; 
Car, là n'a kat, soris moult souvent y revielle. 

Quant il fu couronnés, il ne sourjouna mie, 
Anchois prist son kemin tout drois viers Lombardie. 
Encore n'eut-il mie moult grande compaignie, 
Mais li princes partout chière monstroit hardie. 



311 



512 Ll ESTAS 

Et quant vinrent as mong, asés tost les passèrent, 
Et au piet par-delà petitet reposèrent ; 
Ses gens et li siervant là endroit s'asanlèrent 
Et de chou qu'il feroient par conseil ordenèrent. 

Leboyn Guyon de Flandres à Melans envoya, 
Et toutes li cytés forment se conghoia, 
De le cyté l'entrée sagement ottroya ; 
L'emperères sour chou par conseil s'apoia. 

Par dedens est entrés à bielle compaignie ; 
Par accort li couronne li fu tantost baillie ; 
Se fut là couronnés et s'ot le signourie : 
Bien set-on que pluseur en orent grant envie. 

Lombart, Toscaing, Romain font toudis deus parties ; 
Guybelin sont et Gelffle, s'ont entr'iaus grans envies. 
Nuls sires ne les a lonc temps à mestryes : 
Qui poet avoir le forche, chius a les signouries. 

L'emperères seut bien, ossi fist ses consaus, 
Que de Melens à Romme n'estoit pas kemins saui, 
Et seut k'en pluseurs lieus il aroit des assaus 
Encontre les cytés et les gentieus vassaus. 

A l'ayde de Dieu ses gens akemina, 

Et petit à petit ses anemis mina. 

En waignant, en pierdant, d'aler il ne fina, 

Tant que par devant Romme se voie termina. 

En l'ost del empereur eut bielle compaignie ; 
Car apriès li siewirent moult grans chevalerie, 
D'Alemaingne, de Franche, de toute Lombardie ; 
En ces gens l'emperères moult sagement se fie. 



DES PAPES. 

\ 

Au venir de Milans les avoit esprouvés ; 

Seurs et boines gens les avoit tous trouvés. 

Il de se corps meismes s'estoit moult bien prouvés ; 

Pour chou donnoit à tous dont il estoit rouvés. 

Pluseur sur le kemin contre li résistoient; 
Leurs castiaus et leurs villes par conseil asseoient, 
Et, quant mestiers estoit, moult bien se combatoient : 
De leurs fais boin trouver grans rommans en feroient. 

Troy cardinal à Romme par accort s'en alèrent, 

Et, quant là sont venut, en le citet entrèrent ; 

Moult grant débat ou peuple pour l'empereur trouvèrent, 

Ou palais Saint-Jeban dou Latran se montèrent. 

Li plus grande partie rechevoir le volloient ; 
Al encontre pluseur moult forment s'opposoient. 
Trop plus li concordant que discordant estoient; 
Ensi par le cyté partout se débatoient. 

Li cardinal pesèrent d'acorder les parties, 
Mais petit pourfitèrent pour leur grandes envies ; 
Car en tels cas cescuns avoir voelt signeries : 
Pour chou d'avoir signeur ne s'accordoient mies. 

Tost l'empereur estoit par dehors le citet ; 
Fianche grande avoit en Sainte-Trinitet, 
Car en trèstous ses fais l'avoit bien visitet ; 
L'onneur amoit et Dieu, le pais et l'unitet. 

Apriès pluseurs traitiés, apriès pluseurs journées, 
Les gens del empereur en Romme sont entrées, 
Car il savoient bien de pluseurs les pensées ; 
Avoec yauls leur partie tantost flst assanlées. 



315 



314 LI ESTAS 

Ou moustier Saint-Jehan l'empereur droit menèrent, 
Et là les cardinauls appareilliés trouvèrent ; 
De le couronne d'or tantost le couronnèrent 
Et par l'accort dou pappe l'empire li donnèrent. 

Or fu roys des Rommains et sires del empire. 
Or se warge cescuns que de riens ne l'empire ; 
Hardis est et courtois, riens ne set escondire : 
Qui sages est et boins, nommer le doit bien sire. 

Finalment de le fin dire voir n'en saroie, 
Car, quant je n'i fuy mie, mentir bien en poroie ; 
Mes à chiaus qui le sèvent, moult tost m'accorderoie 
Aucun dou registrer m'en ont mis en le voie. 

Chevaliers preudons fu, preus et entreprendans, 
As besongnes dou peule tous les jours entendans, 
Souvent bien pour le mal à pluseur gens rendans, 
Mais de faire justice n'estoit riens atendans. 

L'estat del empereur sagement maintenoit, 
Boin conseil et seur avoeque li tenoit, 
Sagement, largement, trèstous ses dons donnoit, 
A ses gens et à tous ses biens abandonnoit. 

L'emperères à Romme, tant qu'il volt, demora, 
A sen pooir les bonnes coustumes restora ; 
Les boines gouvrenanches chiaus savoir le pora, 
Quant chou que boin trouveur de li fait ont, ora. 

Toute s'entente fu de faire le passage 
D'outre le mer aler pour oster le hansage 
Des mauvais mescréans et pour ravoir l'usage 
D'aler en Tière-Sainte : c'estoit pensée sage. 



DES PAPES. 315 

Quant ses besongnes furent par conseil ordenées 
Et as gouvernes mises gens sages et senées, 
De Romme s'est partis à banières levées 
Pour faire son devoir d'aler vir les contrées. 

C'est ciertain que nuls n'est de toutes gens amés, 
Comment qu'il soit hardis, sages et boins clamés. 
Li boins renons d'aucun est des mauvais blâmés, 
Mais hom est sans raison d'envieus diffamés. 

L'accort, le coer de tous, pour voir, il n'avoit mies, 
Car sur les grans signeurs sont les grandes envies 
Pour leur prospéritet, pour leur signouries ; 
Se fait-on al encontre souvent les grans parties. 

Li princeps et si gent le païs visetèrent, 

Par cytés et par villes de Rommagne passèrent ; 

Aucun obéissoient et aucun résistèrent ', 

Droit al Assumption le jour certainement 

Fu moult grande nouvielle d'un empuisonnement 

K'on li fist, che dist-on, et envenimement ; 

A tous chiaus qui le seurent, en lais le jugement. 

Chius fist mal et peckiet, qui s'en ensonnya ; 
Le pardon de se mort li princeps otria, 
Se vint à Bon-Couvent et Dieu merchi pria, 
Le jour Saint-Biétremieu là endroit dévia. 

Dieus li pardoinst ses mauls, qui se mort pardonna ; 
En le crois au laron se pardon li donna, 
Che jour tous ses amis d'infier desprisonna ; 
En paradis cescuns de chiaus se maison a. 

* Un vers manque. 



LI ESTAS 

Tous temps qu'on a parlet del empereur Henri, 
De se hastieve mort, li coers m'en atenri. 
Toute crestyentés certes en amenri, 
Mais de se boin renon Dieu loch moult et s'en ri. 

Briefment ay registret de se promotion ; 
Ses gens se sont espars par mainte région, 
Abaubit et confus pour leur perdition, 
Car cescuns attendoit rémunération. 

Papes Climens chincquimes soutieument gouverna, 
A Lyons, à Bourdiaus et à Poitiers mena 
Le court, les cardinauls, et tous jours se pena . 
Là remansist li sièges, oquoison en dena. 

Car il fist cardinauls Gascoins et de Prouvenche, 
As cardinauls rommains mist soutieument silenche. 
Selonc tous les pays voellent tière semenche ; 
As markiés convient-il, selonc le jour, k'on venche. 

Or est et estet a li cours en Avignon ; 

Là sont des cardinauls, des papes li pignon ; 

Là pour avoir boin vin cultivent li vingnon ; 

Lonc chou que li cours est, tous temps y besoign-on. 

Li mors que nuls ne poet à le fin décliner, 
No Saint-Père le pape fist le vie finer, 
Environ de dix ans sen estât terminer : 
En paradis làsus sans fin puist reciner ! 

Cïïest dou pape Jehan XXII e qui fu évesques d'Avignon, et 
esloit cardinauls quant il fu esleus ; se fu créés en l'an 
MCCCXV. 

Chil estât, ces honneurs cil avoir aveuliscent ; 
Moult de gens, se voit-on, là priés tout obéiscent ; 



DES PAPES. 317 

Mais, las ! se sans finer retiner les peuissent, 
Labourer à l'avoir mieuls par droit y délaissent. 

Quant Dieu plaist, gens abaisce ; quant voelt, il les sublime. 
Che parut par le mort pape Climent chincquime, 
Par les jugemens Dieu qui sont tout com abime ; 
L'uns muert et l'autre vit, ensi mors vie lime. 

Il n'est hom, s'il est mors, que tost on ne l'oublie ; 
Tout laist et riens n'enporte, for ke le boine vie, 
Les biens, s'il les a fait, s'est l'âme moult marie ; 
Parent, ors et argens ne li font riens d'aye. 

Toute seule se treuve, s'a grant espantement ; 
Si bien fait, si mal fait feront sen jugement. 
Se li bien sont li plus, adont fait liement, 
Et, se li mal sourmontent, tost a condemnement. 

Dont se doit cescuns sages bien sir et non biser, 
A se vie tous jours penser et aviser 
Et de rendre raison et nuit et jour viser : 
Mieuls le salut des âmes je ne say deviser. 

Pappe, trèstout prélat, tout roy, toutes roynes, 
Gent de trèstous estas, et dames et meskines, 
Nuls n'escape le mort quant il vient ses tiermines ; 
Escriptures le dient et les boines doctrines. 

De le mort souvient pau, se n'est en maladie ; 
En vivre longhement cescuns forment se fie ; 
En le glore dou monde tout mettent estudie : 
Tous visces voy rengner, se ne say que j'en die. 

Quant li pappes fu mors, cardinal s'asanlèrent, 
Tantost au cardinal d'Avignon s'acordèrent. 



518 LI ESTAS 

« Vive papes Jehans ! » fort cryer commandèrent ; 
Gascoing et Prouvencial grant joie démenèrent. 

Élections des papes jadis iestre soloient 
A Romme célébrées, là cardinal estoient ; 
Apriès, quant poins estoit, li Rommain le menoient 
A l'église Saint-Pière, là le solempnisoient. 

Mais ensi que dist est par le discention 
Qui fu des cardinauls en le création 
Pappe Climent chincquime, s'eurent entention 
Que plus n'iront à Romme faire l'élection. 



En Avignon eslirent faire leur demorance, 
Car là troèv-on tous jours trèstoute pourvéance ; 
Li rivière de Rone le cyté moult avance ; 
Marchant de toutes coses ont là tost délivrance. 

Tost fu séut partout, et fu li renommée 
Que par dechà les mons est li cours demorée, 
Dou pappe, dou collège par accort affremée ; 
Ensi delà les monts râler mes nuls n'y bée. 

Et quant de le court furent faites les ordenances, 
Trèstous bien asenet et fait leurs pourvéances, 
Li courtisien ausi, pour avoir leurs chevances 
As grans et as petis, esleurent leurs demorances. 

Quant pappes Jehans fu sacrés et confremés, 
Pour Testât maintenir de trèstout achemés, 
Et vit que par accort il estoit là remés, 
En l'église làsus errant s'est enfremés. 

Là fist fonder pallais et habitations ; 
Dix-wit ans ou plus fu là se mandons ; 



DES PAPES. 319 

De murer tout entour fu se dévotions : 
On en seut bien parler par toutes régions. 

Letrés fu de sciences et en decrès doctères ; 
En prédications estoit boins enortères, 
Des princes, des prélas au besoing confortères ; 
Toutevoies ne voelt que nuls fust emperères. 

Pour chou que li Baviers empereur se portoit 
Et que tous ses pays en chou le confortoit, 
Les cardinauls souvent li pappes cohortoit 
Et k'on résistast fort au Bavier enortoit. 

Proches contre li fîst et l'escumenia, 
Chiaus qui le soustenoient, de sentenses lya. 
En se forche toudis li Baviers se fia, 
Mais, en persévérant, li pappes dévia. 

Pour chou que riens n'en say, fors que par oïr dire, 
Se li Baviers eut onques paisiulement l'empire, 
Je pri chaus qui le sèvent, qu'il le facent escrire ; 
Chius qui dist faus pour voir, d'onneur par droit s'empire. 

Pour chou de tel matère parler me délayray ; 
Accort en pluseurs gens en che faisant aray. 
Mieuls vault que je parolle de che que je saray ; 
Ainsi le mal talent de nullui je n'aray. 

Ou temps pape Jehan avinrent de coses 
Dignes de registrer par mètres et par proses. 
On set toutes sciences par teuxtes et par gloses ; 
Chil les doivent monstrer, qui les ont ou coer closes. 

Dou Saint-Père les biens qu'il me fist, remiray 
Et de chou qu'il me fist, un petit en diray ; 



520 LI ESTAS 

Des biens que de li seuc, as autres partiray : 
Toudis à me matère primière bien rira y. 

Comment que de Tournay dusk'à le court lonc a , 
A men élection k'il cassa, révouca, 
Par inquisition qu'il fist, me prononça 
Abbet en men abscence, tost on le me nonca. 

Che fu grande mierveille deffaire puis refaire ; 
Le cause qui le meut, mestiers n'est dou retraire. 
Un traitiet en ay fait et mis en exemplaire ; 
A chiaus qui le liront, pri qu'il leur voelle plaire. 

Pour chou que my-meismes touke ceste besongne, 

De li parler tous temps cescuns sages resongne. 

On doit dire le voir et laisier le mençongne ; 

De sen honneur warder cescuns hom preudons songne. 

Estas d'abbet doit iestre sagement maintenus, 
Par quoy Dieus soit loés de grans et de menus ; 
Et quant chis estas m'est par li tout seul venus, 
A tousjours pour sen âme de pryer sui tenus. 

Pappes Jehans le siège sagement gouverna 
Et moult de bielles coses par conseil ordena, 
Les virtus essauchoit, les visces refréna ; 
D'essauchier Sainte-Église tous temps il se pena. 

Il créa cardinauls expers en Escriptures, 
De toutes facultés à court fist des lectures, 
En oi'r, en aprendre metoient pluseur cures. 
Sour toute riens amoit les consciences pures. 

Bénéfisces vachans as boins clers asenoit, 

A chiaus qu'il connissoit, volentiers les donnoit, 



DES PAPES. 321 

Sages de boine vie, si qu'il apiertenoit, 

Et, pour essauciés iestre, cescuns à cour venoit. 

Et des prélations faisoit-il ensement 
A ces signeurs letrés sages d'entendement ; 
As nobles et non nobles, ce set-on vraiement, 
Fist des provisions partout communément. 

Sour toutes autres coses doit iestre commendée 
Une cose qu'il fist, et de trèstous loée. 
On le voit tous les ans en cascune contrée, 
Et d'ommes et de femmes est partout aprouvée. 

C'est dou Saint-Sacrement qu'il fist solempnitet, 
Et volt k'on le fesist partout en véritet, 
Le joedi plus prochain apriès le Trenitet, 
Pour chou que de se peule puist Dieus avoir pitet. 

Entent, boin crestyens, comment je te le baille ; 
C'est voirs, on le faisoit en pluseurs lieus sans faille. 
A le fois uns deniers sauve bien boine maille ; 
Puis k'on le fait partout, ne m'en kaut comment aille. 

A tous cbiaus qui seront à le solempnitet, 
A li pappes donnet de pardons grant plentet 
Et à cbiaus qui Dieu sont siervir entalentet, 
De coer, de dis, de fais, de toute vollentet. 

Or pense dont cescuns que boines oèvres facbe 

Et par confiession en boin estât se macbe, 

Par quoi de sen boin Dieu puist tous temps vir le facbe ; 

C'est cbius qui de tous boins leur anemis enkace. 

Or sont en purgatore pluseur enprisonnet. 

Pour chou fu dou Saint-Père par conseil ordonnet 

21 



522 Ll ESTAS 

Et à toutes églises en mandement donnet, 
Au viespre, d'une cloke que fu noef cos sonnet. 

Tout cil et toutes celles qui dont s'umeliront 
Et qui pour tous à Dieu de vray coer prieront, 
Et Ave Maria trois fois ou noef diront, 
As grans pardons donnés de par Dieu partiront. 

Li Sains-Pères à tous toudis s'umelia, 
En toutes boines oèwres tous temps s'ensonnia, 
Hores de sainte crois k'on les desist, pria, 
A chiaus qui les diront, pardons grans ottria. 

Une fois fist chis pappes en prédication 
Qui li vient au devant, moulte forte question : 
C'est se les âmes ont parfaite vision ; 
Par le question fist en court discention. 

Pappes Climens chincquimes en sen temps commencha 

Et au paraccomplir mie ne renoncha, 

Et par empaichement dou faire s'en sancha, 

Et li mors qui tout mort, de sen dart le lancha. 

En sen vivant ne fu mie déterminée, 

Mes ses boins successeurs l'a depuis déclarée 

Et à toutes estudes envoyé burlée ; 

Or en est Sainte-Église de chou moult bien parée. 

Les fais, les boines oèvres raconter ne poroie , 
Dou boin pappe Jehan; mais, se jou le savoie, 
Pour l'onneur qu'il me fist, volentiers les diroie, 
Mais pour l'âme de li tous les jours à Dieu proie. 

Li mors à sen droit tierme, quant poins fu, l'asalli ; 
Sen cors et tous ses membres et sen vis apalli. 



DES PAPES. 323 

Adont de tous estas de riens ne li calli 
Et Dieus à sen besoing mies ne li falli. 

Car il fina se vie moult biel, moult saintement ; 
Pluseur. qui présent furent, le disent ensement. 
S'eut de miséricorde sen darrain jugement : 
Che li doinst nos vrais Dieus li sires qui ne ment. 

CKest du pappe Bénédic XII, qui fu del ordène de Cytiaus, 
cris moines, et estoit cardinauls quant il fu esleus ; sefu créés 
en Van MCCCXXIIII. 

En l'ordène de Cystiaus a moult de boins preudommes, 
De toutes nations, de femmes et des hommes. 
Faites ne pèvent iestre de leurs biens vraies sommes, 
Mais de leurs habis ont aucunes gens abommes. 

Che n'est mie raisons, comment k'on le rewarde, 
Car c'est de tous habis chius que le mieuls on warde. 
De dissolus habis porter cesouns se tarde ; 
De résister à visces n'ont pas cière couarde. 

On y prent cardinauls et pappes à le fie. 
Pour quoy ? Pour chou qu'il mainent religieuse vie. 
Dieu siervir et aprendre, c'est, voir, leur estudie ; 
En estude partout monstrent bien leur clergie. 

Par leur sens ont partout leur ordène bien dittet. 
Nul monastère n'ont en ville, n'en cytet ; 
D'alans et de venans sont souvent visitet : 
Cescuns y voelt venir pour prendre caritet. 

Des anchiens temps des pappes fait trop boin souvenir. 
Cescun selonc le temps se convient maintenir ; 



524 Ll ESTAS 

Voellons ou non, trèstout le mort convient venir : 
Bon fait laissier les mauls et les biens soustenir. 

Au temps pape Jehan fu convocations 
De tous les cardinauls ; là fu fait mentions 
De chou c'on voit souvent en ces élections, 
Des mauls qui sont venut par les discentions. 

Dou siège de le court ensanle pourparlèrent, 
Là li cours mieuls seroit, sour chou tout avisèrent, 
Trèstoutes circonstanches des pays regardèrent, 
Pour mieuls en Avignon demourer concordèrent. 

Dou pappe Célestin homme de sainte vie, 
Pappe Clément chincquime, qui Dieus fist grant aye, 
Cist doy de Sainte-Eglise tinrent le signourie, 
On set que dou colége pour voir n'estoient mie. 

Or ont consideret trèstout ceste matère 
Et que des crestyens est cours de Romme mère. 
A tous jours mes sera, s'on eslist le Saint-Père, 
Nullui fors dou collège ne prenderont li frère. 

Chis accors est fremés, Dieus doinst que bien en viègne ; 
Se c'est de Sainte-Eglise li pourfis, qu'il se tiègne, 
Et dou Saint-Esprit en eslisant souviègne, 
Les drois et les decrès sans faveur on maintiègne. 

Chou que signeur ordonnent, mais que raison le donne, 
Che doit iestre tenut de cescune personne ; 
Et par espécial chou que fait cour de Romme, 
Contredit ne doit iestre pour ciertain de nul homme. 

Li sièges fu vacans, se convenoit eslire 

Et pourvir Sainte-Eglise de pasteur et de sire. 



DES PAPES. 525 

Dou souverain miroir là cescuns se remire, 
Qui sour tous doit avoir ferme foit et entire. 

Li cardinal adont asingnèrent journée ; 
En Avignon tout droit là fu leur asanlée. 
Tost par le Saint-Espir une fu leur pensée ; 
« Vive Bénédic pape ! » de tous fu li huée. 

Pluseurs des cardinauls à Testât aspiroient, 
Parties en deriôre privéement faisoient ; 
Aucun au cardinal de Cystiaus s'acordoient, 
Aucun à leur partie moult forment se tenoient. 

Aucun furent joyant, aucuns bien ne pleut mie, 
Car en élections a moult souvent envie, 
Maiement quant c'estoit pour si grant singnourie ; 
Mais l'ordène de Cystiaus par droit adont fu lie. 

Hé ! Dieus ! que c'est grans biens de boine noreture ! 
Trèstout homme savoir désire par nature, 
Dont fait boin employer sen temps en escripture ; 
Maint viènent as honneurs, qui là mettent leur cure. 

Tout clerc et séculer et de religion 
Prendent en aprendant toute dévotion, 
Dou bien ou dou mal faire sèvent l'élection, 
Par estudyer viènent à grant perfection. 

Premiers il sont sachant s'il ont persévéret, 
Apriès il sont conneut et de tous bonneret. 
Dou pape Bénédic ay bien conscidéret 
Que Dieus pour se labeur l'a bien remunéret. 

Li boins estudyers, li meners boine vie, 
Fisent que fut doctères en le théologie, 



326 LI ESTAS 

Et as autres sciences savoir ne fali mie, 

Dont pert bien qu'il fu dignes d'avoir le signourie. 

Puis qu'il fu subliemés, se maintieunt saintement, 
Le siège maintenoit et bien et sagement ; 
Tout si dist, tout si fait furent ensengnement : 
Tels coses apertiènent al estât vraiement. 

Il créa cardinauls pour avoir compaignie, 
Poissans, sages, sachans et expers en clergie, 
Chiaus qu'il tenoit preudommes et menans boine vie, 
Et le sens naturel il ne reprouvoit mie. 

Quant trèstout fu complit de se promotion, 
De tous les cardinauls fist convocation. 
Adont leur descouvri toute s'entention, 
De li bien conseillier leur flst monition. 

As estas des églises mist toutes ses pensées ; 
Dolans et courchiés fu que tant sont fourmenées 
Et que de tous partout ainsi sont oppressées 
Et pluseur par les guerres priés toutes dissolées. 

Et rewarda moult bien par ces opprescions 
Convenoit qu'il ciessast vraie religions ; 
Car destruites estaient les habitations, 
Et convenoit pluseurs laiscier leurs mantions. 

Se pensoit que c'estoit exigens les pekiés, 
Car tous li mondes est de chou trop entekiés, 
Et en grandes défautes cescuns s'est alekiés ; 
Pour chou veoit-on dont et voit tous ces meskiés. 

Trop bien appert que Dieus est courchiés à se peule, 
Quant on piert hiretages et avoec tout le meule. 






DES PAPES. 

On dist quant une vient, elle ne vient pas seule ; 
On voit bien fourvoyer et veant et aveule. 

Bénédic li Sains-Pères qui savoit escriptures , 
Car moult en ot dit et moult fait de lectures, 
Et bien des consciences congnisçoit les pointures, 
Des parolles de Dieu savoit douces et dures. 

Conscidéra comment religions empire, 
Que Dieus n'est mais servis de vray coer et entire. 
Che voit-il tous les jours et moult bien le remire ; 
Pour cbou monstre souvent sen courouc et sen yre. 

On rewarge partout en trèstoutes contrées 
Religions rentées et celles nient rentées. 
Les anchiennes coustumes où sont-elles wardées, 
Selonc chou que jadis estoient ordenées ? 

Li pappes a mandet des clercs les mieuls letrés 
En toutes facultés et docteurs en decrés ; 
Apiertement leur dist ses volloirs, ses secrés ; 
Conseil leur demanda comme des plus discrés. 

Et ses demandes furent de ces religions, 
Comment on poroit faire les réformations ; 
Car il estoit dolans de ces oppressions, 
C'on leur faisoit partout en toutes régions. 

Consaus finaus porta comment ordeneroit 

Les constitutions et les envoieroit 

Bullées tout partout et tenir les feroit 

Les hommes et les femmes et fort commanderoit. 

Escriptes et bullées partout les envoia, 

A sen ordène premiers, lesquels bien il loya, 



527 



528 LI ESTAS 

As ordènes mendiaos, nulle n'en oublia ; 
S'elles sont bien tenues, se temps bien emploia. 

Toute s'entente fu de relever églises, 
Qu'il savoit désolées partout en maintes guises. 
Ou prumerain estât volentiers les eust mises ; 
Pour cbou fist de leur piertes faire partout aprises. 

On seut que pour dismes estoient trop priessées, 
Car par brac séculer on faisoit les levées, 
Et par les longes guerres qui lonc temps sont durées, 
En pluseurs lieus estoient moult forment agrevées. 

De sen pooir chis papes en sen temps bien usa ; 
Li roys requist dismes, mais il li refusa. 
Bien estoit enfourmés comment en abusa ; 
Par raison qu'il y mist, moult biel s'en escusa. 

Encore fist-il plus, car chou k'on en prendoit 
Dou don pappe Jehan, il fist qu'on le rendoit. 
A relever églises ainsi bien entendoit ; 
Tant fist que Sainte-Glise de sen temps amendoit. 

Or li vient au devant de le foit question, 
Que pappes Jehans fist en prédication : 
Che fu des saintes âmes et de leur vision ; 
S'en fist par grant conseille le déclaration. 

Tantost par les estudes bullée l'envoia 
Et les opinions diverses ravoia, 
Et li collèges tous de chou moult s'esghoia ; 
Sen temps en boins oevres toudis il emploia. 

Li mors, que nuls vivans, che voit-on, ne l'escape, 
Enfans, viellars et jovènes trèstous prent à se trape ; 



DES PAPES. 329 

Elle n'espargne mie roy, cardinaus, ne pappe, 
Ne gens de tous estas, car tous les jours les hape. 

Asaut fist Bénédic le pape no Saint-Père. 
Hé ! Dieus ! que ceste cose fu moult de gens amère ! 
Ches gens de Cystiaus eurent bien de doloir matère ; 
Sainte-Glise se mort trèstous les jours compère. 

Dismes ottryer toudis il dénia, 
Ses trésors sagement tous temps mouteplia. 
A le mort li collèges, che dist-on, li pria 
De sen trésor avoir, mais riens il n'otria. 

Anchois dist : « Biaus signeur, quant je sui trespassé3, 
« Signeur vous en serés, dont en prendés assés. 
« Pour l'Église deffendre les ay tous amassés, 
« Et nuls nom de bien faire ne doit iestre lassés. » 

Ses ordenanches fist et bien les termina ; 

Tant que s'arme fu hors, li mors le corps mina ; 

En sens et en mémore, se vie défina : 

Qui fait les boines oèvres, toudis boine fin a. 

Chius qui li mist ou coer de mener boine vie 
Et sour tous crestyens li donna signourie, 
Avoeckes tous les sains et le Virgène Marie, 
L'ait en glore làsus et en se compaignie ! 

C'est dou Saint-Père pappe CUment Sicime, qui fu del ordène 
des noirs ■ moines et fu allés de Fescans et puis évesgues 
d'Arras, apriès arehevesles de Sens en Bourgonne, et puis de 
Roym en Normendie, et estoit cardinauls quant ilfu esleus, 
doctères en théologie, et fu créés Van MCCCXLII etfu dou 
pays de Limoges. 



330 LI ESTAS 

Comment que j'aie fait en latin et par rime 
Dou Saint-Père k'on dist pappe Climent Sicime, 
Registrer ses virtus dont ne say pas le dime, 
On le poroit trouver par mètre léonime. 

Parler de ses virtus, ce sanle plakerie ; 
Toudis poet-on loer les gens de signourie, 
Mais qui mal en diroit, ce seroit grant sotie : 
Taisirs boins en seroit, dires seroit folie. 

On poet bien registrer de se promotion, 
Cescuns cbou qu'il en set, dire s'entention ; 
Car il qui présent furent, disent l'élection 
Iestre faite d'acort et sans discention. 

Li cardinal trèstout en un lieu s'asanlèrent 
Tout droit en Avignon et ensanle parlèrent 
D'eslire leur pasteur et trèstous s'acordèrent 
De prendre ciertain jour lequel il assignèrent. 

Quant furent rasanlet à le ditte journée, 
On set k'à tel estât souvent plus d'un y bée, 
Adont a dit cescuns en apiert se pensée ; 
Voie de compromis fu de tous accordée. 

Et quant li compromis fu fais et affremés 
Et par l'asens de tous de seauls confremés, 
Li compromiteur sont là dedens seul remés 
Et tantost on les a par dehors enfremés. 

Un d'iaus dist, si c'om dist : « Signeur, or entendons ; 
« Pappe blanc nous euymes, un noir ore prendons. 
« Au cardinal de Roym ses travauls li rendons ; 
« Entre nous, si vous plaist, de ses meurs aprendons. 



DES PAPES. 331 

« Souverains est doetères pour no foy soustenir, 
a Sages est et soutieus pour nos drois maintenir ; 
« Comment Dieus l'a promeut, nous doit bien souvenir : 
m A li mieuls k a nul autre nous devons tout tenir. » 

Apriés pluseurs traitiers tout à li s'acordèrent ; 
« Vive pappes Climens ! » errant cryer mandèrent. 
Les nouvelles tantost par le pays alèrent ; 
Li noir moine sour tous grand ghoie démenèrent. 

Or vit et se gouverne toutte cristyentet, 
Cardin auls a créet par accort grant plentet, 
De pluseurs bénéfisces les a moult bien rentet ; 
Je pri que toudis face de Dieu le volentet. 

Requis fu chius Sains-Pères de par les transmontains 
Dou pardon de cent ans, car il est moult lontains, 
Abrégiés fust chis tiermes et le mesist-on ains ; 
Car vivre tant ne poet aujourd'hui corps humains. 

Tout pays valent mieuls, che voit-on, s'on les ante, 
Et toute vois amendent mais que souvent on cante. 
Cescuns, pour avoir fruit, en ses lieus arbres plante : 
Ossi sont li cent an d'acort mis à chincquante. 

Liet furent li Lombart, Toscoing et cil de Romme ; 
L'an MCCC chincquante visitèrent maint homme, 
Maintes femmes ausi, dont iestre ne poet somme, 
Le cytet les apostles, que cescuns ainsi nomme. 

Saint Pière, que Dieus a tout premiers esléut, 
Sainte-Glise commis a sen trésor créut ; 
Saint Pol qui se meffist, a grasce recéut : 
Ches deus biaus luminaires nos a Dieus pourvéut. 



552 LI ESTAS 

On tient que chis pardons est de couppe, de paine, 
Car on tient que li pappes a toute n se demaine. 
Cescuns boins crestyens no Saint-Père le claime ; 
C'est drois dont qui là va, boine vie puis maine. 

Apostole trèstout ont le pooir saint Pière, 
Mais il rewargent bien comment, par quel manière, 
Des trésors k'on leur kierke, c'est li cose plenière : 
Salvation des âmes cose n'est pas légière. 

Un trésor ont moult grand, che sont li bénéfisce ; 
Moult de gent en murmurent c'on les donne d'offisce 
Mainte fois à personnes irretis de maint visce ; 
A chiaus qui les vauroient, en fait-on préjudisce. 

A cheaus k'on voit boins clers, boine vie mener, 
Doit-on tous bénéfisces par raison assener. 
Ensi se poroit-on pour aprendre pener, 
A boines oeuvres faire cescuns abandonner. 

S'il n'est ainsi qu'il sieut, se Dieu plaist, si sera 
Que Dieus donra ses grasces, et on s'amendera. 
Ainsi k'on fist jadis, cescuns boins le fera ; 
A savoir et aprendre cescuns se penera. 

Dou souverain parler fols est qui met se cure ; 
On a bien à le fois, pour voir dire, rancure ; 
Pour chou font sage gent selonc le temps temprure, 
Et on dist que nature sourmonte noreture. 

Se mes sires fait bien ou mal, à my que monte ? 
A Dieu, non pas à mi, doit-il rendre se conte. 
Bien voel de ses dessiertes l'onneur ait ou le honte ; 
Il ne me touke riens, à riens ausi n'aconte. 



DES PAPES. 353 

Dieus voit es coers ; de tous homme voient le fâche : 
Or donne dont raisons que cescuns le bien fâche. 
Il n'est si fors luitières que li mors ne l'abace ; 
Pluseurs âmes des corps trèstous les jours enkace. 

Trèstout boin gouvreneur boin guerredon atendent, 
Des boines gouvrenances boines raisons en rendent. 
Aucun justiceur sont, qui pluseurs larons prendent ; 
Li rike se racatent et les meschans il pendent. 

Ainsi ne sera mie quand Dieus li Fiuls sera 
Séans vrais justicières et tous nos jugera. 
As boins boins guerredons, c'est drois, il rendera, 
Les malvais en tourment sans fin aler fera. 

Or s'avise cescuns, mayement gouverneur 
Qui de boins, de malvais iestre doivent meneur. 
Adont n'aront nul lieu ne mangeur, ne mineur ; 
Conclure leur convient au vray détermineur. 

Quant on a tant parlet, si ce convient-il taire. 
On voit bien des plus sages à moult parler meffaire ; 
Mais tout chou que j'ay dit, c'est pour nous tous retraire 
De che siècle malvais et tous temps le bien faire. 

En che siècle présent et en se gouvrenance 
Je voie princes, prélas et tous avoir plaisance. 
Tout cil qui pooir ont, cescuns les siens avance, 
Et cil qui digne sont, petit ont décevance. 

S'on devoit amender tout chou que je diroie, 
De faussetés dou siècle volentiers parleroie ; 
Mais je sui tous ciertains que jou blâmés seroie : 
S'aime mieuls que me taise k'en parler me folloie. 



334 LI ESTAS 

As boins trouveurs lairai, qui bien sèvent trouver, 
Qui les maintiens dou siècle saront bien esprouver. 
Les mauls k'on fait partout, je les lairai couver : 
Les biens sara bien Dieus, quant voira, retourner. 

Dieus se taist et s'atent par grasce, par raison ; 
Ses jugemens ara, quant poins sera, saison, 
Et selonc les désiertes cescuns ara maison : 
Par faire boines oeuvres en tous temps l'apais-on. 

On tient celi pour sage qni se poet refréner, 

Qui set les mauls fuir et as biens assener. 

Or doinst Dieus no Saint-Père si bien tout gouverner 

Que ses subgis tous puist en paradis mener ! 

Romme, noble cjtés, k'iestes-vous devenue ? 
Ancbiènement estiés dou monde chiés tenue, 
Et vos grandes noblèces n'estoient pas en mue : 
Or ic-stes et serés d'avoir les pappes nue. 

Par le mort Bonifasce se fist vacations ; 
No signeur cardinal firent élections 
Par pluseurs jours ensanle, si corn relations 
Porta, s'en fu partout faite grans mentions. 

Leurs descors fist laissier celle noble cytet ; 
S'en doivent li Rommain avoir moult grant pitet. 
Toudis fu là li cours en grant prospéritet ; 
Romme sour tous avoit le plus grant dignitet. 

Or sont jà quatre pappe dechà les mons créet ; 
De cbou sont cil de Romme moult forment effréet ; 
Le court delà ravoir avoient bien béet, 
Mes les élections leur ont bien devéet. 



DES PAPES. 



355 



Avignons équipolle, che voit-on vraiement, 
A Romme ; mes les gens trèstout ciertainement 
Sont tout en Avignon plus amiauiement ; 
Franchois et Prouvenchiel l'aiment mieuls ensement. 

Il est fait par accort, si le convient tenir ; 
Li pappes peut sen siège, là li plaist, maintenir. 
Nuls ne puet le contraire sans erreur soustenir ; 
Chil qui besongnier voellent, doivent là tout venir. 

On doit le foy tenir, croire Dieu fermement, 
Sans hésitation confiesser simplement, 
Les vraies Escriptures croire ciertainement : 
Boins crestyens n'est mie, qui ne fait ensement. 

Dieus commist à saint Pière l'église gouverner, 
De lyer, deslyer pooir li volt dener, 
Les biens tous de chaius sagement assener ; 
C'est tout tenut es chius, qu'il volroit ordener. 

Ewangilles l'aprent, dont crestyens se vante ; 
Es églises partout moult souvent on le cante ; 
C'est jà créut par ans MCCC et chincquante : 
Tost est par drois boins clers, qui les boins docteurs arite, 

As successeurs est tous chis pooirs demorés ; 
As docteurs, as boins clers tost savoir le pores. 
Se Dieus plaist, fors tout voir jà dire ne m'orés : 
Qui ne croit Escriptures, de leus soit dévorés. 

Devant mort, à le mort, puet Dieus tout pardonner, 
Ses amis des lyens d'infier desprisonner. 
Pappes pardons de couppe, de paine puet donner ; 
Nuls de chou que j'en dis, ne m'en doit rampronner. 



336 LI ESTAS 

Une cose convient : c'est vraie repentance, 
Confiession entire sans riens de demorance, 
Restituer trèstout boin persévérance ; 
S'ensi n'est, tout petit vault tele délivrance. 

Pappes puet tout, c'est voirs, mais que raisons l'acorde ; 
Absore puet de tout selonc chou k'on recorde, 
Se tout est conôesset si ke riens ne remorde : 
Avoec chou convient bien de Dieu miséricorde. 

Dieus tout seus comme Dieus donne contriscion. 
Hom morteuls, si com priestres, ot bien confiession, 
Dehors voit, mes dou coer ne set l'entention, 
Selonc chou k'on li dist, fait absolution. 

Pluseur gens se déchoivent, qui tiènent absos iestre, 
Quant se sont confiesset, ne leur caut à quel priestre. 
Tantost vont par ces rues, si comme devant, tout piestre ; 
Pau content de rekief en tous leurs peckiés riestre. 

Delà les mons lonc temps a li sièges estet, 
Des papes, dou collège, par yvier, par estet ; 
D'aler là moult de gent ont estet mclestet, 
Desreubet et pillate, corps, avoir ariestet. 

C'est moult prilleuse voie d'aler par Lombardie, 
Passer par les Tosquoins et par le Rommenie. 
Attendre convenoit c'on eust grant compaignie ; 
Autrement passoit-on ou péril de se vie. 

A court se convenoit sagement maintenir, 
Car li Rommain volloient leur volloir soustenir ; 
Et, quant on avoit fait, s'on volloit revenir, 
Pour voir on ne savoit quelle voie tenir. 



DES PAPES. 337 

Trop bien est pourpenset dou pays de Prouvenche ; 

Tous biens est là : li pains, vins, cars, toute boine semenche. 

De toutes reuberies est es kemins silenche ; 

Je di le véritet : or qui voelt, se m'entenche. 

Li cours est bien assise, pour voir, en Avignon ; 
Par le Rone souvent as marchans l'ensign-on. 
Toudis en court de Romme toutes gens engign-on 
Et en che pays -là sont trouvet boin vignon. 

Transmontains bien savoient courtisyens escorchier ; 
Or ont li Prouvenchiel apris le renforchier, 
Mais qu'il fuissent trèstout sorcbières et sorchier, 
Se sèvent bien tenir vivre, argent, or chier. 

Or dist-on que li cours trop mieuls seroit à Romme, 
Pour le corps de martis, dont nuls ne set le somme. 
Sains Pières et sains Pois là sont et maint preudhomme 
Gisant, à Dieu plaisant plus k'à nous saine pomme. 

A Romme seroit bien pour les dittes raisons ; 
En Avignons siet bien pour trèstoutes saisons. 
S'on y fait à présent et pallais et maisons, 
A nous ne touke riens : pour Dieu k'ore no taisons. 

Au Saint-Père présent le jugement lairay, 

De parler de ce siège dormais me délairay 

Et de le court de Romme pour me pais me tairay ; 

J'ayme trop mieuls parler de chou que je saray. 

Malvais fait gent vivans trop loer, trop blâmer ; 
On se fait par parler et haïr et amer. 
De grans, ne de petis ne die nuls amer ; 
Anemys s'en feroit de pluseurs gent clamer. 

22 



538 Ll ESTAS 

Depuis que pappe furent esléut et créet, 
En mener sainte vie pluseur sont récréet ; 
Aucun à leur amis avanchier ont béet, 
Supplications ont pour chou maintes véet. 

Ses dis, ses fais uns pappes doit bien considérer, 
Crémir Dieu sen signeur, qui puet rémunérer, 
Sour trèstous crestyens puet et doit emperer, 
Toutes ses ordenances en bulles roborer. 

Se ce n'est pour erreur, nuls ne le puet reprendre, 
Dont doit, ainsi k'uns enfès, trèstous les jours aprendre, 
Pour oster trèstous visées de lui de tout dépendre, 
Et au salut des âmes nuit et jour doit entendre. 

Se puet et doit monstrer que sour tous il soit sirps. 
Anchiènement pour Dieu souffroient les martires ; 
Pour le foit et le loy qu'il tenoient entires, 
Constentins par miracle donna de ses empires. 

On doit eslire pappe qui preudons soit et sages, 
Lieu n'i doient avoirs amours, haïrs, lignages, 
Qui sache ses brebis trouver boins pasturages, 
Hoster de Sainte-Église bougres et mais usages. 

Pappes n'est k'uns seus homs, seus ne poet gouverner ; 

Estât sont es églises, tous estas puet donner. 

Or se wart, il les puet à tels gens assener, 

Li premiers et tous cheaus puet en infier mener. 

Je ne voie, se ne say des anchiens bien s'on use, 
Mais j'oc dire souvent que partout on abuse. 
Je voel moult bien k'on sache que nullui je n'acuse, 
Mes uns jours vient que Dieus fera sonner se buse. 



DES PAPES. 559 

On dist k'en toutes fiestes, on prent piet au museur. 
Hélas ! as povres gens sont moult de refuseur, 
Et à no grant besoing seront tant d'acuseur, 
Pierdu sommes, se Dieu n'avons pour escuseur. 

Dont qui se sent méfiais, pour Dieu tost il s'amenge, 
Anchois que fâche Dieus se darraine calenge, 
Ne que pour les peckiés les guerredons en renge, 
Le vengance de chou k'on l'a despitet, prenge. 

Poisant tourment aront poisant en véritet ; 
En escript je le treuve par Dieu moult bien ditot. 
Chil qui par dis, par fais aront Dieu despitet, 
Seront en grant péril, se Dieu n'en a pitet. 

On dist : « Trop parler nuist. » Pour chou se fait boin taire. 

Je sui mais trop anchiens, je voys sur le repaire ; 

Se ne doy par raison cose dire, ne faire, 

Qui puist à nul signeur, à nulle gent desplaire. 

Au pappe doit iestre li cardinal tout frère, 
Gouverner avoec li Sainte-Eglise no mère. 
Li boin crestyen tiènent cescun d'iaus tous pour père, 
Pour trèstout renderont raison, c'est cose clère. 

Estât de cardinauls anchiènement estoient ; 
De trèstoutes besoignes les pappes consilloient, 
En tous les concitores sagement ordenoient, 
Et, sans iestre rebelle, trèstout obéisçoient. 

Se signeur sont signeur, pour chou tout leur n'est mie ; 
Faire convient raison à cascune partie. 
Se nuls tient le contraire, toudis fols se folie : 
Toute cose doit iestre deuement partie. 



340 LI ESTAS 

Li bien de Sainte-Église trèstout spécialment, 
Doivent iestre partit le plus deuement 
A chiaus qui digne sont : s'on le fait autrement, 
Dieus ou temps avenir fera vray jugement. 

Estas, avoirs, honneurs pluseur avoir entendent, 
Mais qu'il en usent bien, boin gueredon atendent ; 
Et, s'il en usent mal, wargent bien qu'il emprendent : 
Au vray juge vray conte convenra qu'il en rendent. 

Or soufrons, car Dieus sueffre ; c'est chius qui tout amende. 
Toutes ses créatures li demandent prouvende, 
De trèstous meffaisans prendre set bien l'amende, 
As peckeurs rapieller, mestiers est qu'il entende. 

Grans estas puet-on bien convoitier sans meffaire, 
Quant on tent à subgis monstrer boin exemplaire, 
Et c'on puist meffaisans à bien faire retraire, 
Et que li volloirs soit del offisce bien faire. 

Cours de Romme par droit est de tous souveraine ; 
A deffendre le foit, doit iestre prumeraine ; 
De tous peckiés absorre, c'est li droite fontaine, 
Peckeurs à boine vie souvent elle ramaine. 

Or dient aucbun fol qui pour sage se tiènent, 
Parolles mervilleuses, je ne say dont leur viènent ! 
« Rewardés tous prélas confai3 estas il tiènent, 
« Trèstoutes gens d'église comment il se maintiènent. 

« Il cantent et se lisent, c'est trèstoute leur oèvre, 

« Pour le pays warder nul n'en verés jà mueuvre, 

« Cescuns d'iaus, pour vaingniers, en moustier tantost oèvre. » 

En che disant, cescuns son malvais coer descueuvre. 



DES PAPES. 341 

Mesçans, à ti que monte ? Tu dis tout par envie ; 
Chou que prélat despendent, tu ne le paies mie. 
Il vellent quant tu dors, saches, par mainte fie : 
Penses-tu que pour nient, il aient signourie ? 

Se n'estoit li clergiés, vous viveriés com biestes ; 
On vous praiche le foit par dimences, par fiestes ; 
On vous list Escriptures et les coses célestes, 
Et tient-on en secret trèstoutes vos confiesses. 

T'as peckiés, fies absols : que voes-tu k'on te face ? 
Il n'est nuls si fors hom que tantost mors n'abace. 
Voes-tu que tes prélas en paradis te mâche ? 
Fay dont par ten parler que nuls hom ne te hace. 

Honnerer et crémir doivent tout le Saint-Père ; 
C'est chius qui puet pekeurs warder de mort amère, 
A Dieu concillyer, faire leur cose clère, 
Par absolution qui de tout est matère. 

De toute Sainte-Eglise donne les signories ; 
Bénéfice vacant sont tout en ses baillies. 
En chou li cardinal li portent tout ayes, 
Voir conscillyer li doivent et qu'il n'abuse mies. 

Dou pooir dou Saint-Père, ne doit nuls disputer ; 
On le poroit moult tost pour bougre réputer ; 
Contre Sathan nous doit ses pooirs tous tuter ; 
Songneus de tout doit iestre, comme enfant de bluter. 

Se li cours abusoit, à nous k'amonteroit ? 
Murmurer en poons, pour nous riens n'en feroit. 
Qui kontrester voroit, moult fols pour voir seroit ; 
Tart aroit accomplit chou dont s'apenseroit. 



542 LI ESTAS DES PAPES. 

Dieus fait trèstous les temps ainsi qu'il voelt durer ; 
Or fait biel, or fait let, or fait temps obscurer. 
Il nous convient par forche tous les mauls endurer ; 
Tous chiaus qui conter doivent, laison les ent curer. 

Signeur sont à présent ; or facent leur plaisir ; 
Nos escaperons bien, se nos poons taisir. 
Des grandeurs, des honneurs, se fâche bien saisir, 
Et Dieus, quant poins sera, fera tout dessaisir. 

Signeur tout boin trouveur présent et qui serés, 
Tout chou dont on murmure, pour Dieu considérés ; 
Quant temps et lieu sera, sagement penserés, 
Et chou k'est et sera, bien le registrerés. 

Je tenc à dire voir et de nullui mesdire ; 
Se n'ose dire tout, mais moult bien tout remire. 
Adont le bien dou mal sarés moult bien eslire : 
Or prieent dont pour mi qui chou-chi vorront lir.3. 






C'est des estas de tous prélas, exceptés no Saint-Père 
le pappe, les cardinauls et le court de Romme, dont ay 
fait et fayc boine protestation le court de Romme de 
riens comprendre en me registration. 



Prince, prélat gouvernent toute crestyentet. 
Des princes un petit ay dit me volentet ; 
De prélas parler m'ont aucun entalentet, 
Court de Romme mis hors, car elle m'a rentet. 

De men estât ay fait devant une complainte, 
Des abbés et de monnes ay dit parolle mainte, 
Des nonnains, des bégines dit l'anchiène destrainte, 
Des ordènes qui mendient et de lor vie sainte. 

Des pappes de men temps un petit racontet, 
Comment furent créet et comment sont montet ; 
Des princes gouvernans parler de leur bontet, 
Comment iestre par iaus doivent malvais dontet. 

Les ouvriers monstre l'euvre, che voit-on vraiement, 
Et se monstrent les oeuvres le boin gouvernement. 
Oeuvres dou présent siècle monstrent apiertement 
Que nuls ne fait ainsi con fist anchiènement. 

Qui de che présent siècle le voir dire volroit, 
Et cescuns et cescune tantost l'en assauroit ; 
Se porroit avenir que taire mieuls vauroit : 
A bien iestre tenchiés pour voir il ne fauroit. 



344 LI ESTAS 

Nuls ne voelt k'on li die forkes se volentet ; 
Trèstous voellent chou faire, dont sont entalentet. 
Il sanlent que tout ayent tous visces arentet, 
Car nuls n'est bien prisiés s'il n'en a grant plentet. 

Qui dou siècle présent registres volroit faire, 
Il seroit hors dou sens, nuls ne voelt sen afaire 
Ne cangier, ne muer : pour chou s'en doit-on taire ; 
S'on les blâme de riens, à tous yra desplaire. 

Les estas dou clergiet sour trèstout je remire ; 
On dist par leur exemple tous li siècles empire. 
Jadis furent estoilles qui soloient c)er luire : 
Or est tout obscurchit trop plus k'on ose dire. 

Non pour kant des estas un petit parleray, 
Et tout par caritet leur maintieng blameray ; 
Mais bifn sai que d'aucuns notés moult en seray : 
Pour apaisier les lays est chou que j'en feray. 

Souvent dient li lay : « K'or rewardés ces priestres 
« Et trèstout le clergiet comment on les voit piestres. 
« Tout leur dit, tout leur fait sont tout coses seniestres ; 
a S'exemple3 nous donnoient, nous cangriens nos iestres. » 

C'est des prélas dessous les cardiiiauls. 

D'arceveskes, d'éveskes, de moult d'autres prélas 
Dient pluseur subgit : « Signeur avons hélas ! 
« Nous quidiens avoir sir, or avons un tel as. » 
As autres poons dire : « Tes-toy, car tu tel as. » 

Bregier brebis paissant font mal quant il les laiscent ; 
Se li maistre le sèvent, de leurs loyers relaiscent, 



DES PRÉLAS. 345 

Pour chou que laissiet ont leurs biestes, quant se paiscent, 
Les aigniaus mal aidiet, quant des mères il naiscent. 

C'estoit trop biele cose, sachiés, anchiènement, 
Quant li prélat estoient en leurs lieus quoiement ; 
A leurs subgis monstroient maint boin ensengnement, 
Leur offisees fasoient souvent sollempnelment. 

Les jeusnes à leurs tiermes moult saintement tenoient, 
Et, quant li temps venoit, partout il visetoient 
Leurs maisons, et leurs lieus noblement retenoient, 
Et, là mieuls leur plaisoit, des nouvelles fasoient. 

Sainte-Eglise partout en estoit honnerée, 

Des hommes et des femmes dévotement antée, 

Et carités es coers estoit encorporée ; 

Ces biens et pluseurs autres fasoient leur demorée. 

On mait haut le lumière pour chou k'as entrans luisce ; 
Iestre ne puet li pains en caut four qu'il ne quisce ; 
Pau vés de parfons puis, quant on voelt, on l'espuisce : 
Conviertir les peckeurs convient par mainte guisce. 

Pour chou fasoient-il des prédications ; 

En leurs parlers prendoient les gens dévotions ; 

Antées en estoient, sachiés, confessions, 

Et plus volentiers faites les satisfactions. 

Anieus et malvais partout on espioit, 

Et, quant on les tenoit, fort on les castioit. 

S'on prioit pour les boins, moult tost on ottrioit ; 

D'infortunes d'autrui nuls adont ne rioit. 

Quant guerres et discordes entre leurs gens estoient, 
Au plutost qu'il pooient, les parties mandoient 



546 



LI ESTAS 



Et de faire l'accort moult forment se penoient ; 
S'en norisçoient pais et leurs gens s'entr'amoient. 

Leur dit, fait et maintieng estoient ordenet, 
Leur estât bien rieulet et par raison menet, 
Li bénéfisce tout à boins clers asenet, 
Et au salut des âmes et nuit et jour penet. 

Adont honneroit-on les clers et les priestres, 
Pour chou que naitement menoient tous leurs iestres ; 
Es moustiers se tenoient, on les véoit pau piestres, 
Et se n'estoit nouvielle de leur oeuvres seniestres. 

Les enfans as escolles les boines gens mettoient, 
Des enfans bien instruire li maistre se penoient, 
Et chil de boin engien sagement aprendoient 
Pour l'onneur et le sens k'avoir en attendoient. 

Li prélas leur donnoient, quant temps estoit, couronnes, 
Quand letrés les trouvoient et par raison personnes, 
Et les pronostikoient prébendes ou boins monnes, 
Par leur fisionomie grans signeurs et canon nés. 

Prœlatus prœ aliis eîectus. 

Prélas, chis nous dénote que de toutes bontés 
Et de toutes virtus doit iestre sourmontés 
Li prélas, car il est pour chou si haut montés 
Que par li soit ses peuples castyés et dontés. 

Castyés par exemples, par prédications : 
De prélas viènent toutes les absolutions. 
Trèstout leur adourner ont significations ; 
Soutil clerc en ont fait des déclarations. 



DES PRÉLAS. 347 

Li bras de Sainte-Eglise leur est sur tous donnés ; 
Li pooirs sur les clers leur est abandonnés. 
En droit est leur pooirs moult très-bien ordenés ; 
Souverain sont de tous, che point bien retenés. 

Tout brac séculer ont sour les lays connisance, 
Et selonc les meffais leur donne pénitance ; 
Mais, s'il prendent les clers, tost en font délivrance, 
Quant il en sont requis, sans nulle recréance. 

Prélat ne son-che mie li droit grant luminaire ? 
En leurs dis, en leurs fais prendent tout exemplaire. 
Facent dou mieuls que poeent ; jà n'en saront tant faire 
K'on ne parolle d'iaus et de tout leur afaire. 

Envie vit encore, partout monstre maistrie ; 
Tous temps sour rikes gens ont povres gens envie, 
Et dient que li cose n'est mie bien partie ; 
Quant tout ne sont owel, forment leur en anuye. 

Tous temps a li communs parlet légièrement, 
Subgis sour souverains murmuret grandement. 
Se li prélat fasoient ainsi k'anchiènement, 
De leurs dis, de leurs fais on parroit autrement. 

Le vrai martiriloge k'on dist, considérons ; 
De tous estas prélas pluseurs là trouverons, 
Jadis saintefyés que nous tout honnerons ; 
Tout les ans grans fiestes d'iaus fasons et ferons. 

Sainte-Eglise jamais ainsi ne fust ditée, 

Ne tant multeplyet, ne partout dilatée, 

Se ne fust des hommes li grande renommée, 

Et les grandes miracles dont moult est honnerée. 



548 LI ESTAS 

Dous Dieus, de vous venoit chou k'il saintefioient ; 
Vous inspiriés les coers, et il se disposoient 
A vos grasces avoir, en vous tout se mettaient, 
Toutes leurs saintes vies par oeuvres démonstroient. 

Considérons églises partout édefyes, 
Comment sour nons de sains ont esté dédyes, 
Les grasces que li pappe jadis ont ottrjes ; 
S'en sont li saint requis, les églises prisies. 

Sains Martins, sains Grigores les estas refusèrent, 
Li clergiés et li peule par forche les créèrent. 
Par leurs vies apert comment il gouvernèrent ; 
A.utre pluseur indigne tous temps se réputèrent. 

Il entrèrent par l'uis, pour chou furent boin paistre ; 
Il ne soufifroient mie visées nulle part naistre, 
Mais les virtus partout ramenoient à l'estre ; 
A visces s'opposoient kon signeur et boin maistre. 

Pour chou leurs orisons estoient exauchies ; 

Li miracle monstroient souvent leurs boines vies ; 

Les églises partout en sont multeplyes ; 

Maintes gens ont par yaus leurs chars mortefyes. 

Leurs prédications par oeuvres démonstroient, 

En toutes leurs besongnes humilitet tenoient, 

Et tout chou qu'il praichoient, tous prumiers le fasoient ; 

Ensi prélat pluseur jadis saintefioient. 

Tout collège fasoient jadis élections ; 
Quant s'entramoient bien s'ouvroit dévotions, 
Et par accort estoient faites provisions, 
Dont venoit et cressoit partout religions. 



DES PRÉLAS. 349 

Bregiers qui n'est amés, ne congnus des oelles, 

Piert tout chou qu'il leur fait, ses travaus et ses veilles ; 

S'elles oent se vois, tost lièvent les oreilles, 

Mais, quoiens les rewardent, s'en ont grandes mervelles. 

Les boins paistres leurs biestes les cognoiscent et ayment ; 
A leur cri tost s'asanlent, et, là voellent, les mainent 
As cans, en ces pastures là par raison droit claiment, 
D'iestre bien affourées en ivier moult se painent. 

Tout prélat sont pasteur, si kon bregier de biestes ; 
A leurs subgis ne doivent porter nulle moliestes, 
Ains bien warder les doivent de trèstoute tempiestes, 
Mais moult fort est ramages biestes faire demiestes. 

Une cose souvent de prélas me remire ; 
Trop mieuls vault qu'il se facent plus amer que crémir. 
Tous boins coers fait amours plus que crémeur frémir ; 
Se leur subgit les ayment, mestier n'ont de gémir. 

Antise fait l'amour, cbe voit-on clèrement. 
Iestre doivent prélat acoustuméement 
Avoeckes leurs subgis, et, s'il n'est ensement, 
Toutes biestes sans paistre s'espargent vraiement. 

Prélas de ses subgis doit avoir congnisance ; 
En cbiaus qu'il voit bien faire, doit maitre s'espérance, 
Et drois et raisons donnent que les boins on avance, 
Maiement cbiaus k'on voit avoir en Dieu fiance. 

Quant pais et amours sont es congrégations, 
Là viènent de tous biens multiplications ; 
Là prendent laye gent leur grans dévotions, 
Mais tost tout est pierdut, quant vient discentions. 



350 Ll ESTAS 

Prélat et patron doivent donner les bénéfisces, 
A chiaus voir qui sèvent et bien font leur offisces, 
Qui sèvent toutes gent castyer de malisces, 
Les virtus exauchier et condempner les visées. 

Ainsi le faisoit-on pour voir anchiènement 
Et, se cbius qui tout puet, ne le fait ensement, 
Mais voelt iestre tout fait par sen commandement, 
Dieus qui set que boin est, facbe le jugement. 

De prélas plus parler ne voel, mais m'en voel taire ; 
Au peule, se Dieu plaist, donront tel exemplaire 
Que tous peckeurs feront des grans visées retraire : 
A Dieu plus agréaule cose ne pueent faire. 

J'ay dit chou que prélat usent anchiènement, 
Mais on voit s'on le fait à présent ensement, 
Les boines consciences en facent jugement ; 
Quant Dieus voira, trèstout sera tost autrement. 

Je ne voie mais, j'oc bien souvent parler gent laie ; 

Chil qui bien voient, sèvent s'il dient cose vraie. 

Se c'est voirs chou qu'il dient, c'est drois k'on s'en esmaie ; 

Dieus atent et se soeffre, mais à darains il paie. 

Sour clergiet tous les jours tiènent tel parlement : 
« Che sont chil qui nos doivent donner ensengnement, 
« Et de chou qu'il nos dient, il font tout autrement. » 
S'en est tous li clergiés mains prisiés vraiement. 

Lay dient et parollent, et c'est li vois commune : 
« Nous veons deus lumières, le soleil et le lune. » 
C'est voirs, lumières sont, mais cose n'est pas une, 
Car se proprietet de siervir a cascune. 



DES PRÉLAS. 351 

Li solaus siert au jour et partout illumine, 
En un an fait sen cours, et dont sen cours défîne ; 
Li lune siert par nuit, s'est au soleil encline, 
Douse fois cescun an se refait et tiermine. 

Un pau voel le clergiet au soleil comparer, 
Car deffautes de lays pueent bien réparer. 
Sage sont, si se font de boin renon parer ; 
Dou soleil voel virtus aucunes déclarer. 

Solaus luist et s'escaufe, se fait des biens venir, 
Et, quant se clartés faut, jour fait nuit devenir ; 
Apriès le nuit falie fait le jour revenir : 
Sages est qui cbes coses voelt et poet maintenir. 

Sainte vie mener che fait le clergiet luire, 
Et penser que par force convient que cescuns muire. 
Nuls ne set comment puist escaper de Dieu l'ire : 
Sages est qui souvent tele cose remire. 

Car li Sains-Espirs vient, s'escaufe ches pensées ; 
Par se virtut les autres sont errant hors boutées ; 
Et quant li Sains-Espirs fait là ses demorées, 
Foys, espoirs, carités sont avec tost entrées. 

Et avoec ches virtus toutes les autres viènent, 

En le douche caleur dou Saint-Espir se tiènent, 

Et toutes boines oeuvres et jour et nuit maintiènent, 

Corps, âmes et tous biens en grant honneur soustiènent. 

Mais quant peckiés sourviènent et li coers les rechoit, 
Par penser, par consens, par oeuvre se déchoit ; 
Sains-Espir qui les visces tout errant apierchoit, 
Laisce chou là devant douchement s'alechoit. 



352 LI ESTAS 

Adont devient jour nuit, car peckiet obscurcissent 
Le clartet de che coer et en mal l'endurcissent, 
Et jamais de che coer n'isteront tant qu'il puiscent, 
Se Dieus ne fait par grasce k'en aucun temps en iscent. 

Or avient que par grasce peckières se rewarde 
Qu'il vit en grant péril, qui de repentir tarde, 
Car Dieus trèstous les jours tous repentans awarde ; 
De coer prie mierchit à chière moult covarde. 

Et quant Dieus voit ansi le peckeur repentir, 
Et qu'il prie mierchit de vray coer et entir, 
Amendement promet sans plus jamais mentir, 
Par inspiration s'amour li fait sentir. 

Et par se grasce fait le nuit tost tierminer, 
Le clartet dou soleil partout illuminer ; 
Se fait virtus ossi tous les visées miner : 
Ainsi set Dieus par grasce peckeurs médichiner. 

On dist généralment, et s'est li vois commune, 
Que tous les mois del an croist et descroit li lune. 
Or pert croissans or plaine ; se luist cler, or pert brune : 
Cescuns voit bien comment en nuls temps ne pert une. 

S'est lune toudis lune, comment ne perche mie, 
Comment que se clartés ensement obscurchie. 
Les causes dont che vient, che piertient à clergie : 
Chius qui le voelt savoir, maiche là s'estudie. 

Clergiet au soleil ay par devant comparet, 
Aucunnes des virtus dou soleil déclaret ; 
Au mieuls que j'ai peuut, ay mes parlera paret 
Comment bien doivent iestre par clergiet réparet. 



DES PRÉLAS. 353 

Laye gent à le lune volentiérs comparroie, 

Se le comparison faire bien je savoie ; 

Mais en si soutil cose falir moult bien poroie : 

Nous n'avons riens de nous fors chou que Dieus envoie. 

Quant je remir le lune cangier, muer souvent, 
Et je voie les nuées courir si fort dou vent, • 

Dont me viennent penser, j'ay moult bien en convent, 
De ce siècle partout dou peule li couvent. 

Je voie en deus parties départir tout le peule ; 
Clergies est hyretages, laye gent si com meule. 
Se voie ches deus estas que peckiés tant aveule 
Que toute Sainte-Eglise priés est que toute seule. 

Ut popuïus sic sacerdos. 

Tout ainsi que les lays voie clergiet maintenir, 
Et en tous leurs maintiens leur coustume tenir, 
Et à l'anchien tempore nuls ne voelt revenir : 
Fort est k'à l'amour Dieu nuls puist ensi venir. 

Car Dieus voelt des vrais coers avoir recongnisance, 
Et voelt que cescuns ait des peckiés repentance 
Et k'en li seulement mâche sen espérance ; 
Autrement des peckiés ne fera délivrance. 

Laye gent, si con lune, se cangent et se muent, 
Et les boines doctrines pluseur souvent respuent. 
Las ! il ne sèvent mie comment leur âmes tuent, 
Quant les virtus en visces trèstous les jours transmuent. 

Je n'oc parler dou siècle nulle gent autrement. 
Cescuns dist ceste note qui va malvaisement ; 

23 



534 LI ESTAS 

A tous lés, en tous cas, on voit empirement : 
Il n'est nulle nouvelle de nul amendement. 

Tout ainsi que li lune se clartet a pierdue, 
Se met chius as ténèbres, qui le bien en mal mue, 
Et s'il savoit comment de grasce se desnue, 
Jamais ne chiesseroit, se seroit revenue. 

Comment oseroit nuls dire le véritet, 

De che siècle qui keurt le grant iniquitet, 

K'on en dist, k'on en ot, dont tout boin ont pitet, 

Comment de pluseurs sont anchien temps despitet ? 

C'est voirs ; li gent présent ne l'oseroient dire, 
Car il touke cescun et nul ne se remire. 
Grant folie seroit de faire dont escrire 
Chou dont li conscience remorderoit au lire. 

Dou coer viènent trèstoutes ches adiventions, 
K'on voit aujourdui faire par toutes régions. 
Escuser ne s'en puet, voir, nulle nations ; 
Au siècle tout et toutes ont les intentions. 

Clergiet et li gent laye trèstout vont à l'escolle 

De ce siècle trayte, riens n'i vault li parolle. 

Li siècles a trop bien d'iaus instruire le molle, 

Car tous les coers fait vains et fait que bien s'envolle. 

Comment voit-on rengier au jour dui trèstous visces, 
Grans orghieus, grans envies et ches grans avarisces, 
Courous, haynes, praices et tous autres malisces, 
Trekeries si grant qui font les préjudisces? 

Et que poroit-on dire de le grant gloutrenie, 
Au ventre k'on voit iestre si grandement amie ? 



DES PRÉLAS. 555 

Pour le kierté des vivres on ne s'espargne mie 
K'on ne voelt que tous jours soit taule bien garnie. 

Luxure fasoit-on jadis privéement ; 

Or le fait-on par trop abandonnéement. 

Abit présent démonstrent, che sanle vraiement : 

« Que voes-tu ? je sui chi. » sans autre parlement. 

A l'oyr ay grant duel : k'es-ce dont dou véir 
Les gens trèstous les jours en peckiés enkéir, 
A ches désordenances tous, toutes obéir ? 
Véant ont tous les jours ocquoison de kéir. 

L'estat de toutes gens trop bien dire poroie, 
Se de chou que j'oc dire, parler m'enhardisoie. 
Par chou que je ne voie, escusés en seroie ; 
Se me dient aucun que trop bien je feroie. 

Mais je redoubte trop à faire mention 

Sour ches parfais trouveurs qui leur entention 

De tous estas ont fait et déclaration : 

Tost tenroit-on me dist à grand présumption. 

Dou livre dou Rendus, dou Rommant de le Rose 
Onques mais en remans ne fu trouvet tel cose. 
Tout leur dit sont si cler que mestier n'ont de glose ; 
Si bielle cose voir onques ne fu desclose. 

Il parollent de tout et de tous et de toutes ; 

En leurs dis pueent prendre moult de gens des grans doubtes ; 

Il n'espargnent nullui, se tu bien les ascoutes ; 

Pour oïr, se doit-on assanner par grans routes. 

Leurs biaus dis dont me poise, moult petit on remire, 
Se ne peut homs vivans sour l'ouvrage riens dire, 



556 LI ESTAS 

Fors chou que tous les jours li siècles trop empire ; 
Nuls qui voelt dire voir, ne le puet escondire. 

Li trouveur de le Rose, li Rendus trop bien fisent ; 
Par leur dis moult de gens sens et crémeur acquisent ; 
Sagement, soutieument tous les estas reprisent ; 
Grande plaisance prendent chil qui souvent les lisent. 

Je remir en aoust tous chiaus qui grains carient, 
Comment biestes osiel apriès yaus vont et crient. 
Se preng que cbe sont gent qui pau sèvent et prient ; 
A chiaus qui le sens ont, k'un pau les en ottrient. 

Tous faiseurs de biaus dis, je les tieng boins ouvriers ; 
Dou Rendus et de teuls niert jamais recouvriers : 
Iestre trop bien volroie ses petis manouvriers ; 
Se crémeroie mains des gens les reprouvriers. 

Li siècles estoit autre quant li Rendus trouva, 
Les deffautes de dont sagement réprouva, 
Chou qu'il mist en escrit par raison bien prouva, 
Et selon le matère se sens bien esprouva. 

Mais, s'il euist adont le temps présent scéut, 
Les maintiens, les abis qu'il les euist veut, 
Par ses dis se fut-on moult tost apiercéut 
Dont si fait estât viènent, ne dont sont tout meut. 

Or pleust à Jhésu-Crist qu'il fust uns tels trouvères, 
Qui tout considérast les fais et les matères ; 
S'en desist tout le voir sans iestre riens flatcres, 
Et n'espargnast nullui, mais fust vrais registrères. 

Selonc men petit sens je me voel esprouver, 
Se jamais par mi seul poroie riens trouver, 



DES PRÉLAS. 357 

Que li maistre faiseur vosiscent approuver ; 
Se l'ay penset à faire sans pryer, sans rouver. 

Li faiseur dessus dit fissent parfaitement ; 
Jamais je ne saroie faire si faitement. 
Pourquoy ? Car je ne voie, mais j'oc certainement ; 
Dire cescun jour coses, là je preng hardement. 

Se je di pau, ne trop, il ne doit anuyer, 
Car chou que je di, c'est pour tout bien employer 
Le temps que par se grasce Dieus me voelt envoyer ; 
Ensi n'est pas m'entente de nullui castyer. 

Bien say que men walesc je pierc et men langage ; 
Che me diront trèstout et li fol et li sage. 
Pour voir je n'en donray ne seurté, ne gage : 
Dieus set chou que je dis se c'est de boin corage. 

« Au boin buef meut li cars, » c'est uns komuns proverbes. 
On dist d'un soutil homme qu'il oeuvre de ses hierbes ; 
^ D'un jovène dissolut dist-on : « Il est trop mierbes. » 
Ouvrages de parolles passent ouvrages dierbes. 

Sainte-Église partout noblement est ditée, 
De biens et de personnes grandement fécondée, 
En le crestyentet partout est renommée ; 
A ches biaus bénéfisces cescuns tent et si bée. 

Qui episcopatum desiderat, ionum opus desiderat. 

Sains Pois dist que c'est bien désirer éveskiet ; 
On le désire bien aujourdui s'il eskiet, 
Et trop plus volentiers prent-on archeveskiet : 
Tous temps est lies peskières quant il a bien peskiet. 



558 Ll ESTAS 

Sains Pois dist : Oportet, c'est une grande note. 
Or m'eust ore coustet un grant pan de me cote 
Que cescuns bien fesist chou que chis mos dénote ; 
Virtus souvent aroient contre visces rihote. 

Se Dieus plaist, tout prélat feront bien leur devoir 
Et feront leurs subgis par fait apierchevoir, 
Ainsi k'on dist de Dieu, k'on puist dire de voir 
Qu'il sont prest de trèstous à mierchit rechevoir. 

Thimoteo sains Pois aprist de se science : 
« Argue, prie, blâme subgis en pacience ; 
« De le boine doctrine leur ministre semence ; 
« Pour soustenir le foit n'ayes jamais silence ». 

Li fil Hély fasoient fau^ement leur offisces ; 
Au père manda Dieus qu'il leur blamast leurs visces, 
Car à le loy fasoient souvent grans préjudisces ; 
Ensi li manda Dieu et li fist ches prémisses. 

Mais Hély les a pris molement à reprendre ; 
Dieus tous les craventa, qui vengance set prendre. 
Par Héli, par ses fiuls, pueent prélat aprendre 
Qu'il doivent plus as âmes k'à ches avoirs entendre. 

Leur gent ne doivent mie si laisier convenir 
Que des causes ne facent par devant iaus venir. 
Là doivent le bastun sans flékier droit tenir ; 
Autrement bien justice ne pueent maintenir. 

Et se doivent souvent leurs subgis castyer, 
Les aucuns par rigueur, aucuns par biel pryer. 
Par sentense les puent lyer et deslyer ; 
En chou se soloit-on jadis ensonnyer. 



DES PRÉLAS. 559 

On voit un fouc de biestes d'un seul bregier mener, 
Et quant bien les connoist, trop bien set assener 
A tout chou qu'il leur nuist et remèdes donner : 
Ensi doivent prélat pour leurs subgis pener. 

Pour chou leur ont donnet estas, possessions, 
Qu'il doivent ministrer les prédications, 
Par iaus et par autrui oïr confiessions ; 
Descendre doivent d'iaus les absolutions. 

S'il font bien leur devoir, che pueent-il valoir ; 
Mais, s'il mettent les coses ensi k'en non caloir, 
Quant trouver quideront en paradis l'aloir, 
Fremet et empaichiet trouveront tout l'aloir. 

Je tieng que tout li sage travaillent dou trouver, 
Car Dieus tous ses amis voelt chaius esprouver 
Et ottrie tout chou qu'il li voelent rouver ; 
Li jours vient de prouver bien et mal reprouver. 

Chius qui miséricors en se vie sera, 
Au darrain jugement mierchit attendera ; 
Selonc miséricorde jugement li fera 
Li vrais juges qui tous à le fin jugera. 



C'est des doyens et des canonnes es cathédraus 
églises et collégiaus. 



Des cathédraus églises voel tenir parlement, 
Et des collégiaus trèstoutes vraiement, 
Comment tout prébendet fisent anchiènement ; 
S'apara s'on le fait à présent ensement. 

On ordena jadis dignités, canesies, 
Et pour leur fais porter aucunes vicaries, 
Des autres bénéfisces et des capelleries, 
Pour églises siervir et k'on n'i faillist mies. 

Doyen, archediake boins exemples monstroient, 
Car par jour et par nuit as heures bien venoient, 
Et pour leur révérense tout autre s'i tenoient ; 
Repris estoient chil qui sans cause faloient. 

Comment on siervoit Dieu, che sèvent qui le virent, 
Mais ore pau de gent le temps de dont remirent. 
Aujourdui tout partout les coses tant empirent ; 
Maint preudomme pour chou souvent leur mort désirent. 

Comment en toutes coses cescuns se desnature, 
Vir les désordenances là tout mettent leur cure 
En maintiens, en abis et en toute viesture, 
Oïrs est grans orreurs, li virs cose trop dure. 



LI ESTAS DES DOYENS ET DES CANONNES. 561 

Les gens de Sainte-Eglise jadis bien se viestoient, 
D'abis à leur estât affrans dont se paroient ; 
En trèstous leurs maintiens tels exemples monstroient 
Que les gens séculers partout les honneroient. 

Mais en est autrement selonc chou que j'oc dire. 
Ausi bien en clergiet k'au siècle tout empire ; 
Carités qui partout estoit en tous entire, 
Se faut et est falie, mais nuls ne le remire. 

Li bien de Sainte-Eglise furent pour chou donnet 
K'on ait viestirs et vivres et soit amaisonnet. 
Li remanans doit iestre pour Dieu tout aumosmet ; 
Chil qui chou ne donnoient, estoient rampronnet. 

Voirs est, il pueent bien biaus estas maintenir, 
Mainies, chevaucheurs, compaignies tenir. 
Oultre chou ne leur loist nulle riens retenir ; 
As églises, as povres doit li sourplus venir. 

Que sera dont de chiaus qui trésors thésaurisent, 

Qui, pour emplir leur huges, boines coustumes brisent? 

Quant il quident morir et sécuteurs eslisent, 

Et y au s et leurs avoirs moult de gent petit prisent. 

On parolle souvent quant il sont trespasset ; 
Si maudist-on leur os quant tant ont amasset. 
Tout chou qu'il ont donnet, doit bien iestre casset ; 
Leur coer ne furent onques de convoitier lasset. 

Onques n'eurent honneur de trèstout leur avoir ; 
Pour chou font trèstout chil grant sens et grant savoir, 
Qui tendent au boin los plus k a l'avoir avoir : 
Prébendes en souviègne, se le tiègnent à voir. 



362 LI ESTAS 

On soloit soustenir les ordènes mendians, 
Les povres gens ensi le pain pour Dieu priant. 
Souvent les véoit-on devant leur huuis crians 
Et les boins aumonniers partout signifians. 

Quant on portoit les cappes, les tabars Ions fourés, 

Et k'on ne portoit mies abis si coulourés, 

Clergiés estoit adont des gens moult honnourés : 

Biaus dous Dieus, à tels coses, quant poins est, soucourés. 

Car quant li cloke sonne pour distributions, 
Faire ne leur convient autres monitions ; 
Là sont trèstout leur coer et leur intentions ; 
Pour riens là ne fauront, c'est leur dévotions. 

Tantost qu'il ont waigniet, par les moustiers s'espargent ; 

Des besongnes des gens à le fois moult se cargent. 

Se dient bien aucun : « Rewardés comment argent ; 

a Cbil signeur, pour waignier, ensi que nous, s'en bargent. » 

Eaientes mctum et veslitum, his contenti sumus. 

Sains Pol dit, qui souvent ravoye desvoyés : 
« Vos vivres, vos viestirs, c'est drois que vous ayés, 
« Et, quant vous les avés, content dont en soyés ; 
« En el k'en Dieu siervir vos temps jà n'employés. » 

Je ne les puis véir, mais j'oc dire mierveille ; 
Dedens quatre-vins ans n'oy mais se pareille. 
Clergiés est esvilliés, et plus il ne soumeille ; 
En toutes vanités, si k'on lay, se traveille. 

Des défautes d'autrui fait boin petit parler. 
Séculer sour clergiet sèvent moult bien marier ; 



DES DOVENS ET DES CANONNES. 563 

S'il sèvent leurs deffautes, moult tost les vont valler ; 
Confusions atendent, qui se font déparler. 

Li collège jadis en tous lieus cslisoient 

Pasteurs et dignités, quant li siège vagoient, 

De boins clers, de preudommes par accort pourvéoient ; 

Ensi cb.il esléut sagement gouvern oient. 

Adont aloient clerc par tourpiaus pour apprendre 
Partout en ches estudes et sciences entendre ; 
Car en tous les estas on véoit boins clers prendre, 
Et cescuns par raison doit toudis à bien tendre. 

Tout prélat, tout évesque donnoient canesies ; 
Li patron présentoient cures, capeleries. 
Adont estoient bien les églises servies, 
Les personnes de tous amées et prisies. 

On donnoit^bénéfisces à boins clers]qui praichoient, 
A fiuls de nobles hommes qui les drois soustenoient, 
A chiaus qui boines vois pour Dieu siervir avoient ; 
Sifaites gens jadis esglises gouvernoient. 

On voit s 'on fait ensi par toute Sainte-Eglise ; 
Li poisance de Dieu pour chou riens n'amenuyse. 
Prébendet avoir tiènent cose trop bien acquise, 
Mais pluseur gent vauroient que fust'en autre guise. 

Quant docteur théologe bénéfisces avoient 
Et docteurs en decrès es églises estoient 
Et cler de noble sanc qui les drois défendoient, 
Adont sour les églises pau de gens meffasoient. 

Il estoient tout un et trop bien cohortet, 
Prince les connisçoient, s'estoient déportet, 



564 LI ESTAS 

Par doctrines les gens à tout bien enhortet ; 
A laistre tout li bien estoient raportet. 

Tele gent les églises adont enrikisoient, 
Partie de leurs biens pour leur obit laisçoient, 
Et as povres partie saintement départoient, 
En boine conscience vivant morant finoient. 

Par obit sont venues les distributions 
Et de tous bénéfisces multiplications. 
Che fait avoir les gens grandes dévotions, 
Siervices solempnel et prédications. 

Trop boin fait eskiever de povres gens les cuivres ; 
Nuls mieuls que par donner n'en puet iestre délivres. 
Prébendet prendre doivent en prou vendes leurs vivres, 
Meules pueent avoir de joyaus et de livres. 

Mais, ensi que dit est, il doivent tout donner, 

Ou vivant ou morant le sourplus aumonner. 

Coers escars riens n'acontent k'on les puist rampronner, 

Riens ne donront où puiscent or dou bien siermonner. 

On dist que tout le temps ont caron et canonne. 
Canonne se repose tant que li kloke sonne ; 
A l'eure dou mangier tout ont prouvende bonne. 
Caron n'ont onques bien, car li mestiers le donne. 

Dou temps anchyen parler, c'est parolle perdue ; 
Pour cose k'on en die, nuls de riens ne s'en mue. 
Che sanle que Dieus ait se grasce retollue 
Pluseur gens, car trop est li conscience nue. 

Car chou k'on va disant de chou k'on soloit faire, 
On voit faire partout aujourdui le contraire. 



DES DOYENS ET DES CANONNES. 365 

Pour praichier, pour parler, nuls ne s'en voelt retraire ; 
S'en convenra par forche tous les boins praicheurs taire. 

D'abis désordenés on soloit avoir bonté ; 
Or est venus li temps, à cbou riens nuls n'aconte. 
Toute désordenance de jour en jour si monte 
Que je voel cbi finer de prébendes me conte. 

A cbeli qui tout puet, le besongne lairay ; 
De ces désordenances présentes me tairav. 
Un petit d'autre cose qui touke, parleray ; 
Je tieng que dou commun avoés bien seray. 



C'est des curés et des capelains. 



D'une cose se plaint partout communités ; 
S'il estoit amendet, che seroit équités, 
Et s'on n'i met remède, c'est toute vérités, 
Foys vaciler pora, dont ce seroit pités. 

Laye gent tout s'awardent sour gens de Sainte-Eglise ; 
De moustiers, d'àtres doivent warder bien le frankise ; 
Dieu tous les jours siervir doivent par mainte guise : 
Drois de boin cristien est k'en âtre cescuns gise. 

Trèstout ne pueent mie savoir les Escriptures, 
Comment on doit warder les consciences pures. 
Pour chou furent jadis estorées les cures 
K'on presist par curés sacremens et droitures 

Baptemmes, mariages et les confiessions, 
Tous les divins siervices, darraines onctions ; 
Evesque donnent ordènes et confirmations : 
En ces sacremens est de foit perfections. 

Curet et capelain ont des biaus bénéfisces, 
Pour le peule siervir, pour faire leur offisces ; 
Dont doivent-il forment résister à tous visces, 
A leur pooir warder leurs subgis de malisces. 

Se doivent par raison mener moult naite vie ; 

Li mains doit iestre naite, qui sen Sauveur manie, 



LI ESTAS DES CURÉS ET DES CÀPELAINS. 567 

Le saint corps, le saint sanc Jhésu-Cris sacrefie ; 
En autre cose maistre ne doivent estudie. 

Se doivent tous les jours vie d'angle mener, 
Exemples de saintet à leur subgis dener ; 
Trop mieuls que par parolle les poront ramener, 
En foit de Sainte-Église lor vies ordener. 

Ensi leurs bénéfisces moult bien désierviroient, 
Plus volentiers assés les gens obéiroyent, 
En toutes les droitures qu'il doivent, paieroient, 
As gens de Sainte-Eglise tout honneur porteroient. 

Trop bien se doit warder, qui voelt autrui reprendre. 
Toute boine doctrine doit de curés dépendre ; 
Le manière de vivre doivent as gens aprendre 
Comment leurs âmes puiscent à leur Créateur rendre. 

Le saint corps Jhésu-Cris liève priestres et touke, 

A le perception le rechoit de le bouke ; 

Dont doit iestre moult dignes chius qui tel signeur touke, 

Et moult forment repris quant de lui se deffouke. 

On est tantost de Dieu par peckiet defoukiet, 
Les gens luxurieus, les gens mal enboukiet. 
J'en aj bien par dessus en aucun lieus toukiet ; 
On ne set s'on sera ne bien, ne mal coukiet. 

De le mort n'est seurs du jour nuls, ne del heure ; 
Pour chou li conscience doit toudis iestre meure, 
K'en pekiet nullement par lonc temps ne demeure, 
Mais par confiession cescuns tost se sousceure. 

Curet dire le doivent en prédication 
Que peckeur ait tost au coer contrition 



568 LI ESTAS 

Et que tost doivent faire vraie confiession ; 
Morirs est grans périeus sans satisfation. 

Elas ! on est si tost en ces peckiés glaciet ; 
Peckiet de leur nature sont si fort enlachiet 
Que l'uns l'autre tantost ont avoeo iaus sachiet ; 
Jamais, se n'est par grasce, ne seront escachiet. 

Tout curet doivent iestre letret et gent senet, 
De vie, de maintiens et d'abit ordenet ; 
Pour chou li souverain leur ont pooir donnet 
Que par discrétion soient subgis menet. 

On dist communément : « Selonc le temps temprure. » 
Anchiënement estoient les gens d'autre nature 
Qu'il ne sont à présent ; tant convient plus grant cure 
Avoir tous les curés et manière mature. 

Se gent se desnaturent, ausi font aucun priestre ; 
On voit priés tous gens user de le main diestre ; 
Aucun sont escleukier, s'usent de le seniestre : 
Ainsi sont priestre boin, et se sont priestre piestre. 

Cescuns grains a se paille ; se voit-on avenir 
Que pluseur priestre voellent les coustumes tenir 
De ces gens séculers et ainsi maintenir : 
Se Dieus plaist, autres temps pora bien revenir. 

L'estat de si fais priestres nuls preudons ne le prise ; 
Communément des gens li sages les desprise. 
Uns temps est k'on les laist maintenir à leur guise ; 
S'en pris-on mains les boins et toute Sainte-Eglise. 

Che tient as souverains qui castyer les doivent, 

Car on leur dist souvent, et moult bien l'apierçoivent ; 



DES CURÉS ET DES CAPELA1NS. 369 

Trèstout les dissimulent et ainsi les déchoivent : 
Li boin souvent des gens rampronnes en rechoivent. 

On a fait et fait-on des priestres grant plentet ; 
S'en sont li pluseur jovène plain de leur volentet. 
Li boins sont de leurs fais moult souvent tourmentet ; 
Encore, que pis vault, tout ne sont pas rentet. 

S'on faisoit chou k'on fait au mains privéement 
Et k'on se maintenoit plus atempréement, 
On poroit tout passer trop plus légièrement ; 
Mais on fait trèstout trop abandonnéement. 

Dieus set trop bien ses grasces donner et refuser, 
Et li fait saront bien les malvais accuser. 
Chiaus qui sans repentir voiront dont abuser, 
Peckiet et li dyable les yront encuser. 

Pau de gent considèrent aujourdui leur afaire, 

Des deffautes d'autrui ne se poeent-il taire. 

C'est voir que priestre doivent monstrer boin exemplaire, 

K'on doit laiscier le mal et k'on doit le bien faire. 

Or me dites, trèstout subgit à court de Romme, 
Curet, capelain, priestre, ne son-ce mies homme ? 
Il n'est pour voir nuls hom qui n'ait à le fois somme ; 
Ausi voit-on pourir mainte fois saine pomme. 

En tous estas troèv-on et des fols et des sages ; 
Sages tenus voit-on bien faire des outrages. 
Toute gent ne sont mie signeur de leurs corages ; 
Par diverses estoffes fait-on divers ouvrages. 

Nuls ne peut, forkes Dieus, donner contritions. 
Faire ne saie as priestres autres monitions, 

24 



570 LI ESTAS 

Car fort est résister à ses temptations ; 

Des femmes loc k'il laissent les fréquentations. 

Se priestre se meffont, font-il biel avantage 

De revenir à grasce, s'il ne sont trop volage. 

Par confiesser souvent cange moult le corage ; 

A le fois se pierchoivent chou qu'il font que c'est rage. 

Par confiesse se vont à Dieu tost racorder ; 
Rechut sont s'il se wardent de leur corps plus sorder 
Et voisent leurs peckiés à priestres recorder : 
Purgiet seront li coer s'il ne se vont order. 

Priestres et capelains je ne voel escuser, 
Car on en voit pluseurs laidement abuser. 
Sur leur malvais usages voirai petit muser ; 
Une lange d'achier y poroit-on user. 

Jugier jou ne les voel, car Dieus les jugera ; 
Dieus à tous repentans miséricors sera. 
Tels s'eslonge de Dieu, qui se retournera; 
Ensi ses grasces Dieus, là li plaira, fera. 

Quant il sèvent les biens, et si les doivent faire, 
Et se doivent monstrer as gens boine exemplaire, 
Et on les voit souvent faire tout le contraire ; 
Ch'est meskiés k'on en voit les souverains tant taire. 

Communités se plaignent, se diray de quels coses, 
On ne les puet savoir s'elles ne sont descloses, 
Pluseur praicheur les ont en leur coer bien encloses, 
Mais dire ne les voellent, car il doubtent les gloses. 

Li boin curet anchien qui bien letret estoient, 
Touj leurs parochyens sagement gouvernoient, 



DES CURÉS ET DES CAPELA1NS. 571 

Le foit, les escriptures doucement démonstroient, 
Par dimences, par fiestes moult bien les doctrinoient. 

Par exemples fasoient moult des visées ciesser ; 
Il ne souffroient mie l'uns l'autre riens priesser, 
Dévotement venoient as curés confiesser : 
Contempt dou leur estoient curet sans oppriesser. 

Doucement s'entr'amoient li curet et li peules. 
Curet n'avoient mies grans avoirs, ne grans meules, 
Mais moult songneus estoient des povies, des aveules ; 
Jamais n'antaiscent seul avoec les femmes seules. 

Il disoient leurs messes as jours que les dévoient, 
Une seule le jour, et plus il n'en disoient ; 
Mais les divins siervices dévotement fasoient, 
Et les gens as moustiers songneusement venoient. 

Quant les gens revenoient en leurs lieus, en leurs iestres, 
As mainies disoient les parolles des priestres, 
Comment il deffendoient toutes oeuvres seniestres ; 
Ainsi le faisoit-on en ces villes campiestres. 

S'estoient toutes coses partout bien cultivées ; 
Se véoit-on les plus plentiveuses anées : 
S'avoit-on en tous lieus à raison les denrées : 
Adont se cbavisoient les boines gens senées. 

En villes, en castiaus, en bours et en cytés, 
Qui n'antoit Sainte-Eglise, moult estoit despités. 
Là doit-on Dieu pryer pour les adversités 
Et qu'il voelle donner pais et transquilitet. 

Chius qui guerre commenche, doit bien iestre haïs, 
Car par les guerres sont destruit moult de païs. 



372 



LI ESTAS 



Ou morir ou défendre convient les envaïs, 
Ou pierdre tout le leur, s'est li pays traïs. 

On a fondet et fonde partout capeîeries , 
Pour chou que les églises en soient mieuls siervies, 
Les messes pour les morts songneusement payes, 
Les boines volentés des fondeurs acomplies. 

Compétent doivent iestre par raison bénéfisce, 
Par quoy chil qui les ont, facent bien leur offisse. 
Se compétent ne sont, je dis sans préjudisse 
Qu'on en vera venir en aucun temps maint visce. 

De petis bénéfisses aucun bien se gouvernent, 

Mais, selonc chou qu'il sont, selonc chou les désiervent. 

A le fois li doyen de leurs vies endiervent ; 

Se troève que moult bien, selonc chou qu'il ont, siervent. 

Nulle raison ne donne, mais seroit abusages 
Que curet, capelains facent autres ouvrages 
Que Dieu siervir, dou tout là macent leur corages ; 
Naite vie mener, che demande priestrages. 

Curet et capelain, se bien il s'acordoient 

Et as parochyens boins exemples monstroient, 

De Dieu, de toutes gens honneret en seroient 

Et avoeckes leurs gens trop mieuls se chaviroient. 

Tous temps en trèstous priestres doit boins renons florir ; 
S'on se fait diffamer, trop mieuls vauroit morir. 
Antise fait l'amour, se fait boin pais norir ; 
Mestiers de priestres est as âmes soucourir. 

Moult de gent se complaignent selonc chou que j'oc dire 
Et dient que li cose trop malement empire ; 



DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 373 

S'en parollent et mainent souvent moult grant martire, 
Pour chou que chou k'on fait, nuls mais ne le remire. 

On faisoit les curés de clers hien doctrines, 
Meurs de boin eage, de sens illuminés, 
Avisés, bien venans et bien moriginés ; 
S'estoit partout li peules moult bien médicinés. 

Il amoient leurs gens, et leurs gens les amoient ; 
Par convives ensanle souvent s'aconpagnoient. 
Curés et Sainte-Eglise les gens dont honneroient, 
Car les divins siervices dévotement fasoient. 

A leurs curés avoient les gens dévotions, 
Et li curet amoient leurs fréquentations. 
Antées en estoient trop mieuls conflessions ; 
Discrètement fasoient leur absolutions. 

Selonc les ordenances li curet celé broient, 
Par fiestes, par dimences leurs offisces cantoient. 
Les gens dévotement leurs siervices ooient ; 
Ensi li boin curet anchiènement fasoient. 

Quotidie celebrare nec laudo, nec vitupero. 

Célébrer tous les jours, che sanle pau de cose, 

Mais sains Augustins dist tout plainement sans glose : 

« Ne loer, ne blâmer tele cose je n'ose ; 

« Bien se doit aviser qui célébrer propose. » 

Dire tous les jours messes, on le tient cose grande ; 
Sachent chil qui le dient, que chou trop bien demande 
K'on ait fait et k'on fâche tout chou que Dieus commande : 
Autrement moult petit doit-on prisier l'offrande. 



374 LI ESTAS 

On fait des curés jovènes et de sens et d'eage ; 
Les bénéfîsses ont pluseur par empétrage ; 
Patron en donnent pau, si kon l'avoit d'usage : 
S'en viènent et venront pour voir maint maisusage. 

Par priestres mercenaires fait-on désiervir cures, 
Qui ne sèvent maillie de Saintes-Escriptures ; 
Aucuns se désordonnent en maintiens, en viestures : 
Tels coses iestre doivent à sages gens moult dures. 

On les voit par paroches souvent renouveller. 
Comment oseront dont à tels gens révéler 
Li peckeur leur confiesses, chou qu'il voront celer ? 
Anchois se laisseroient de bastons flageller. 

Or avient bien k'aucun par fréquentations 
En mercenaires ont moult grans affections ; 
Mais on fait si souvent des permutations 
Que tost est anullée celle dévotions. 

Se li peules se plaint, est-chou si grant mervielle ? 
Pour amender tels coses, nuls prélat ne s'esveille ; 
Cescuns pour se besongnes et pour li se traveille, 
Et Dieus voit et set tout, qui par nuit, par jour veille. 

Se j'ai parlet et dit des curés et des cures, 
Or me dist-on souvent autres coses trop dures, 
Comment on administre pluseurs gens des peutures 
Paistre, qui riens ne sèvent que c'est de noretures. 

On dist de capelains qu'il en sont grant plentet ; 
Aucun sont atendant et aucun sont rentet. 
Se sont de jovènes priestres plain de leur volentet ; 
Pour leurs fais sage gent sont souvent tourmentet. 



DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 575 

No créance, no fois est ou Saint- Sacrement, 
K'on fait au saint autel saint sacrifiement ; 
C'est li corps et li sans Jhésu-Crist vraiement, 
Qui par se mort nous fist d'infler racatement. 

Che sacrifisse font et doivent faire priestre ; 
Ensi l'ont ordenet no saint docteur anciestre. 
Chil qui présentent Dieu le Fil séant à diestre 
Dieu le père, se doivent "warder d'oeuvres seniestres. 

C'est voirs de célébrer que nuls hom n'en est dignes ; 
Mais li vrais Dieu par est si dous et si bénignes, 
Quand de contrition voit apparoir les signes, 
Tantost par grasce fait dignes de tous indignes. 

Capelains qui célèbres, pour'Dieu ne te déhete ; 
Tu trouveras tous temps le grasce Dieu si faite, 
Mais que tu tiègnes bien te conscience naite : 
Confus sera le Dyable qui tente et tous agaite. 

Siervice plus plaisant tu ne pues à Dieu faire ; 
Considère dont bien tous les jours ton affaire, 
Qu'en ti n'ait cose nulle qui puist à Dieu desplaire ; 
En che cas et tous autres doit bien s'amour atraire. 

Se riens en sens en ti, tout errant te confiesse, 
De ces peckiés et d'autres selonc ten pooir ciesse ; 
Car à ti déchevoir anemis tous temps priesse 
Et tous ses compaignons à te tempter engriesse. 

Mieuls que par messe dire tu ne te pues deffendre ; 
Célèbre dont souvent, se grasce voels atendre, 
Et grasce te. fera boine volentet prendre; 
As vanités dou siècle ne dois pour riens entendre. 



576 LI ESTAS 

Siert Dieu de coer dévot, s'aras toute chevance, 

Car Dieus chiaus qui le siervent, en tous cas les avance. 

Il ne voelt fors k'on ait en li tout seul fiance ; 

Riens ne faut mais k'on ait un pau de sounïsçance. 

Dieus voelt iestre de tous requis et encauchiés ; 
Nombres de capelains est mult drument hauchiés, 
Et cescuns, que mieuls mieuls, iestre voelt exauchiés, 
Des boins vivres avoir, bien viestus, bien cauchiés. 

Selonc les bénéfisses, jadis on s'ordenoit ; 
Selonc chou k'on avoit, cescuns se maintenoit. 
Au moustier, à l'église, li preudon se tenoit ; 
As capelains souvent grans biens en avenoit. 

Car on les avaneboit, selonc chou k'il fasoient, 
Et tout moult naite vie communément menoient; 
Li curet leur ayde souvent leur requéroient, 
Et chil à tous besoins volentiers leur aidoient. 

Une messe le jour un priestre doit souffire ; 
Fort est k'on soit en point d'ensi cescun jour dire. 
Selonc se conscience cescuns bien se remire ; 
Accuser ne les voel, ne dessiervir leur vre. 

Moult de gent font grant doubte que li fois n'amenuyse, 
Que li maintiens des priestres au peule moult ne nuyse. 
Jovène priestre se voellent maintenir à leur guyse, 
Avoeckes séculers avoir tous temps antise. 

Toute gent ordenet se doivent clos tenir 
Et les boines coustumes anchiennes maintenir, 
Le fait de Sainte-Eglise contre tous soustenir ; . 
Bougresies ne doivent pour riens laisser venir. 



DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 377 

Il convient, et je l'oc dire bien à le fie, 
Urler avoec les leus, qui leur tient compaignie. 
Considérés dont, priestre, que chis dis sénéfie ; 
On troève bien tels gens que fols est qui s'i fie. 

Se voit-on bien comment vous iestes maintenut, 
Salés dire vos messes dont vous yestes tenut, 
Et les gens ont moult bien vos maintiens retenut ; 
D'aucuns iestes blamet et d'aucun soustenut. 

On en voit bien aucun, quant il ont messe dite, 
Aler par ces taviernes ; c'est cose moult despite, 
Quant priestre ordenet en tel fait se délite, 
Car tout priestre sont gent pour Dieu servir eslite. 

Se fait-on une cose dont on a grant merveille ; 
Li parlers que j'en oc, moult souvent me traveille, 
Car onques mais oye ne fu voir se pareille, 
Et au mettre remède nuls ne s'en apareille. 

C'est chou cose nouvelle k'on deuist bien abatre, 
On en prise mains priestres et le moustier et Tâtre, 
K'en un jour puist-on dire deux messes, trois ou quatre, 
Et, tantost k'on a dit, en taviernes rebattre. 

Nuls ne les en reprent, mais il en sont blamet ; 
Ensi pour les aucuns sont li boin diffamet. 
À le fois sont des fos ribaut priestre clamet, 
Et chil de Sainte-Eglise mains prisiet et amet. 

Comment à conscience puet-on tel cose faire, 
Chil qui doivent peckeurs de leurs peckiés retraire ? 
Si prent trèstous li peules moult malvais exemplaire, 
Mais on dist que che sont tout priestre merchenaire. 



378 LI ESTAS 

Tous les divins sciervices sains docteurs ordenèrent, 
Trèstout selonc raison ordener se penèrent, 
De tout chou k'on doit faire, moult bien conseil denèrent, 
Une messe le jour as priestres assenèrent. 

Célébrer une fois le jour doit bien souffire, 
Mais, par nécessitet, il en loist bien deus dire 
Pour soucoure l'uns l'autre par caritet entire ; 
Quant nécessstés n'est, on le doit escondire. 

Cures, capeleries et moult de bénéfisses 

Ont ciertaines journées k'on doit faire l'offisce. 

Les jours que kierkes n'ont, pueent moult bien sans visce 

Célébrer pour leur vivres avoir sans nul malisce. 

Chil qui ne sont rentet et qu'il convient atendre, 
Tant que pourvéut soient, pueent un anuel prendre 
Pour leurs vivres avoir, leur offisces aprendre ; 
Plus k'un seul ne leur loist sans congiet entreprendre. 

S'on fasoit par congiet chou k'on doit ore faire, 
Tout tenroit as prélas, se s'en poroit-on taire ; 
Mais aucun souverain desprise moult l'afaire, 
Se dient k'au laiscier ne les pueent atraire. 

Trèstout dient d'acort : « Nous avons trop de cujvres. 
« Nous ne demandons riens fors seulement nos vivres ; 
« Honte seroit de vendre nos coses et nos livres ; 
« On no face nos biens, ainsi k'on sieut, délivres. 

« On no laist, se c'est boin, no chevance trouver. 

« Folie no seroit no povreté couver, 

« Nos parens, nos amis pour nos vivres rouver ; 

« Ou siervice de Dieu nous yrons esprouver. 



DES CDRÉS ET DES CAPELAINS. 579 

« Trèstous no convient vivre, qui sommes ordenet, 
« Et eskéut n'est mie chou k'on nos a donnet. 
« S'on no voit mendyer, nous serons rampronnet ; 
« S'on voelt, nous viverons de chou k'est aumonnet. 

« Nous prenderons anueus, se dirons souvent messes ; 
« Nous serons bien payés, se tenrons nos promesses. 
« A curés aiderons et orons des confiasses ; 
« Nous absorons de tout par parolles expresses. 

« Ainsi nous chavirons et mieuls atenderons, 
« Tant que de bénéfisses pourvéut nous serons 
« Et avoec les curés haut et cler canterons, 
« Les siervïces divins faire leur ayderons. 

« Les boines gens aront des messes grant plentet, 

« De faire des anueus seront entalentet ; 

« Nos vivres arons là tout à no volentet, 

« De chou no chavirons ainsi que li rentet. » 

Biaus dous Dieus, vous savés toutes intentions. 
On disoit jadis messes par grant dévotions ; 
Pour riens on ne fesist pour messes pactions, 
Et se n'estoit nouvelle de telles fictions. 

Je tieng k'on doit tenir les boines ordenances 
Que li saint docteur fisent, là mettre ses fiances. 
Il ne donnèrent mie conseil de tels chavances ; 
Se doit-on redoubter telles persévérances. 

Moult de gent font tels coses qui rentet ne sont mie ; 
Se li rentet le font, tant est plus grand folie. 
Anemis a sour tous, che set-on, grant envie ; 
Soutieus est de trouver trèstoute trekerie. 



580 LI ESTAS 

Sour espèse de bien soutille le mal faire, 
En le Saint-Escripture troèv-on maint exemplaire ; 
Quant on est en ses las, fort est de lui retraire, 
Ses pensées sont toutes des coers de gens atraire. 

Se c'est bien fait ou mal, ne comment puet finer, 
Cbe doivent cbil qui sèvent les drois, détierminer. 
Dou bien doit-on tous temps toutes gens doctriner ; 
Le mal doit-on toudis de tout en tout miner. 

Li messe c'est nos fois et no droite créancbe ; 
En che Saint-Sacrement doit iestre no fiancbe ; 
Espérer en devons tous biens, toute chevauche ; 
Les âmes par les messes ont plus tost délivranche. 

Dont les doivent tout priestre dire dévotement, 
Car leurs estas demande vivre moult meurement, 
Quant il leur est kierkiet, faire tel sacrement, 
Qui fait de purgatore d'âmes délivrement. 

Iestre doit en tous priestres jovenèce bien morte, 
Quant il pueent ouvrir de paradis le porte. 
En le messe qu'il dient, Trinités se déporte, 
Li cours de paradis de goye se cohorte. 

N'est-chou mie pités quant on voit desroyer 
Ces priestres, les aucuns qui doivent ravoyer 
Le peule qui sour iaus se doit tous apoyer, 
Et on les ot jurer et Dieu priés renoyer ? 

On voit trèstous les jours leurs dissolutions, 
Leurs maintiens, leurs deffautes et lor intentions. 
Avoir doivent tel priestre moult grant remortions, 
Car mains ont en leur messes <?ens leurs dévotions. 



DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 581 

On vera temp rement que fois vacilera, 
Qui tost toutes coustumes nouvelles n'ostera. 
Li peules pries que tous mal contens en sera ; 
Li maintiens des fols priestres ceste cose fera. 

Une messe le jour uns priestres bien le die, 
Ou deus, se mestiers est et li prélat l'ottrie. 
Holà ! se plus en dient. Drois ne l'acorde mie, 
Ausi ne fait raisons, Dieus, ne sainte Marie. 

On dist appiertement que c'est par convoitise ; 
En tous priestres ce visée Dieus et hom le desprise. 
Avoir ne doit nuls priestres pour voir tele frankise 
Célébrer là li plaist, mais lieu ciertain eslise. 

Prélat saront comment ou bien ou mal ira, 
Quantes messes le jour cescuns priestres dira ; 
Atout le plus deus dire le prélat souffrira, 
Et qui plus en diront, on les en pugnira. 

Trèstout boin crestyen, quant vous vos aroutés 
Pour ces messes oïr, pour Dieu ne vous doubtés, 
Les messes de tous priestres sainement ascoutés ; 
Vous ne savés que Dieus les ait riens déboutés. 

Faites chou qu'il vous dient ; chou k'il font, n'aies faire, 
Se vous ne vés en yaus moult de boin exemplaire. 
Dieus voelt, sot et. se poet trèstous peckeurs retraire ; 
Tels desplait aujourdui, qui demain pora plaire. 

Non contrestant Testât des priestres vraiement, 
Ne doubtés, mais tenés et créés fermement 
Que leur vie seniestre n'empire nullement 
Et ne cange, ne mue de riens le Sacrement. 



582 LI ESTAS 

Es chatédraus églises et en collégiaus, 
Ou conseil des prélas, de leur officiaus, 
Trouvoit-on bien jadis de boins clers spéciaus, 
Qui praicboient partout le foit par enviaus. 

On leur donnoit adont de ces biaus bénéfisses ; 
Bien dedens et dehors fasoient leur offisses. 
Or est venus avant uns mouls soutieus malisces 
Qui fait à tous boins clers aujourdui préjudisces. 

Bien s'en doivent prélat et patron relaicier, 

Qui voient leurs biaus dons tous les jours empaichier, 

Les ordènes mendians par deffautes praichier, 

Les boins estudians les estudes laiscier. 

S'on se taist, se voit-on se je di véritet ; 

Li bien k'on soloit faire, sont trèstout respitet ; 

Chou k'on fait à présent a petit pourfitet : 

Dieus doinst que temps reviègne de droit et d'équitet ! 

A mestres qui se taisent, exemples prenderay ; 
De si faite matère parler me tarderay. 
En taisant, de che temps présent aprenderay ; 
En parler d'autres coses mieuls pourfiteray. 

Peckiés li mieuls cognus, c'est peckiés de luxure. 
Gloutrenie l'en sieut ; là moult maitent grant cure. 
Che sont peckiet carnel, che dist bien Escripture ; 
Ches deus peckiet soumont en tous gens nature. 

Chuinc peckiet sont orgieus, envies, avarisce, 
Ires, praices : che sont li spirituel visce. 
De ces siept peckiés viènent et naissent tout malisce ; 
Qui s'i sent enlachiet, plutost qu'il puet, s'en isce. 



DES CURÉS ET DES CAPELA1NS. 585 

Curet et capelain et bénéficyet 
Ont tous promis castet, et si s'i sont lyet. 
De nature se sont moult grandement fyet ; 
Nature n'eut jamais tels lyens ottryet. 

Fors est de résister à deus carneus peckiés ; 
Cescuns set bien et sent s'il en est entekiés, 
Anchius qu'il promesist, s'il estoit allekiés, 
Car par acoustumances hom est tost trébuskiés. 

Si non caste, tamen caute. Qui maie agit, odit lucem. 

Clergiés se doit warder pour les lays naitement ; 
S'on fait aucune cose, che soit secréement. 
Tous temps voelt iestre fait li mauls privéement ; 
Tout chil héent lumière , qui mal font vraiement. 

Le bien plus que le mal doit cescuns soustenir ; 
C'est voirs que cescuns doit ses promesses tenir, 
Et tous chiaus qui les tiènent, on les doit bien bénir : 
Tels promet, qui ne set que l'en doit avenir. 

Tous temps est un bons bom, et une femme femme ; 
Boin se fait abstenir pour doubte de diffame. 
On a tantost acquis pour un pau moult grant blâme : 
Sages est cbius qui pense pour le salut de s'âme. 

Tost ara dit uns fols que jà n'i pensera, 
Mais voelt iestre bien aise tant c'on il vivera, 
A le fin au penser asés à tans venra ; 
Dieus est miséricors, qui tout li pardonra. 

Fols est qui tant atend que li mors l'adevance, 
Qui met en longement vivre sen espérance. 



384 LI ESTAS 

Chius est sages qui met en Dieu seul se fiance 
Et prie que li doinst en bien persévérance. 

Nasci pena, lalor vita, necesse mori. 

Naistres est moult grant paine, che set et sent li mère ; 
Vivres est grans labeurs, cbe sèvent bien li père, 
Et qu'il convient morir, che sèvent bien suer et frère, 
Et chius qui le mal fait, drois est que le compère. 

Sage qui ce sens ont, ne le doivent celer ; 
A simples gens le doivent, quant poins est, révéler. 
On voit bien le temps doue, et se voit-on gieller : 
Par biaus parlers poet-on tous peckeurs rapieller. 

On voelt longement vivre, se ne voelt nuls morir ; 
Se voelt-on se earongne souef et bien norir, 
En avoirs, en estas monter haut et florir : 
Èlas ! tous nos convient en le tière pourir. 

Se prélat et curet et praicheur s'avisoient, 
Par dis et par exemples le peule castioient, 
Comment on se desroie, sagement leur monstroient, 
Les boins anchiens usages asés tost ramenroient. 

Mais che ne poroit iestre, se Dieus ne le faisoit. 
Or véons Escriptures comment Dieus s'appaisoit 
Anchiènement au peule, quant il se meffaisoit ; 
Tantost qu'il s'amendoient, de tout il se taisoit. 

Dieus est bien si poisans que pour faire tel cose; 
Humanitet trèstoute tient en se main enclose ; 
Et, quant il voit aucun qui bien faire propose, 
Tost li donne s'amour et devant tous l'alose. 



DES CURÉS ET DES CAPELA1NS. 385 

Se clergiés commenchoit, pluseur s'amenderoient, 
Desordenés abis et si biaus osteroient, 
Le boin anchien usage trèstous repreoderoient ; 
S'il estoit commenchiet, l'uns l'autre poursievroient. 

Fort est dou temps cangier aujourdui, ce me sanle ; 

Clergiés et séculer sont priés d'acort ensanle ; 

En tous les estas a convoitise se canle : 

Quand je pense tels coses, mes coers ou ventre tranle. 

Omnia in ditione Dei sunt posita, et non est qui possit ejus 
résister e voluntati. 

Dieus est trèstous poisçans ; tout est en se domaine ; 
Nuls ne poet résister, c'est cose très-ciertaine. 
No mère Sainte-Eglise chaius est souveraine ; 
A soustenir le foit doit iestre prumeraine. 

No Sains-Pères dou tout a le pooir saint Pière ; 
Lyer et deslyer poet en toute manière. 
Avoec li li collège sont no droite lumière ; 
A toute gens doit iestre celle cours droiturière. 

Don pooir dou Saint-Père tout sage font scilence ; 
On doit se volentet porter en patience. 
Pour ciertain, chou qu'il fait de ciertaine science, 
Cescuns le doit tenir de boine consohienche. 

Onques nuls gouvrenères à tous grés ne poet faire ; 
As uns plaist chou qu'il fait, as autres va desplaire . 
Le lieu-tenant de Dieu nuls ne le doit détraire : 
De chou dont Dieu se taist, cescuns s'en doit bien taire. 

Nient plus k'on poroit vivre sans boire, sans mangier, 

Ne se poeent estât, tant que Dieus voelt, cangier ; 

2S 



386 LI ESTAS DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 

A présent dou Saint-Père sont pluseur en dangier, 
Car il puet abaiscier estas et engrangier. 

Mais tout prumièrement doit des âmes songnier, 
Le jugement de Dieu doit forment resongnier ; 
Considérer doit bien chou qu'il ot tiesmoignier 
Tous ses collatéraus, quant voellent besongnier. 

Quant Dieus voira, li maus en tous bien cangera ; 
Adont se grant poissance cescuns connistera. 
Li Sains-Pères, li cours, si k'on soloit, fera ; 
Des boines ordenances cescuns contens sera. 



Ch'est encoires des prélas. 



De statu prelatorum. 

Des fais de tous prélas lonc seroit raconter ; 
Toudis entendent- il de haut en haut monter. 
Or soient aviset, car il convient conter 
A Dieu, là nuls ne poet contères fourconter. 

Se prélat se cangoient, che seroit fort afaire 
Qu'il alassent de riens de leur estât retraire, 
Car on voit tous les jours qu'il montent leur afaire ; 
L'uns l'autre dou monter en donnent exemplaire. 

Dieus voit trèstous les coers et les intentions 
Et comment on s'atent sour les provisions. 
Jadis, quant on faisoit partout élections, 
Sour yaus avoient pau de murmurations. 

Il tenoient les voies de leurs prédécesseurs, 
Et leur pooir donnoient as sages confîesseurs, 
Et sans debtes laisçoient trêstout as subscesseurs ; 
Moult très-bien se wardoient d'avoir les oppresseurs. 

Tout estoit par raison et fait et maintenut ; 
Les prélas moult amoient li grant et li menut, 
Car adont tout estoient en leurs drois soustenut : 
Or pleust à Dieu k'ensi fust ore revenut ! 



588 LI ESTAS DES PRELAS. 

Je ne puis aviser de prélas cangement ; 
Que li maintieng présent ne soient longement ! 
Dieus set bien que jadis estoit tout autrement : 
Or nous wart Dieus de pis et doinst amendement ! 



Ch'est encoires des canonnes. 



De statu canonicorum et collegiorwm. 

Des doyens, des canonnes, quel leur estât seront, 
Des collèges aussi comment s'amenderont, 
Dieus le set bien à cui raison en renderont ; 
Séculer leurs maintiens notent et noteront. 

Signeur, quand Dieus vous a noblement prébendes, 
C'est raison que tous jours grasces vous l'en rendes. 
Toudis de mieuls avoir pries que tout atendés ; 
Pour l'amour Dieu dou tout vos estas amendés. 

Che n'est mies honneurs de vous désordener 
D'abis et de viestures, jovène vie mener. 
Boins exemples devés à toutes gens dener 
Et que soit honnerée Sainte-Église, pener. 

Siervir Dieu, c'est vos drois, là devés tout entendre, 
Et en vos bénéfîsses poés et devés prendre 
Pour vos estas et chou que vous poés despendre ; 
Mais dou sourplus à Dieus vous convient raison rendre. 

Or rewardés dont bien comment vous despendés, 
Comment ces grans trésors asanner entendes, 
As honneurs, as délisces carneus se l'atendés, 
Quant de tout il convient que raison en rendes. 



590 LI ESTAS DES CANONNES. 

Chou que vous semerés, chou vous messonnerés. 
Pensés dont à le mort comment escaperés ; 
Pensés au jugement comment vous conterés : 
Tost serés oubliés, quand entières serés. 

Principal, acessores et tout demandera 
Dieus à sen jugement, quant cescuns contera. 
Chius qui bien ara fait, remunéret sera ; 
Tous les autres sans fin Dieus les condempnera. 

Or rewarge cescuns dont à se conscience, 
Car moult fait à doubter tant orible sentense. 
Dieus atent et se soeffre sa longe patience ; 
Tout chou revient avant, dont il a fait silence. 



Ch'est encoires des curés et des capelains 1 . 



De curatis et capelanis et omnibus lenejiciatis. 

Curet et capelain et bénéficyet, 
Vous vos iestes trèstout à Dieu siervir lyet ; 
A li vos coers, vos corps avés tout ottryet : 
Riens ne refusera, qui de coer iert pryet 

Se de coer le siervés et le siècle laisciés, 
De dis, de boins exemples tous vos peules paisciés. 
Jhésus vos vrais Sauvères s'est pour tous abaisciés, 
Par se mort angousseuce peckiés a relaisciés. 

Peckiet font moult souvent accors de vos moliestes. 
As pastouriaus songneus et vellans sour leurs biestes 
Apparu li sains angles et les virtus célestes ; 
De Jbésu net noncha les joies et les fiestes. 

Quant si doucbe nouvielle li pasteur ont oye, 
En Bethlébem alèrent en grande compaignie. 
Jbésu l'enfant trouvèrent et se mère Marie 
Qui de leur vision fu de laicbe marie. 

1 Gilles li Muisis revient ici sur ce qu'il a déjà dit précédemment. 
Dans le tome II, nous le verrons traiter de nouveau la même matière. 

Peut-être l'intention de Gilles li Muisis était-elle de revoir ses 
divers poèmes et de réunir plusieurs passages qui semblent faire 
suite les uns aux autres ; mais sa mort mit obstacle à tout travail de 
ce genre. 



592 LI ESTAS 

Li pastouriel revinrent liet et Dieu gratiant, 

L'enfant qu'il ont veut à tous chiertefiant, 

Le vision des angles, Dieu loant et priant, 

En tière pais as hommes qui bien voellent, criant. 

Chius enfès vint souffrir pour nous tous délivrer, 
Se saint corps, se saint sanc voelt à priestres livrer, 
Pour iaus et pour le peule de s'amour enivrer ; 
Se mort fit les peckeurs paradis recouvrer. 

Signeur qui célébrés, chil et chelles qui croient, 
Entre vos quatre dois souvent che Signeur voient ; 
Par chel Saint-Sacrement maint peckeur se ravoient : 
S'est drois k'en boin estât trèstout célébrant soient. 

Sans li, nous ne poons nuls, ne nulle riens faire. 
C'est chius qui set à li les dévos coers atraire ; 
C'est chius qui poet peckeurs de tous visées retraire : 
Cescuns se doit pener k'à tel signeur puist plaire. 

Tout priestre qui célèbrent, font sacrefyement 

Dou saint corps, dou saint sanc Jhésu-Crist vraiement. 

Che siervice doit-on faire dévotement ; 

Vivre, chil qui le font, doivent moult saintement. 

C'est ciertains que cescuns sen fardiel portera, 
Et chius qui le bien fait, et chius qui mal fera. 
Dieus, selonc les désiertes, à chescun rendera 
Par orible sentense, quant tous nos jugera. 

Priestre, clerc et tout chil qui sèvent Escriptures, 
Doivent tous temps warder leurs consciences pures, 
Pour leurs peckiés souvent au coer avoir pointures, 
En amender leurs vies doivent mettre grans cures. 



DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 593 

En cest monde cescuns volentiers y demeure ; 
Sages est qui souvent ses deffautes dépleure. 
Morir nous convient tous, et se ne set nuls l'eure ; 
Maistier avons que Dieus à le mort nous sousceure. 

Des gens de Sainte-Église deust iestre despités 
Li siècles, mais il est aujourdui respités. 
On a le coer et tent as temporalités ; 
Se voit-on en tous lieus grandes adversités. 

Trop parlers nuist souvent, pour chou se fait boin taire ; 
Non pour quant se doit-on tous temps le bien retraire, 
Parler del anchien temps, dou bien k'on soloit faire : 
Iestre ne poet k'aucun n'i prengnent exemplaire. 

Se li praicheur souvent véritet ne disoient 
Et tous li boins faseurs de biaus dis se taisoient 
Et les boines personnes exemple ne monstroient, 
Escuser d'ignorance clerc et lay se poroient. 

Mais on leur dist souvent et anonche le voir ; 
Pau sont qui voellent saine doctrine recevoir, 
Par oeuvres, par maintiens, le poet-on perche voir ; 
En trèstous estas font pau de gens leur devoir. 

J'ay mes pensées dites des gens de Sainte-Eglise, 
Pour chou k'on laist les mauls et les biens on élise ; 
Et, se j'ay cose dite qui puist iestre reprise, 
En bien et non en mal pour Dieu de tous soit prise. 

No mère Sainte-Église li sainte Trenités 

Voelle tenir en foit et en prospérités, 

Si k'oste toutes erreurs, toutes perversités, 

Tous visées qui pululent, toutes iniquités. 

26 



594 LI ESTAS DES CURÉS ET DES CAPELAINS. 

Or voel chi faire fin et me conclusion : 
Dieus qui voit tous les coers et leur entention, 
Doinst au clergiet en vie tele perfection 
Que en eaus prengnent li lay toute dévotion I 






TABLE DES MATIÈRES. 



Introduction 

Li lamentations l'abbé Gillion le Musit . 

Une orison dévote à la Virgène Marie 

Orisons faites pour l'épidémie 

Les méditations l'abbé Gillion le Musit . 

Li estas dou monastère Saint-Martin 

Li maintiens des noirs monnes et de chiaus qui sont del ordène 

Saint-Benoit . 
Li maintiens des nonnains 
Li maintiens des béghines 
Li maintiens des Augustins, Jacobins, Frères-Meneurs et autres 

ordènes mendians .... 
Li maintiens de tous estas 
Li estas des princes et des nobles . 
Li estas des papes. .... 
Li estas des prélas .... 
Li estas des doyens et des canonnes 
Li estas des curés et des capelains. 
Ch'est encoires des prélas 
Ch'est encoires des canonnes. 
Ch'est encoires des cui'és et des capelains 



1 

68 

71 

79 

104 

142 

208 
237 

243 

284 
288 
299 
343 
360 
366 
387 
389 
391 



ERRATA. 



Au LIEU DE : 


Lu 


P. 26, 1. 34, parmenaulement, 


parmenavlement 


P. 27, 1. 8, abée, 


a béé. 


P. 33, 1. 30, te, 


ti. 


P. » 1. 31, ayés, 


ayes. 


P. 45, 1. 9, et le fait, 


et ne le fait. 


P. 86, 1. 15, penture, 


peuture. 


P. 90, 1. 22, penture, 


peuture; 


P. 95, 1. 26, plonstre, 


ploustre. 


P. 109, 1. 27, bornes, 


bonnes. 


P. 112, 1. 1, arières, 


arièrés. 


P. 147, 1. 24, penture. 


peuture. 


P. 157, 1. 22, chevaucoit, 


cbevauçoit. 


P. 170, 1. 2, s'en, 


sen. 


P. 188, 1. 24, dures coses, 


dure cose. 


P. 201,1. 17, despités, 


respités. 


P. 245, 1. 1, penaule, 


penavle. 


P. » 1. 2, tenaule, 


tenavle. 


P. » 1. 3, faule, 


favle. 


P. » 1. 4, parmenaule, 


parmenavle. 


P. 248, 1. 5, on fueble, 


ou fuevle. 


P. 253, 1. 28, Don, 


Dou. 


P. 265, 1. 6, Le provisions, 


Les provisions. 


P. 288, 1. 19, adiventions, 


adinventions. 


P. 296, 1. 21, affoures, 


affourées. 


P. 305, 1. 24, li roy, 


li roy s. 



598 



ERRATA , 



P. 309, 1. 17, s'entramoient, 

P. 316, 1. 28, ces honneurs cil, 

P. 344, 1. 24, sir, 

P. 348, 1. 26, s'entramoient, 

P. 349, 1. 13, remire, 

P. 350, 1. 17, voie mais, j'oc, 

P. 353, 1. 8, li, 

P. 354, 1. 15, adiventions, 

P. 356, 1. 28, seuls, 

P. 367, 1. 2, maistre, 

P. 368, 1. 22, Dieus, 

P. 374, 1. 4, maisusage, 

P. 375, 1. 8, oeuvres semestres, 



s'entr'amoient. 

ces honneurs, cil. 

sis. 

s'entr'amoient. 

remir. 

voie, mais j'oc. 

le. 

adinventions. 

seul. 

maître. 

Dieu. 

mais usage. 

oeuvre semestre. 






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Le Muisit, Gilles. 



PONTIFICAL 1NSTITUTE OF MEDIAEVAL STUE 
59 QUEEN'S PARK CRESCENT 

TORONTO— 5, CANADA 

18719